Adrastée, si l’errance m’était contée

Adrastée est ce genre de BD que l’on aperçoit du premier regard. Surtout après que votre lutin-libraire préféré vous l’ait collé dans les mains en hurlant avec des yeux fous et la bave aux lèvres « LIS CA ! LIS CA C’EST GENIAL ! ACHÈTE ! ». Déjà la couverture interpelle avec ce colosse qui se dresse face à vous tel le Géant de fer. Alors on s’approche, on se saisit de l’objet. Il est lourd, fourni. La couverture est reliée, c’est beau, ça sent bon.

Et puis on ouvre le tout et comme dirait mon collègue de travail très justement : on en prend plein la tronche comme en écoutant un bon gros son du parolier-poète JUL.

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Je… bon. Voilà.

C’est beau j’en pleurerais presque. J’ai envie de la bouffer cette BD mais je me rappelle que je ne digère pas bien le papier… alors je continue, et je subis la fracture de la rétine à chaque case. Fort de mon expérience, de page en page, je m’aguerris et réussi à décrocher des détails pour me concentrer sur le scénario… Et cela  jusqu’au bouquet final ou je me rends bien compte que je viens de lire une BD exceptionnelle.

NB : cet article sera une véritable déclaration d’amour. Soyez prévenus.

Le roi qui n’était personne

En Hyperborée survit la légende d’un roi immortel qui erre année après année sur la terre des mythes. Maudit par les dieux ? Puni par les cieux ? Sa seule quête est de poursuivre ses souvenirs, et de comprendre. De trouver un sens à sa vie interminable. Pour se faire, il se met en tête d’aller à la rencontre des Dieux de l’Olympe eux-même, peut-être les seuls détenteurs de sa vérité.

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Le temps a passé…

Page après page on suit ce roi, jeune par l’aspect, vieux par le fardeau d’âme qu’il transporte, parcourir le monde et ses contours à la poursuite de sa mémoire. Il essaye de se souvenir, de recoller le puzzle de sa vie sans âge.

Il fut jeune il y a fort longtemps… il eut une femme, qu’il aimait il lui semble mais qui mourut violemment… et un fils aussi, qui le haïssait. Il avait un royaume… mais tout est retourné à la poussière et lui s’est retrouvé au pied du mur, rongé par son égo et son orgueil. Brisé par la solitude et l’immortalité maudite. Le temps a coulé sur lui. A chaque pas de ce roi maudit, on se tient à ses côtés, on fouille dans ses souvenirs avec lui, on revit sa vie ensemble, main dans la main dans l’errance la plus complète sur des terres que nous ne connaissons pas, et que lui, a tout simplement oublié. N’est-ce pas là le réel voyage ? Se trouver soi même tout en arpentant le monde ? Pour finalement retourner chez soi, ses souvenirs comme des étendards…?

7830997_le-mythe-des-sisypheC’est bien tout l’enjeu de la quête de notre roi qui n’est animé par aucune ambition autre que de se retrouver. Avec Adrastée, Mathieu Bablet réinvente le mythe de Sisyphe, ce héros condamné à errer, à revivre sa vie après avoir offensé les Dieux. Jusqu’à trouver son bonheur en acceptant sa vie telle qu’elle est.

Le pont entre les deux histoires se retrouve aussi sur la malédiction qui frappent les deux héros : Sysiphe se doit de pousser encore et encore un rocher en haut d’une montagne alors que notre Héros, lui, ne peut rien ingérer sans recracher un caillou. Il parsème ainsi son périple de ces petites roches, tel le Petit Poucet.

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Proche du mythe de Sisyphe, notre héros porte son propre fardeau

Un style bien particulier

Dans Adrastée, on sent les inspirations vidéoludiques au fil des plans, dont certains rappellent furieusement Shadow of the Colossus (dans une moindre mesure : Journey, ou même parfois Zelda). Comme un jeu vidéo narratif, on suit notre héros pour découvrir son histoire, une histoire qu’il a déjà vécue mais que nous, comme lui, redécouvrons.

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Je pense que le rapprochement est fait dans vos têtes : Shadow of the Colossus bien sûr !

Le mélange des styles est de plus en plus utilisé de nos jours, quelques fois brillamment, souvent à mauvais escient. Ici point de frayeur : c’est finement réalisé. Inspirés par plusieurs médiums, les auteurs comme Bablet se nourrissent de la pop-culture tout en redécouvrant le charme de « l’ancien », on mixe le tout, et PAF, ça fait une bonne BD. Sûr que ça peut paraître casse-gueule une énième BD matinée de Mythologique… Mais pas quand tous les référentiels classiques sont en second plan, effleurés seulement, juste là pour accompagner le propos principal : le fil rouge scénaristique. Encore une fois, ça réchauffe le cœur de voir autant de maîtrise.

Le coup de crayon est aussi la principale force d’attraction d’Adrastée. Bablet prend le temps, gère l’espace, et crée. Il remplit de détails qui fourmillent, de paysages qui explosent sous la lumière, ou sont écrasés par le temps… On passe de saison en saison, de vastes plaines en villes antiques. Variété, exotisme, classicisme… encore une fois, on mélange le tout, et PIF, c’est beau.

Mathieu Bablet , le genre d’auteur qui vous fait aimer la BD

avt_mathieu-bablet_5119Dans le langage de d’jeunz branchés, on dirait que Bablet « pèz dans l’game wesh » ou encore qu’il « pète tous les anciens » (oui, moi, Lazylumps, connait le jeune déluré et nonchalant et communique souvent avec lui, ou tout du moins, essaye). Force est de constater que les mots manquent lorsque l’on a engouffré le talent du bonhomme. Alors, j’admets que l’on peut concéder quelques excès de langage de ce type pour exprimer la puissance de l’émotion qui nous étreint une fois le choc révolu. C’est dit : Mathieu Bablet est un grand. Un très grand auteur de BD. Du haut de ses 26 ans, il propose un style graphique propre inspiré des meilleurs, mais retranscrit par sa propre plume. Et ça marche. Et c’est sacrément impressionnant.

D’autant qu’en plus de nous exploser les yeux avec des paysages fous, des jeux de lumières, ou encore des personnages atypiques, Mathieu Bablet nous pond des scénarii qui tiennent la route. D’une BD à l’autre on jongle avec les ambiances : d’abord post-apocalypse avec sa première BD : La Belle Mort, puis mythologique avec ce présent Adrastée, et enfin spatiale avec son dernier en date : Shangri-La (qui ne va pas tarder à devenir un incontournable).

 

Ce jeu de thème nous prouve plusieurs choses : le bonhomme maitrise la narration, le suspense, nous tient en haleine, et, surtout, nous surprend. Je pense que c’est primordial dans ce nouvel âge d’or de la BD de retrouver une surprise parmi la foultitude de titre de BDs dont nous sommes abreuvés, nous, fidèles lecteurs avides de culture.

Toujours édité sous le très pertinent label 619, il reste fidèle aussi bien à sa constance qu’à son éditeur qui semble lui donner toutes les largesses et la liberté pour son travail.

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Le pouvoir de cet BD résume en deux mots : beauté et intelligence. Car, quand la puissance et la justesse du dessin s’entremêlent habilement avec la profondeur de la réflexion, c’est bien à ce moment là que l’on comprend que l’on fait corps avec la lecture.

C’est à ce moment là qu’elle est nécessaire. Un souci du détail hallucinant. Un propos cohérent et une réflexion intéressante sur la vie exploré via le prisme de l’errance dans un monde bercé de mythologie grecque.

Que demande le peuple ?

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LazyLumps

Déjà petit, le troll Lazylumps collectionnait les cailloux. Après en avoir balancé un certain nombre dans la tronche de tout le monde, il est devenu le "Rédak' Chef" de la horde, un manitou au pouvoir tyrannique mais au charisme proche d'un mollusque. Souvent les nuits de délire on l'entend hurler "ARTICLE ! ARTICLE ! IL FAUT UN ARTICLE POUR DEMAIN".