Les Utopiales, 2019 : l’Odyssée de Fly

Voilà 503 ans, le philosophe Thomas More dressait la géographie de son île d’Utopie, idéal d’humanisme, de raison et d’intelligence harmonieuse entre notre espèce et son environnement terrestre. En 1627, son compatriote Francis Bacon filait ce rêve conscient dans la Nouvelle Atlantide, gouvernée par une communauté de savants éclairés. En dépit d’un accès désormais permanent et facile, grâce au numérique, à la connaissance humaine dans son intégralité, la « sophiocratie » que les penseurs appelèrent de leurs voeux tous ces siècles durant ne semble toujours pas d’actualité. D’aucuns de nos dirigeants les plus puissants, éminences grises toujours soucieuses d’exemplarité, se satisfont en effet de « tweeter » des fientes d’oiseau bleu depuis leurs cabinets personnels. Lettre morte, l’utopie aurait-elle irrévocablement basculé du côté du « – u » plutôt que du « – topos » ? Ce serait sans compter sur l’heureuse ville de Nantes, à qui l’humanité doit entre autres les Petits Beurres Lu, Jules Verne, la ZAD, Claude Makelele, ou encore le groupe TriYann. Et mon ex, puisque toute chose a son côté obscur. Mais, ainsi que la cité grecque du même nom, je Mégare. Car ce sont bien les Utopiales qui, ici, nous intéresseront.

En 843, Nantes subissait l’assaut des pillards Vikings charriés par les flots de la Loire. En 2019, ce sont les Trolls limougeauds qui déferlent sur la cité Namnète, chevauchant leurs rapides Ford K le long de l’autoroute A10. 

Haut-lieu de la science et de la fiction, et donc, comme les esprits les plus affûtés l’auront deviné, de la science-fiction, Les Utopiales constituent le rendez-vous gaulois incontournable pour les penseurs et les rêveurs de notre avenir. Pour la troisième fois consécutive, les Trolls ont réussi la prouesse de ne pas s’en faire exclure, et même d’en assurer la couverture médiatique (qui, ne nous mentons pas, fera AU MOINS toute la renommée du festival à l’échelle interdépartementale du défunt Limousin). La présente édition ayant pour thème majeur « Coder et décoder« , c’est en expert déconneur que Fly vous en livre son expérience singulière. 

Linux, calme et volupté

Il est malaisé d’introduire un événement de l’étoffe des Utopiales. C’est sans doute pour cela que, n’écoutant que leur courage, mes confrères aux testicules atrophiés m’ont laissé m’en charger (oui, le Cri du Troll est un journal d’investigation, qui dénonce les injustices). L’aspect, pour le moins futuriste, de certains visuels promotionnels, peut faire accroire un événement résolument artistique, aux frontières de l’onirisme. Ce serait méconnaître l’histoire de ce festival vieux de 20 ans et l’ambition de ses organisateurs, au rang desquels figure Roland Lehoucq, astrophysicien réputé, mais aussi vulgarisateur chevronné. 

En émissaires consciencieux des sciences (Le »houcq émissaire », vous l’avez ?), Lehoucq et ses pairs convoquent de remarquables spécialistes issus de disciplines diverses. Karim Si-Tayeb et Marc Peschanski ont ainsi tenu un débat de fond (Peschan-ski de fond, vous l’avez ?), à propos de la reprogrammation et de la modification du codage génétique. Technologie pour le moins récente, la première transgénèse ayant été réalisée en 1981, quand Dieu lui-même exhorte l’homme à asservir la Création dès la Genèse (qui n’est pas trans-). Qui dit ski de fond, dit neige ; qui dit neige, dit météorologie, domaine qui constitue précisément la spécialité de Nicolas Viovy, chercheur au Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement (LSCE). Ce qui nous fait une belle jambe, me direz-vous ; or, il s’avère que « belle jambe » est l’exacte traduction française du patronyme « Bella Gamba », porté par l’historien du droit et écrivain Ugo Bellagamba. Sur scène, le duo est rejoint par le professeur en bio-informatique Matthieu Montes, pour lequel je n’ai pas trouvé de jeu de mots pourri (désolé). Si la rencontre de ces trois profils hétéroclites ressemble au début d’une blague (que font-ils sur un bateau ?), elle sert en vérité un objectif précis : que penser, rationnellement, de la psychohistoire développée par Asimov dans son cycle « Fondation » ? L’éventualité d’un réel entièrement prédictible, et donc modélisable par des algorithmes, dans toutes ses dimensions, fait toute la pertinence du débat. Que nous apprennent les technologies actuelles du fonctionnement profond de notre monde, aussi bien dans son atmosphère que dans l’organisation moléculaire de la vie ?

L’intelligence des « modèles » juridiques qui imprègnent les sociétés humaines est-elle révélatrice de tendances comportementales caractéristiques de notre espèce ?

Rassurez-vous, je ne vais pas tarder à redevenir con. 

On l’aura compris, une même fibre anime les Utopiales et la collection Parallaxe, récemment lancée par les éditions le Bélial. Que la fiction s’appuie sur la science pour accoucher d’un genre artistique à part-entière, soit. Mais pourquoi diable se priver de l’inverse ? A savoir, prendre prétexte de fictions devenues plus ou moins légendaires, pour y éprouver les connaissances scientifiques actuelles ? Tel est le propos de « Comment parler à un Alien ? » de Frédéric Landragin (déjà chroniqué sur le site), ou encore de « Quand la science fait son cinéma« . Du reste, le premier livre fut évoqué à maintes reprises lors de la conférence Do You Speak Alien ? du Samedi 02 Novembre. 

La présence de vulgarisateurs et d’artistes nombreux ne va pas sans un minimum de promotion (marchande) pour leur travail. Celle-ci est assurée par la librairie du festival, auto-proclamée (à juste titre) plus grande librairie SF du pays ! En vérité, le catalogue en présence est des plus vastes : des formats poches à 4 euros aux plus belles éditions, des incontournables déifiés du genre SF à des auteurs plus confidentiels de la lointaine Fantasy, de la bande dessinée à l’essai engagé… Il est statistiquement difficile d’envisager que quiconque puisse quitter les Utopiales bredouille. La chair étant faible, nos Trolls sont donc repartis avec de quoi passer l’hiver, et délestés de quelques centaines d’euros…

Soulignons néanmoins que le festival, loin de ne faire que surfer sur le succès de ses invités, engendre sa propre littérature : il en va ainsi des « Anthologies« , réunissant depuis plusieurs années les plumes d’auteurs venus de tous horizons autour de la thématique annuelle. Ci-dessous, un exemple de recueil de cet acabit (édition 2015).

 

Loin d’être un rendez-vous exclusif, les Utopiales sont donc un tremplin fédérateur, propulsant les figures émergeantes de l’art et des sciences sur le devant de la scène, au milieu de têtes plus chenues (voire tout à fait chauves, à l’instar d’un ingénieur sur lequel nous reviendrons). Citons l’étoile plus vraiment montante mais bel et bien irradiante de la BD française Mathieu Bablet, à ne pas confondre avec Michael Bublé ou encore Bablet-ponge carrée, interviewé par nos soins (vidéo à venir). Auteur encore relativement jeune, celui-ci s’est fait connaître au début de la décennie ; réalisateur de l’affiche promotionnelle du festival pour 2019, une exposition lui a été consacrée dans le hall principal, en bonne place aux côtés de monstres sacrés tels que Schuiten ou Mézières…

To Bihouix, or not to Bihouix ?

Mais ne vous y trompez pas ; l’endroit est tout sauf l’utopie lénifiante, paisible et harmonieuse dont Bacon fut le thuriféraire. Les Utopiales sont le rendez-vous de têtes pensantes, au sens noble du terme : engagées toujours, militantes souvent, clivantes au besoin… Des habitués de débats et autres disputationes rhétoriques, comme les présentateurs Etienne Klein et Nicolas Martin (tous deux producteurs d’émissions à France Culture, retransmises en direct depuis les Utopiales), occupent fréquemment la scène ouverte du hall principal. Néanmoins, d’autres événements, sis dans des espaces plus fermés voire isolés dans la vaste Cité des Congrès, offrent des moments d’effervescence tout aussi exaltants. 

Evoquons ainsi l’intervention de l’ingénieur centralien Philippe Bihouix, qui prit la forme originale d’une « rencontre » explorant deux concepts associés… à chaque lettre de son nom de famille : « B » comme « Bonheur » et « Baseline-Shift » (« Vaseline-shift« , me propose ce con de correcteur orthographique…), « I » comme « Innovation » et « Ingénieur« , « H » comme « High-tech« . Sous cette forme ludique et pour le moins incongrue, a ainsi pu se dérouler une synthèse toute à fait exhaustive des positions du savant : favorables à une forme de sobriété énergétique, usage des « low-techs » et recours à davantage de régulation légale.

À ma grande surprise, ces thèmes fort pointus et documentés, de nature absolument clivante (pour ne pas dire culpabilisante et angoissante), ont happé une foule qui fit bientôt salle comble. D’autres acteurs professionnels ont pu intervenir, à l’instar de Didier Schmitt (responsable scientifique des vols habités à l’Agence Spatiale Européenne) dans le domaine de l’exploration céleste pour le débat Géopolitique de la Conquête Spatiale.

Dans un autre ordre d’idée, le hacker militant Lunar (actif depuis une quinzaine d’années environ) a questionné, en s’inspirant des « conférences gesticulées », notre rapport au numérique. On s’en doute, le propos n’est guère ici de diaboliser une technologie dont les mérites s’imposent à tous ; mais, bien davantage, d’en interroger la place devenue omniprésente dans nos vies, ou encore ses (més)usages politiques et marchands… avec plus ou moins de véhémence ! La démarche du collectif Technopolice a ainsi pu être relayée, dont voici le manifeste : 

« Partout sur le territoire français, la « Smart City » révèle son vrai visage : celui d’une mise sous surveillance totale de l’espace urbain à des fins policières. En juin 2019, des associations et collectifs militants ont donc lancé la campagne Technopolice, afin de documenter ces dérives et d’organiser la résistance. »

Une démarche critique partagée par des auteurs médiatisés tels qu’Alain Damasio, promoteur d’un usage conscientisé des services vecteurs de « datas » : effacement des historiques, blocage des publicités, sevrage technologique occasionnel… En un mot comme en mille, chantre d’une « furtivité » numérique !!! Chose remarquable, les scènes utopiales s’attachent à flanquer ces manieurs de concepts et autres récits d’artistes issus de médias différents. Témoin, Robin Cousin, auteur du « Profil de Jean Melville« , convié à la conférence sur le Contrôle de l’Information aux côtés dudit Damasio. Son livre retrace l’enquête menée par le meilleur ami du héros éponyme, dans un futur imminent où les lunettes, remplaçant les smartphones, participent d’une réalité augmentée… 

Autant d’occasions d’enrichir les perspectives des uns et des autres, d’accroître la curiosité du spectateur… voire de mettre en germes de futures collaboration ? Nous l’espérons !

 

« Eux qui croyaient vieillir, en regardant grandir leurs enfants… »

Voilà bien une phrase que la malheureuse maman John Hurt ne pourra guère faire sienne, son accouchement par césarienne forcée ayant quelque peu compromis toute présence ultérieure aux anniversaires de son fils non-désiré… Au programme de cette rencontre, nulle controverse militante au sujet de la Gestation Pour Alien (GPA), mais bel et bien la célébration du quarantenaire de la mascotte favorite du Cri du Troll : le légendaire xénomorphe. 

Là encore, sont convoqués trois intervenants aux profils assez largement dissemblables : Roland Lehoucq, que l’on ne présente plus, Fred Blanchard, bédéaste (« Athanor, la terre des mille mondes« ) et réalisateur de décors dans l’animation, et enfin Stéphane Levallois, auteur également (« Noé« ), mais aussi storyboarder et graphiste occasionnel… comme pour « Prometheus » et « Alien : Covenant« , les deux derniers opus de la saga ici-même célébrée ! L’occasion d’en apprendre un peu plus sur la genèse des différents épisodes, la personnalité et les méthodes de travail d’un Moebius, d’un H.-R. Giger ou d’un Ridley Scott… de la bouche de quelqu’un les ayant côtoyés ! Outre l’érudition culturelle des deux artistes, la conférence permit aussi à R. Lehoucq de s’adonner à une démonstration de sa stimulante « science fictionnelle », non pas en cuistre dédaigneux d’objets culturels approximatifs, mais en esprit curieux et pétillant faisant feu de tout bois pour exercer son esprit.

Une démarche, somme toute, fort représentative du festival dans son ensemble, lui aussi fêtant un anniversaire notable : le vingtième (soit deux fois moins qu’Alien : ça ne s’invente pas). Mais ô combien serait-il malvenu de verser dans la numérologie à deux balles, après s’être fait le chantre exalté d’un si bel événement. Loin d’être le rendez-vous convenu d’adeptes d’un genre moribond et codifié, les Utopiales sont le lieu enchanteur d’une culture sans cesse évolutive, et intelligemment. L’on ne peut que se réjouir de son existence, et du succès qu’il rencontre, toujours croissant. Voici l’espace tant attendu de la conciliation entre rigueur rationnelle et déferlement créatif, entre intelligence d’un réel contraint et militantisme prospectif. Une merveille pour tout humaniste, que n’auraient pas renié les More et les Bacon de jadis. 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

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