La Belle Sauvage de Philip Pullman : Échappée fantastique et eaux troubles

Mercredi après-midi, c’est bientôt l’heure du goûter. Dehors il pleut, la lumière grisâtre coule sur les murs blancs, elle rend triste les pas feutrés des quelques visiteurs qui parlent bas, par moments. Régulier, le tampon s’abat sur la page de garde de chacun des livres que j’emprunte, y laissant sa marque rouge, un peu baveuse, autoritaire. Alors que je m’apprête à ranger mon butin dans mon cartable, la bibliothécaire se penche en souriant pour prendre quelque chose dans son tiroir. « Attends, j’ai quelque chose pour toi !» Elle fait glisser sur le bureau ce gros livre à la couverture bleue. « Je te l’ai mis de côté dès qu’on l’a reçu, je pense que ça va te plaire, exceptionnellement, tu as droit à un livre de plus. » Les Royaumes du Nord, de Philipp Pullman.
Je me suis littéralement faite happer. Nuit blanche à neuf ans, en rusant pour qu’on ne me découvre pas à 3h du matin, avec les yeux qui pleurent de fatigue mais aucune envie de m’arrêter tant que je ne saurais pas ce qui allait arriver à Roger, à Iorek Byrnison… Et j’ai dévoré les tomes suivants, plus d’une fois.

J’ai tellement aimé cette trilogie que c’est le livre que j’ai le plus acheté, parce qu’à chaque fois que je l’ai conseillé et prêté, on ne me l’a jamais rendu. Ça a été et restera une de mes plus riches et plus fortes aventures de jeune lectrice, et je pourrais en parler pendant des heures.
Ce que je faisais d’ailleurs autour d’une bière avec un ami. Quand il m’a dit : « Oh, mais tu sais qu’il y a un nouveau Pullman qui est sorti ? C’est le premier tome d’une nouvelle trilogie, ça se passe dix ans avant la Croisée des Mondes ! Je te le prêterais si tu veux ! », y’a vingt ans qui sont tombés de mes épaules et mon vieux cœur tout sec qui s’est mis à fondre.

Résumé, truite et canoë 

Malcolm a onze ans. Ses parents tiennent l’auberge de la Truite, au bord de la Tamise, face au prieuré de Godstow. Il y rend service en compagnie d’Alice, adolescente taciturne avec qui il a du mal à s’entendre. Il aime écouter les histoires des clients. Débrouillard et gentil, il se rend aussi utile au prieuré, où sa curiosité trouve à se satisfaire auprès des sœurs. Quand il le peut, il s’échappe sur son canoë, la Belle Sauvage, pour explorer la rivière.  
La venue à l’auberge de trois étrangers, dont l’ancien Lord-Chancelier d’Angleterre, va commencer à mêler Malcolm à des événements qui le dépassent. Intrigué par les questions que les trois hommes lui posent à propos des sœurs, il décide de garder les yeux et les oreilles aux aguets. C’est ainsi qu’il découvre qu’elles cachent un mystérieux bébé, Lyra. Et bien vite le CDC, police secrète du Magisterium (l’organe exécutif de l’Eglise, garant de l’ordre moral et religieux, mais si vous avez lu la première trilogie vous le savez) s’y intéresse aussi.  Malcolm s’attache vite à la petite, il aime s’occuper d’elle et veut tout faire pour contribuer à la protéger.
Sa route croise également celle du Professeur Hannah Relf, spécialiste de l’aléthiomètre, avec qui il se lie d’amitié. Cette scientifique œuvre en secret pour une mystérieuse organisation dont elle-même sait peu de choses, mais qui parait se donner pour objectif de continuer à étudier un certain nombre de sujets que le Magisterium n’approuve pas, car ils pourraient remettre le dogme en cause. Parmi eux, bien sûr, la mystérieuse Poussière
Le Magisterium, lui, resserre son étau et envoie dans les écoles des représentants de la Ligue de Saint Alexander. Ces derniers incitent les enfants à dénoncer aux autorités tout ce qui parait moralement répréhensible ou rebelle à la doctrine établie, qu’il s’agisse de leurs amis, de leurs professeurs, de leurs parents.  L’inquiétant Gérard Bonneville, dont le daemon-hyène ne laisse personne indifférent, fait aussi son apparition à l’auberge et prétend être le vrai père de Lyra. 

Et la pluie n’en finit pas de tomber, drue, continue, nimbant tout de grisaille et de froid. Et la Tamise n’en finit pas de monter, ni l’inondation de menacer. 
Toute cette eau nous entraîne dans la deuxième partie du roman, aux côtés de Malcolm et Alice, embarqués malgré eux dans une odyssée haletante à bord de la Belle Sauvage, fendant les flots pour échapper à leurs ennemis et tenter désespérément de protéger Lyra. Nous plongeons dans un univers plus fantastique, où nous évoluons entre deux eaux, entre des mondes dont les frontières se brouillent. Avec la pluie, tout devient perméable, poreux, et tout comme Malcolm, nous sommes entraînés par le courant. 

Un conteur hors pair

A l’instar de son grand frère Les Royaumes du Nord, La Belle Sauvage prend son temps pour poser l’intrigue, mais sans en perdre. M. Pullman cisèle ses phrases, ses descriptions, et si on ne voit pas tout de suite se profiler la suite des événements, on a vite l’impression de connaitre les personnages, d’être imprégné par l’ambiance. On est avec Malcolm, on découvre à ses côtés les différentes pièces du puzzle, on s’interroge, on fait confiance ou on se méfie avec lui. On s’implique. Une fois de plus, Philip Pullman m’aura fait vivre, pas lire, une aventure.
Et il m’aura fait rencontrer des personnages, tous réalistes, bien écrits, humains. Tous ont leurs nuances et évoluent au fil des pages. Du haut de ses onze ans, Malcolm fait face à bien des responsabilités qui ne sont pas de son âge, qu’il s’agisse d’échapper à Gérard Bonneville, au CDC, ou de nourrir et changer la petite Lyra. S’il fait preuve d’un grand courage, la peur, le chagrin et le doute ne l’épargnent pas. La revêche Alice qui l’accompagne se dévoile peu à peu, et la relation qui les unit est finement écrite. Les questions morales avec lesquelles se débat le professeur Relf, ou la profondeur apportée au personnage de Bonneville participent aussi beaucoup à la richesse de ce premier tome.
Si j’aime les romans de Philip Pullman, ce n’est pas seulement parce qu’il est un conteur de talent. C’est aussi et surtout cette dextérité à susciter la réflexion que j’admire, d’autant plus qu’elle s’exprime en littérature jeunesse. Je suis contente de voir un jeune garçon pragmatique se poser des questions sur le monde qui l’entoure, et chercher des moyens d’y répondre en lisant, en questionnant. Je trouve formidable que l’auteur parvienne à allier avec autant de brio une aventure initiatique fantastique, et une remise en cause du dogmatisme intransigeant, du fanatisme, de la censure. J’aime le regard qu’il incite à porter sur la science et la rigueur scientifique, sur la compréhension du monde. Je trouve aussi très important qu’il n’édulcore pas la dureté du monde dans lequel évoluent ses personnages. 
C’est donc bien le début d’une nouvelle épopée passionnante et dense qu’il nous donne à lire. Il ne s’embourbe pas dans les références à la première trilogie, qui sont toujours justifiées et ne s’accaparent pas les devants de la scène. Si vous n’avez pas lu les premiers tomes, vous pouvez tout à fait commencer par celui-ci sans être perdu le moins du monde. A l’inverse, ne craignez pas une simple resucée de l’aventure originale, car La Belle Sauvage arpente de nouveaux sentiers, dont on a hâte de connaitre l’issue. 

Publié par Gallimard Jeunesse, premier tome d’une nouvelle trilogie, La Belle Sauvage est donc une réussite. J’avais tellement aimé La Croisée des Mondes que je craignais beaucoup d’être déçue, d’être trop vieille ou que sais-je. Il n’en est rien. J’ai adoré me glisser à nouveau dans l’univers de Philip Pullman, recroiser l’aléthiomètre, Farder Coram, Lord Asriel et Mme Coulter. J’ai aimé ce que ce roman valorise : l’entraide, la générosité, le courage, la curiosité.
Ce premier tome est digne de ceux qui l’ont précédé. N’en déplaise à ceux qui pensent que sa complexité et sa « dureté » le réservent à un public adolescent, je suis sûre que je l’aurai adoré à 8 ans, et qu’il serait resté dans ma mémoire comme une de ces œuvres qui comptent, car elles nous font grandir et nous ouvrent à la densité du monde. C’est même important d’offrir à un enfant un livre comme celui-ci.

J’attends avec impatience la suite, qui devrait cette fois suivre Lyra, à vingt ans, en voyage vers l’Orient. Ce qui est sûr, c’est que M. Pullman conservera sa place de choix dans mon cœur, et que je continuerai d’acheter ses livres et de les prêter, quand bien même on ne me les rend jamais. 

Roufi

La Roufi est une variété angoumoisine (donc stylée) du Troll des campagnes. Elle aime le gros son qui tâche comme le gras sur la nappe, le vidéoludisme et le café sucré. Attention cependant, à chaque pleine lune, elle souffre de Kitschophilie et apprend la choré de "petite pomme". Armes : stylos, micro, vidéo, biscottos.

  • Nemarth

    OMG OMG OMG Un retour dans le monde merveilleusement horrible de Lyra !!! Tu pourras me le prêter ?