Baudolino, d’Umberto Eco : aux frontières du réel… médiéval

De toutes les périodes historiques, le Moyen Âge occidental constitue, à n’en pas douter, la plus fantasmée. Terrain de prédilection de l’heroic fantasy depuis des décennies, celui-ci est abordé par l’intégralité des media disponibles (de la littérature au jeu vidéo, en passant par la musique et la bande dessinée), dans des registres tout aussi divers. Pour le meilleur comme pour le pire, le Moyen Âge s’en trouve passé au tamis d’idéologies et d’imaginaires contrastés, qui l’encensent ou le diabolisent, selon le cas. À ce foisonnement distordant fut parfois opposé un académisme âpre et désenchanté, tout aussi trompeur, en ce qu’il tut la richesse d’une époque qui fut, elle aussi, imaginative. Soucieux de dépasser cette polémique éternelle et binaire, l’écrivain et universitaire Umberto Eco nous livra le célébrissime Nom de la Rose, dont le succès critique et populaire consacra la réussite. Pourtant écrit dans un style voisin, traitant d’objets similaires avec une intelligence toujours aussi pétillante, son successeur Baudolino demeure plus méconnu. 

Le questionnement d’une vie, et d’une discipline : « mentir à l’avenir produit de l’Histoire »

On ne présente plus Umberto Eco, pontife du divertissement érudit et chantre du gai savoir. En ogre littéraire insatiable, le bien nommé Don-du-ciel (« Ex Caelis Oblatus« , blaze dont fut affublé son grand-père, enfant trouvé) dévore tant les polars contemporains que la philosophie antique. Registres a priori irréconciliables, que l’universitaire italien amalgame pourtant généreusement dans son œuvre, selon des trames toujours plus savantes et jouissives. Universitaire, en effet, car l’auteur du Nom de la Rose en fut un, et pas des moindres. Sémioticien, spécialiste de littérature et de philosophie médiévales, Umberto Eco fut aussi journaliste, avant que d’embrasser une carrière académique prestigieuse. Il fut ainsi, entre autres choses, professeur émérite de l’Université de Bologne (l’une des plus anciennes d’Europe, créée au cours du Moyen Âge qu’il chérissait).

Umberto Eco (1932-2016), grand conciliateur de l’utile et de l’agréable devant l’éternel

Aussi n’est-il pas étonnant que les thèmes de la transmission des connaissances, du rapport à l’objet livresque, ou encore de l’investigation historique soient au cœur de ses ouvrages. Contrairement à son prédécesseur le Nom de la Rose, qui mettait en scène des moines copistes passeurs de savoirs, Baudolino  aborde l’élaboration du savoir elle-même. Le héros éponyme est ainsi non seulement objet, mais aussi créateur de récits. Que ce soit par la confection de reliques frelatées ou la rédaction d’actes officiels délibérément mensongers, Baudolino illustre à merveille le problème indépassable de notre connaissance du passé. Celle-ci est  en effet tributaire de sources parfois éparses, tronquées, manipulées, qui ne sauraient être abordées sans regard critique. De cet édifiant constat, Eco tire des conclusions voisines de celles d’un autre médiéviste, Yann Potin : « mentir à l’avenir produit de l’Histoire ». En d’autres termes, tout savoir historique résulte d’une sélection de sources, que celle-ci soit fortuite, arbitraire, malveillante ou accidentelle. Pour embrasser le réel tel qu’il fut, dans sa globalité, le savant devrait disposer ni plus ni moins que d’un second réel, espace de conservation sanctuarisé… pour chaque époque. On peut légitimement déplorer que le gouffre nous séparant de cette utopie nous condamne à une irréversible ignorance. Mais on peut aussi le rendre fécond et y cultiver le récit, sans contradiction nécessaire avec le peu de savoir dont nous disposons. C’est donc dans cet espace subtil et nébuleux qu’évolue Eco, et, plus encore, son personnage Baudolino. Oui, je parle trop. 

Résumé raté de l’intrigue :

Tel un véritable manuscrit médiéval, arborant les stigmates du temps et des plumes successives, le livre s’ouvre sur une poignée de pages composites. L’écriture y est indécise ; l’orthographe, fluctuante ; et la grammaire, malmenée. Nombreuses sont les ratures, et les différentes graphies, à scander un texte constitué d’emprunts au latin, à l’allemand, ou encore au patois piémontais… Ces lignes absconses, hybrides et digressives, sont les premières à avoir été écrites par Baudolino, héros éponyme du roman. Italien d’origine, celui-ci les conserve précieusement sur parchemin, pour pouvoir un jour composer ses propres Chroniques. C’est ainsi qu’il les présente au Byzantin Nicétas Khoniatès, chancelier du basileus,  fraîchement rescapé du sac de Constantinople commis par les croisés en 1204. C’est donc en s’introduisant à l’Oriental que le Latin se dévoile à nous, avec une gouaille aussi indécente que trompeuse… En effet, le roman prend vite la forme d’un récit enchâssé, livré par un héros malicieux fort conscient de sa propre faconde, et prompt à contrefaire la réalité (tout chroniqueur qu’il est).

Frédéric Barberousse en croisé, miniature tirée des « Historia Hierosolymitana », 1188

Le jeune Baudolino, paysan espiègle des vallées piémontaises embrumées, fut précocement adopté par l’empereur Frédéric Barberousse en personne. C’est après avoir guidé celui-ci, égaré, à travers le brouillard de son pays, que Baudolino est acheté à son pingre de père (qui n’en demandait pas tant). Bientôt, le monarque s’entiche de cet adolescent primesautier, roublard, mais surtout avide de connaissances et particulièrement doué dans le maniement des langues. Cette sagacité représente en effet un atout de premier plan pour un souverain contesté, dont l’autorité est constamment mise à mal dans les marges ultramontaines de son Saint-Empire romain germanique. En effet, les turbulentes villes italiennes, lorsqu’elles ne sont pas occupées à se chamailler, combinent leur indocilité pour s’émanciper de la tutelle septentrionale. Aussi, Baudolino est envoyé à Paris pour s’instruire, en vue de devenir l’un des proches conseillers du souverain. Le jeune homme fait alors la rencontre de compagnons peu assidus, à l’instar du poète Abdul, étudiant à l’abbaye de Saint-Victor et amoureux transi d’une princesse qu’il n’a jamais vue… 

Sac de Constantinople par les croisés en 1204, miniature tirée du « Livre Traittant en Brief des Empereurs » de David Aubert (milieu du XVe siècle)

Notre héros s’instruit cependant, éprouvant les disciplines qui constitueront bientôt la base de l’enseignement scolastique des universités médiévales. Ce qui ne l’empêche pas de prendre du bon temps, loin qu’il est de son prestigieux patron. Écumant les gargotes malfamées des faubourgs parisiens avec ses comparses débauchés, Baudolino va de « disputationes » philosophiques en rixes concrètes : sa notoriété auprès des cocus du coin n’y est pas étrangère… Pourtant, l’âme insatiable et vagabonde du jeune homme, enivrée des plaisirs de la chair(e) et de l’esprit, trouve bientôt une pierre d’achoppement à sa connaissance du monde. Bien que Baudolino dispose des cartes les plus sophistiquées de son temps, héritées des figures d’autorité les plus prestigieuses, demeure en effet l’énigme du royaume du « presbyter Johannes« . Le « prêtre Jean », ce clerc légendaire parti évangéliser l’Orient lointain et mystérieux, en des temps immémoriaux… Or, de nouvelles rumeurs qui viennent de l’Est font état d’un pays fabuleux, opulent, et dirigé par un souverain chrétien. Aubaine inespérée que voilà pour l’empereur Frédéric, en ces temps de croisade. Le monarque germanique compte bien, fort de cet allié putatif, prendre Saladin à revers et reconquérir la Terre Sainte. Encore faut-il atteindre les régions reculées et méconnues de cet Orient rêvé, que l’on dit peuplé de monstres et de dangers, et rallier ce fameux prêtre Jean. Et qui de plus indiqué, pour mener à bien cette mission diplomatique, qu’un interprète rusé comme Baudolino ?

Entre fiction historique et Histoire-Fiction  

Si cette infructueuse tentative de synthèse ne vous a pas achevé(e), vous aurez compris que le roman s’ancre de façon très pointue dans le contexte historique de la fin du XIIe siècle. Pour autant, pas besoin d’être grand clerc pour en apprécier le contenu. En effet, ce qui rend cette lecture si délectable est le mimétisme sidérant d’Eco, qui retranscrit avec une indicible justesse ce qu’auraient pu être les propos, gestes et écrits d’un personnage vraisemblable. L’auteur se livre ici à un exercice qui n’est pas sans rappeler les Mémoires d’Hadrien ou encore l’Œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. L’on se fie avec une exquise jouissance aux mensonges de Baudolino, l’on épouse avec une sincérité totale ses convictions les plus profondes, l’on partage ses rêves et ses désarrois sans interférence historique. 

Mort de Frédéric, miniature tirée des « Chroniques du Monde Saxon ».

Le tour de force est d’autant plus virtuose qu’Eco entremêle soigneusement les faits les mieux établis, si anodins fussent-ils, et l’imagination la plus licencieuse, toujours dans les limites du savoir historique… Tout du moins, jusqu’à un certain point du roman, décisif. Un exemple édifiant en est la mort de l’empereur Frédéric Barberousse (navré pour le spoil), survenue le 10 juin 1190. Ce jour-là, le corps royal est retrouvé dans le fleuve Saleph, en Anatolie. Si les historiens tergiversent sur les causes de l’impérial décès (infarctus, choc thermique, noyade ?), Eco opte pour une explication autrement plus alambiquée (au sens propre), retrouvant là le goût malicieux pour le polar qu’on lui connaît si bien… 

Portulan espagnol de l’Afrique orientale, XVIe siècle ; à gauche, « Preste Juan de las Indias »

Baudolino est donc un roman sur la vérité et la manipulation ; ce qui en fait une fiction historique. Mais le livre va plus loin encore : Baudolino, c’est de l’Histoire-fiction. Parfaitement, comme la Science-fiction ; tu m’as bien entendu. Enfin, lu. Bref. Pourquoi employer un tel néologisme, alors que le terme d' »uchronie » existe déjà, me direz-vous ? Tout d’abord, parce que j’aime bien me masturber intellectuellement, notamment en l’absence de contradicteur. Cela me donne un sentiment de puissance qui compense mon charisme déficient. Ensuite, parce que malgré tout, la SF fait bien souvent intervenir deux ou trois ingrédients merveilleux ou fantastiques, procédé qui n’est pas étranger à Baudolino. En effet, le roman ne peut se résumer à un simple « que se serait-il passé, si… », caractéristique de l’uchronie. 

 Le Cynocéphale, le Sciapode et le Blemmye ne sont que quelques exemples des merveilles que recèleraient l’Orient médiéval (Chronique de Nuremberg, 1493)

Eco joue ici avec les représentations des médiévaux eux-mêmes ; en l’occurrence, l’idée que les Occidentaux latins pouvaient se faire de l’Orient, monde qui leur était foncièrement inconnu. Berceau d’une altérité fantasmée, pays des marges de l’humanité, celui-ci abrite des êtres hybrides qui hantent les esprits les plus superstitieux comme les manuscrits les plus érudits. Parmi eux, se trouvent les Cynocéphales, hommes à tête de chien ; les Sciapodes, humains dotés d’un pied unique et gigantesque ; ou encore les  Blemmyes, dont le visage est situé au milieu du buste… En se portant à la rencontre de cette altérité, Baudolino éprouve, à son tour, sa connaissance du réel. À moins qu’il ne découvre, au cours de son voyage, ni plus ni moins que ce qu’il s’attendait à trouver…  

Amoureux du polar minutieux, épris du Moyen Âge, inconditionnels de la fantasy, historiens en herbe, oisifs désoeuvrés ou prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! L’immense Umberto Eco nous livre ici, une fois de plus, une petite (plutôt grosse, à vrai dire) merveille d’aventures érudites. Comble de réussite, Baudolino n’est pas un succédané paresseux et redondant du Nom de la Rose. Le roman explore non seulement un autre chapitre historique, mais aussi d’autres espaces, d’autres thématiques, et même d’autres procédés narratifs. Un incontournable du roman historique, tout comme son prédécesseur ; plaisir garanti aux amateurs du genre ! 

 

 

 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.