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Les crocodiles, la BD qui croque le harcèlement

album-cover-large-24391Un crocodile.

 

Normalement, à ce stade, vous vous imaginez une bestiole écailleuse, associée à la famille des reptiles, de ceux qui trempent dans des eaux lointaines et que vous êtes bien incapables (sauf spécialiste en généalogie des dinosaures) de distinguer du caïman ou de l’alligator.

 

Et en soit, vous n’avez pas tort.

 

Mais ici, nous ne parlerons pas de nos amis les sauriens mais d’une toute autre sorte de crocodiles (parce que les autres, sur les bords du Nil, ils sont partis n’en parlons plus ♪). Non, non, ici, les concernés, ce sont ces écailleux que vous croisez quotidiennement sans toujours vous en rendre compte. Vous leur souriez à la fac, leur serrez la main au boulot, vous vous pintez le soir en leur compagnie.

 

« Par Quetzalcoatl, mais sont-ils donc partout ? »

Affirmatif, mon petit lézard ! Mais pas de panique, avec Les Crocodiles, Thomas Mathieu nous aide à les repérer, à comprendre qui ils sont, pourquoi… Et surtout, que leur présence n’est pas inéluctable.

 

 

Un projet BD pas comme les autres

Les Crocodiles, avant d’être une bande dessinée disponible dans toutes les bonnes librairies, c’est d’abord un Tumblr choc, animé par Thomas Mathieu. Un Tumblr sur lequel il illustre ces violences quotidiennes que connaissent les femmes, ces sourires grivois qu’elles croisent jour après jour, ces phrases cent fois rebattues et qu’elles ont toutes entendu au moins une fois au détour des rues : « Hé mademoiselle, t’es charmante ! Hé mademoiselle… WOH connasse, j’te parle ! »

Bref, ces petits « riens » auxquels personne n’échappe. Sur un décor en noir et blanc, les hommes ressortent, vertes silhouettes menaçantes.

Mais au fait…

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Et surtout pourquoi représenter tous les hommes comme des crocodiles ? Alors que selon toute évidence, tous les mââââles ne sont pas ces prédateurs pervers qui s’égrènent au fil des planches. Et fort heureusement ! Alors aux plus couillus d’entre nous qui montrent déjà leurs petites canines pointues : point de haine ! En représentant toute la gente masculine sous des traits allongés et verdâtres ce n’est pas pour dire que tous ses représentants sont de vils persécuteurs. C’est simplement pour représenter le point de vue des femmes, pour qui tout homme alentour peut-être un crocodile, hé ! comment savoir ? Thomas Mathieu s’en explique d’ailleurs très bien : « Si je dessinais en crocodile que les salauds, je serais obligé de remettre mon jugement à chaque fois, tel homme est bon, tel homme est mauvais, ce qui serait un peu idiot. »

 

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Oui, les transports en commun, le soir, ça peut vraiment ressembler à ça dans un esprit féminin.

Et le livre alors ?

Les Crocodiles version papier sont sortis le 31 octobre dernier chez le Lombard (je vous encourage d’ailleurs à aller voir la page de l’éditeur à ce sujet, elle vaut le détour) et franchement, c’est un bel objet. Dans ces 164 pages toutes de blanc, vert et noir vêtues, les strips se suivent, s’enchaînent et nous saisissent. Glaçante, cette histoire de viol conjugal ? Difficile à croire, ce harcèlement d’une fille dans le métro sans que personne ne réagisse autour ?

Et pourtant : tout est vrai.

Et c’est peut-être ce qui nous pétrifie le plus. Les planches sont toutes le reflet de témoignages reçus par l’auteur. D’abord ceux de ses proches, puis, petit à petit, ceux des internautes, toujours plus nombreux. Toujours plus dérangeants. Toujours plus effrayants.

Toujours plus réels.

 

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Ah le sens de l’humour des crocodiles… vaste programme !

Fort heureusement, au milieu de tout cela, il y a des histoires plus légères, des messages positifs, des comportements courageux qui se dressent devant nos vils crocos. Et surtout, plein de pages consacrées aux moyens de défense, que l’on soit victime ou témoin.

Pour les élaborer, Thomas Mathieu a travaillé main dans la main avec plusieurs sites et spécialistes de la question qui ont également rédigé les différentes post-faces de l’album :

Hollaback.org, consacré à la lutte contre le harcèlement de rue

Stop Harcèlement de Rue qui organise régulièrement des actions concrètes dans différentes villes de France.

Ou encore la sociologue Irène Zeilinger, spécialiste de ces questions et qui a publié en mars 2008 le petit livre Non c’est non : Petit manuel d’autodéfense à l’usage de toutes les femmes qui en ont marre de se faire emmerder sans rien dire, chez Zones Éditions, à découvrir ici.

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Les Crocodiles, c’est une bande dessinée qui fait peur, qui fout mal à l’aise, qui prend aux tripes. Parce qu’en tant que femmes, on ne reconnait que trop bien certaines des situations illustrées, parce qu’en tant qu’hommes, ça pousse à imaginer ce que c’est de ne pouvoir marcher tranquillement sans se faire aborder sans raison.

Pas de pathos pourtant, certaines histoires ont une fin heureuse que l’auteur raconte dans les dernières pages. Les autres… il ne tient qu’à nous de lutter pour les faire cesser. A la fois témoignage, explication rationnelle et manuel d’autodéfense, cet album est un livre à feuilleter, à lire et à comprendre, un petit ouvrage à arborer fièrement dans sa bibliothèque, par conviction ou curiosité, en attendant que sa représentation n’ait plus lieu d’exister. (Hé quoi ? On peut bien rêver !)

 

Pour aller plus loin :

• le Tumblr Paye ta Schnek, qui recense les pires phrases entendues.

• Le documentaire choc de la journaliste belge Sofia Peeters : Femme de la Rue, dont le visionnage a contribué à la création du Project Crocodile.

• Le documentaire Harcèlement de Rue, par Envoyé Spécial (parce qu’il fallait bien ça pour prouver que NON, ce n’est pas qu’en Belgique. Mauvaise foi quand tu nous tiens…).

 

Actualité :

Les Crocodiles font beaucoup parler d’eux. Qu’on soit d’accord avec la démarche ou non, le propos ne laisse personne indifférent et une exposition des planches de Thomas Matthieu est disponible. Affichée dans l’Université Paris I en mars dernier, la semaine précédant la Journée de la Femme, elle aurait dû s’installer à Toulouse sur demande de la municipalité. Mais certains élus l’auraient considéré inadaptées, avec des dessins « vulgaires et immoraux » et l’ouverture prévue hier pour la Journée des Violences faites aux Femmes a été annulée.

Vulgaire et immoral ? Assurément.

Mais mettez donc le nez dehors, Mesdames et Messieurs les élus : c’est au harcèlement de rue que doivent s’attacher ces qualificatifs, pas à ces planches qui sont, certes crues, mais ont au moins le mérite d’exprimer ce fléau de notre société trop souvent minimisé.

 

Les Crocodiles, Thomas Matthieu, Éditions le Lombard

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