Le Vidéaste du Mois #1 – Interview de Linguisticae

Le Vidéaste du Mois :

Une chronique avec la complicité de la Vidéothèque d’Alexandrie

Les émissions web ont pris une place de plus en plus importante dans nos pratiques culturelles, au point de remplacer chez beaucoup d’entre nous la télévision. Des petits passionnés qui papotent en facecam floue aux désormais professionnels du contenu vidéo, internet fourmille d’une galaxie de créations à déguster sur votre PC ou votre tablette du turfu. La fulgurante histoire du web a déjà donné tort à ceux qui pensaient que seules y survivraient des formats courts humoristiques, à base de chatons ou éventuellement de let’s play maquillage. On a d’ores et déjà connu l’avènement des contenus culturels, pédagogiques et de vulgarisation. Et au Cri du Troll, qu’on mange ou non du vidéaste 2.0 au petit déj’, on considère que ces créations ont mérité qu’on les traite à égalité avec les formats plus traditionnels.

Les copains de la Vidéothèque d’Alexandrie font vivre une association de promotion des contenus culturels sur le web. Leur site partage quotidiennement des émissions causant science, littérature, ciné, art et tout autre sujet susceptible de vous cultiver à n’en plus finir. A cause d’eux, vous n’avez plus aucune excuse pour dire « je ne sais pas quoi regarder ».

Pour cette chronique mensuelle, les chasseurs du Cri du Troll attrapent un petit vidéaste sauvage dans le vivier des contenus sélectionnés par le regard affûté de la Vidéothèque. Dans le respect des conventions de Genève, nous le soumettons ensuite à quelques questions de notre cru (souvent aussi sottes que grenuttes, vous commencez à nous connaître). On espère que cette chronique vous permettra de découvrir des chaînes qui vous plaisent et d’en savoir plus sur ces étranges animaux du web.

Linguisticae, une chaîne qui n’a pas sa langue dans sa poche

Même si vous êtes une brèle infâme en latin, vous ne serez pas surpris d’apprendre que Linguisticae est une chaîne qui cause de linguistique. Et les langues, le brave Montezuma les aime très fort, au point d’y consacrer non seulement ses études, mais aussi un blog bien fourni et une chaîne Youtube.

Sur un format classique de vulgarisation, il s’emploie à aborder ce vaste sujet sous plusieurs angles. Vous y trouverez parfois de l’étymologie purement informative, histoire d’apprendre d’où viennent certains noms de plats ou des mots issus de noms de villes. Souvent plus retors, vous trouverez l’explication de nombreuses expressions comme (ne pas) faire long feu ou prendre une biture. Si l’apprentissage des langues vous semble une mystérieuse arcane, vous pouvez suivre sa propre expérience sur le suédois, le grec et autre. Mais Linguisticae aborde aussi des questions plus théoriques comme la définition des concepts langage/langue/parole (gloire à Ferdinand de Chaussure… euh… Saussure) ou le problème des langages animaux (en coopération avec l’amie des bêtes Castor Mother).

Car l’une des forces de Linguisticae, c’est d’être une émission avec un parti pris et une véritable réflexion sur les problématiques linguistiques. Vous remarquerez assez vite une légère défiance vis-à-vis des normes académiques et une remise au centre du débat de la pratique, et non des bonnes manières figées. Cette approche se ressent aussi bien dans ses épisodes théoriques que dans ce qui paraît être de la simple étymologie (voir par exemple la notion de « cuistre » pour le entretemps/entretant) ou des débats rebattus comme le sulfureux autant/au temps pour moi.

Mais parti pris ne veut pas dire subjectivité (bien au contraire) : Montezuma en connaît un rayon, cite les sources dont on dispose et argumente son approche avec un vrai souci de cohérence. Bref : un travail de vulgarisation rigoureux sur le fond sans être prise de tête sur la forme (sa barbe est trop sympathique pour être prise au sérieux).

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Question bateau pour commencer : Pourquoi le choix d’un format vidéo, en plus de ton blog, pour parler de linguistique ?

Au départ, j’avais lancé le blog car je voulais parler de trucs sympas autour des langues : que ce soit des découvertes, des nouvelles, des outils, même du fun-fact. Je faisais genre 20 vues par jour (c’est rien) et quand on a envie de transmettre, on s’en satisfait pas. Après, comme j’étais un très gros consommateur de vidéos, j’ai rapidement voulu me lancer. J’ai fait plusieurs tentatives (des trucs chiants et pompeux filmés à la webcam), puis je me suis vraiment lancé il y a 8 mois.

Aujourd’hui, je pense que l’ère de la vidéo bat son plein et celle des blogs (et des forums) est dépassée. Je crois qu’on va toujours vers plus d’interactivité, et donc vers plus de contenu consommable rapidement : des vidéos, des groupes Facebook, des tweets. YouTube est le 3e site le plus visité au monde, derrière Facebook (2e) et devant Twitter (9e). Pour plus de visibilité, il faut aller chercher le public, et c’est là où on le trouve.

A ton avis, l’expression « question bateau » ci-dessus vient-elle des embarcations ou du latin bastum (un bâton) ?

Je ne le sais pas avec certitude ! Peut-être est-ce aussi lié au sens « trouvé d’avance, mystification » du mot « bateau », dont l’étymologie est différente du mot « bateau » pour naviguer mais est obscure.

D’où te vient ce grief envers l’Académie Française ?

En matière de langue, les gens se réfèrent aux préceptes de l’Académie Française comme les créationnistes se réfèrent à ceux de la Bible en matière de vivant. Pourtant, il se trouve que les langues, c’est vivant, et que la linguistique, c’est une science, comme la biologie pour continuer le parallèle. Une institution véhiculant des idées préconçues, perpétuant des traditions orthographiques infondées en se basant sur un dogme pour dicter un usage qui ne correspond à personne, si ce n’est à une élite à la langue lisse et trop polie, c’est une institution qui ne représente absolument pas ce qu’est le français aujourd’hui : le français que tu parles, que je parle, que ton voisin parle. Et puis, pour maintenir le parallèle avec la religion, refuser à ce point que la langue évolue, c’est presque dogmatique. Pourtant, Dieu n’a pas plus créé les langues que les animaux.

« En matière de langue, les gens se réfèrent aux préceptes de l’Académie Française comme les créationnistes se réfèrent à ceux de la Bible en matière de vivant. »

Pour finir, il est risible de voir que le français pur canonisé par l’Académie aujourd’hui n’est que le mauvais français de la rue d’autrefois. Si on mettait les plus grands auteurs de langue française de toutes les époques autour d’une table, nul doute qu’ils verraient dans la langue de l’autre qu’archaïsmes et barbarismes.

Je n’ai rien contre le français littéraire, au contraire. Mais il n’est pas le seul français et il n’est ni celui que l’on parle, ni celui que l’on devrait tous parler : une langue, ça bouge, ça évolue, ça s’adapte.

Tu abordes des sujets extrêmement sensibles comme « autant / au temps pour moi » ou « pain au chocolat / chocolatine ». N’as-tu pas peur des représailles ?

J’en ai déjà, bien évidemment. A vrai dire, j’ai deux choses qui me chiffonnent. Tout d’abord, je déteste quand on vient me taxer d’amateurisme parce que je ne me contente pas de perpétrer les traditionnelles recommandations académiciennes. Ceux qui me font ce reproche confondent littérature et linguistique, bon usage et usage. Comme expliqué, la linguistique est une science et il n’existe pas de vérité qui soit intangible en matière d’orthographe, encore moins lorsque les étymologies ne sont pas connues avec certitude. Surtout que concernant l’épisode autant/au temps pour moi, je cite l’Académie pour montrer en quoi elle se décrédibilise elle-même lorsque dans le même paragraphe, elle avoue ne pas connaître l’origine de l’expression tout en recommandant une orthographe plutôt qu’une autre et ce sans raison particulière : il s’agit là d’arbitraire, et la science n’est jamais arbitraire puisqu’elle vise l’objectivité.

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Et cela m’amène donc à la deuxième chose qui me chiffonne, peut-être plus que la première : beaucoup me reprochent de ne pas donner une réponse claire, de trancher. En gros, certains veulent que je recommande moi-même une orthographe ou un mot plutôt qu’un autre. Ils me demandent de faire exactement ce que je reproche aux institutions normatives, car les francophones se sont habitués depuis qu’ils savent écrire à écouter les recommandations d’une autorité linguistique, et c’est précisément ce que je voudrais changer : que chacun utilise la langue comme il veut (chocolatine ou pain au chocolat, tout dépend de sa région, son histoire, sa préférence, aucun n’est préférable à l’autre !) sans se préoccuper du grammarnazi qui traîne au coin de la rue, sans que cela remette en cause sa position sociale. Je cherche à susciter le questionnement, pas remplacer un dogme par un autre.

De plus en plus de vidéastes se prêtent à la vulgarisation (histoire, sciences dures, linguistique, etc.) auprès d’une large audience. Quelle responsabilité pensez-vous avoir et comment l’appréhendez-vous ?

La responsabilité est très grande, puisque dès lors que l’on souhaite informer, on doit surtout éviter de désinformer. Après, au-delà des sources et de la fiabilité du contenu, vulgariser est un exercice difficile car c’est à la fois contenter le profane et le spécialiste : il ne faut pas perdre celui qui n’est pas renseigné sur un domaine (par du jargon, des informations très complexes) et ne pas non plus être trop bateau (tiens, revoilà le mot bateau à l’étymologie incertaine !) pour éviter que la vidéo soit inutile pour le spécialiste. Il faut que chacun y trouve son compte, que tous puissent apprendre en restant accessible. Après, beaucoup viennent commenter/rectifier/préciser des choses dans les commentaires. C’est bienvenu, bien évidemment, mais on peut rarement vulgariser sans occulter certaines informations. Les vidéastes vulgarisateurs font aussi face à la contrainte ‘rythme’ et pour intéresser, il ne faut pas être chiant : on apprend mieux quand cela nous amuse.

« Dès lors que l’on souhaite informer, on doit surtout éviter de désinformer. »

Malgré tout cela, nous ne sommes pas des professeurs, rarement des spécialistes et encore moins doués de la science infuse. Certes, nous sommes responsables de ce que nous disons et des informations que l’on transmet, mais le public l’est surement tout autant en choisissant (volontairement ou involontairement) de ne pas remettre en cause ce que les vidéastes disent. Pour la plupart, nous voulons bien évidemment apprendre aux autres, mais nous cherchons aussi à développer leur esprit critique et à susciter chez eux de l’intérêt afin que, peut-être, ils fassent le reste du chemin seuls.

Pour finir, je ne suis pas sûr que nos travaux de vulgarisation soient toujours bien vus. J’en ai parlé avec plusieurs vidéastes : certains disent que les universitaires spécialistes de leurs thématiques de chaîne sont très favorables et parfois même admiratifs des vidéos de vulgarisation, moi je considère que ça peut – au contraire – me fermer des portes.

Tu fais également des vidéos sur ton apprentissage des langues. Quels conseils donnerais-tu à quelqu’un qui voudrait apprendre une nouvelle langue ?

Une question que l’on me pose au moins une fois par jour ! En fait, si j’ai un format sur le sujet (ou je teste plusieurs méthodes), c’est bien pour montrer qu’il n’existe pas de méthode miracle. Voyagez, testez, apprenez, tentez tout. Ce qui marche pour les uns ne marche pas toujours pour les autres. Dans mon cas, je fais encore des erreurs basiques en allemand après 3 ans de licence dans cette langue et 2 ans et demi dans un pays germanophone. A l’oral, j’étais plus à l’aise à l’italien alors que je n’ai jamais ouvert un livre dans cette langue, je n’ai même jamais voulu l’apprendre. C’est rentré comme ça, et je l’utilise un peu comme ça m’arrange. Je l’explique assez facilement : mon apprentissage de l’allemand s’est basé sur la norme, celui de l’italien sur l’usage. Je suis alors logiquement plus à l’aise à l’écrit en allemand, à l’oral en italien.

Dors-tu avec un exemplaire du Cours de Linguistique Générale de Saussure sous ton oreiller ?

Non, mais j’aime beaucoup Comparative Indo-European Linguistics: An Introduction de Beekes, c’est à la fois très bien pour un néophyte, assez poussé même pour un spécialiste et on y trouve des théories sur l’indo-européen défendues par l’université de Leiden aux Pays-Bas que je trouve très intéressantes. Des choses que l’on évoque à peine à Vienne [NdR : Ville où il étudie] !

« Ceux qui crient à la déchéance de la langue française causée par le SMS se trompent : ce n’est pas mon avis personnel, c’est le résultat d’études menées sur le sujet. »

Que penses-tu de l’évolution de la langue et de l’écrit avec le numérique, les réseaux sociaux, les sms, etc. ?

Je ne pense pas que le numérique, les réseaux sociaux et le sms comme un mal. D’ailleurs, ceux qui crient à la déchéance de la langue française causée par le SMS se trompent : ce n’est pas mon avis personnel, c’est le résultat d’études menées sur le sujet.

Internet a donné naissance à plusieurs sociolectes intéressants même s’il induit un plus haut taux de pénétration de l’anglais dans toutes les langues du monde.

Après, la langue évolue. On ne peut rien y faire et on doit l’accepter. Les emprunts, c’est pas nouveau : si vous saviez le nombre de mots ‘très français’ que l’on utilise qui ont en réalité été piqué au francique, au grec, à l’italien, à l’arabe… bref. Pour faire un parallèle avec la situation politique et humanitaire actuelle : les mots, c’est comme les gens : ils voyagent, ils s’échangent, ils se mélangent. A toute époque, on l’a décrié, on en a eu peur, on a tenté de l’éviter. Pourtant, ce sont tous ces métissages qui font du français (et des français !) ce qu’il est aujourd’hui.

 

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