Le Moyen Âge à l’écran : une sélection de Flavius

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Quand on se lance à corps perdu dans une semaine médiévale, chers lecteurs, il me semble indispensable de faire un petit état des lieux des films qui abordent cette époque, histoire de voir ce qu’on peut croiser de sympathique, d’instructif, d’épique, de rigolo… que sais-je encore, dans cet immense panorama qui s’offre à nos regards éblouis, qui saignent encore davantage au bout cette interminable phrase, qui n’en finit plus, et qui comme la chenille redémarre, non, je déconne.

 

L’Histoire à l’écran

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Des passionnés de reconstitution historique ( Photo azincourt2015.fr )

L’Histoire, vue à travers le prisme du cinéma, vous vous en doutez, a connu différentes fortunes. Depuis les plus inqualifiables bousins interstellaires jusqu’aux œuvres complètes, géniales et novatrices. Adapter l’Histoire est toujours une affaire de choix. On peut l’évoquer, c’est à dire se préoccuper davantage de vraisemblance que de réalité scientifique fermement attestée par des sources et des documents. C’est une démarche qui se pratique à degré, si je puis dire, avec divers niveaux, là-aussi, dans la précision, en fonction des préférences de l’auteur. Je ne vous cache pas que c’est la démarche de l’immense majorité des films historiques projetés dans les salles obscures. 

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Simplement parce que la démarche de reconstitution historique, qui, elle, requiert une précision scrupuleuse et constamment soutenue par la connaissance historique la plus récente, ne s’accommode pas très bien avec l’industrie cinématographique. Par exemple, prenons un film historique se déroulant au Moyen Âge (au hasard) et qui décide de reconstituer un moment historique comme une croisade.

 

Ceux qui voudront se coller au travail devront prendre en compte toutes les sources, les croiser, pour être le plus fidèle possible avec l’époque, ce qui prend beaucoup de temps… la preuve, c’est le boulot des historiens. Mais vous me direz qu’il n’y a qu’à leur confier le machin justement, qu’ils corrigent les textes et hop, magie, le tour est joué.

Mais que nenni que nenni, c’est là que commencent véritablement les emmerdes. En effet, reconstituer c’est aussi faire revivre toute une culture matérielle qui avait, en plus, le mauvais goût de ne pas être industrielle. Du coup, à chaque chevalier un équipement différent, à chaque paysan ses loques déchirées, à chaque masure ses services en poterie façonnée main… La démarche peut aller très très loin. Je vous entends déjà râler que je pinaille, que j’en rajoute. Mais mes bons amis je ne casserais pas les pieds si cette pratique patiente entre toutes n’existait pas. En effet, vous pouvez rencontrer de multiples troupes de reconstitutions historiques qui se donnent corps et âme pour faire revivre les périodes passées, avec un soin dans l’exactitude qui parfois frôle la maniaquerie. Or voir chez certains combien la passion de l’Histoire les anime, suffit pour comprendre le soin qu’ils mettent à faire un peu plus que l’évoquer. 

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Werner Herzog et Claus Kinski

Maintenant rappelons-nous que c’est une œuvre de fiction que nous voulons monter, pas dédier son temps et ses loisirs à pénétrer jusqu’à l’os dans le passé. Et ben vous me croirez si vous voulez mais Hollywood et ses petits camarades ne sont pas des masses emballés par le concept et on peut les comprendre. Il y a des impératifs dans le cinéma et tous les studios, tous les réalisateurs ne recherchent pas forcément le déballage d’efforts herculéens comme Werner Herzog. Du coup, pour être un peu moins hardcore, on évoque le passé. Et quand on est un peu plus feignant (ou qu’on a un autre projet artistique) on trahit sauvagement l’Histoire. Cette fois encore, plusieurs degrés dans l’approche et plusieurs idées conceptuelles là-derrière. On peut parodier l’Histoire, s’amuser satiriquement des anachronismes ou la réinventer pour souligner un propos (genre faire de l’Uchronie, c’est l’art d’imaginer ce qui se serait passé si un événement n’avait pas eu lieu par exemple). Tout cela reste salubre si le résultat de la trahison donne de beaux enfants. On peut par contre gueuler un peu s’ils sont tout moisis… et malheureusement ce n’est pas tellement rare.

Concrètement, au bout du suspense et de ce pavé conceptuel, je vous propose, chers lecteurs encore en lice, de poursuivre avec une petite sélection de films traitant du Moyen Âge, dont je pense qu’il y a une ou deux choses à tirer et dont on va étudier un peu la démarche historique.

 

Orlando Blum sort les biscoteaux

Pour commencer abordons tout de suite le cas Kingdom of heaven, film réalisé par le discutable Ridley Scott, et qui fait montre pourtant de mérites certains. Son rapport à l’Histoire est celui d’une évocation documentée de qualité, dans lequel la plupart des costumes sont crédibles pour l’époque considérée (ce que j’ai vu de son Robin Hood laisse penser que Ridley n’a pas persisté en la matière). Si le film prend certaines libertés avec l’Histoire, c’est par choix de scénario, pour rendre plus intelligibles les événements qui se jouent à l’écran et même si cela verse un peu dans le manichéisme (les templiers sont des salauds bien monolithiques par exemple), l’intrigue tente de porter un propos plus intelligent sur ce qui caractérisait le Proche-Orient. Notamment les contacts culturels entre musulmans et chrétiens, dépassent les seuls coups d’épées dans la tronche, ce que l’idéologie du Choc des civilisations de Huntington, qui a servi de socle aux néo-conservateurs américains, voulait à toute force systématiser. Rien qu’à ce titre le film m’est sympathique. On a beaucoup insisté sur sa grandiloquence de blockbuster musclé mais soyons honnête, on aime bien cela aussi, et ce n’est pas nécessairement une tare mortelle…

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Edward Norton sous le masque

 

La Suède en croisade

Dans une thématique très voisine mais sans doute plus subtile dans sa façon d’envisager les personnages, vous pouvez reporter votre choix sur Arn, chevalier du temple, histoire retraçant la vie d’un jeune suédois promis à la carrière monastique, mais contraint de s’exiler à la croisade après avoir fauté.

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Si le film est moins pourvu en budget, il réserve tout de même de belles images et un niveau d’adaptation de l’Histoire tout à fait correct. Son mérite principal revient sans doute à la plus grande complexité des personnages; le manichéisme de Scott n’est pas présent. Par contre ce qui choque un peu plus l’œil un peu averti c’est la profusion des symboles héraldiques, les fameux blasons de l’aristocratie médiévale, or à l’époque concernée ils en sont à leurs balbutiements. Évidemment, pour rejoindre ce que je disais en préambule, cela facilite grandement l’identification des camps qui s’affrontent et contribue, d’un point de vue cinématographique, à clarifier visuellement les bastons. 

 

La folle en armure

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Le film suivant a suivi à peu près la même logique : le Jeanne d’Arc de Luc Besson. Lui aussi a simplifié l’identification des troupes par une exagération des couleurs et par extension, de l’opposition militaire. Il a fait de la guerre de Cent Ans un affrontement franco-anglais alors qu’il s’agit davantage d’une querelle dynastique mêlée, pour faire simple, à une véritable guerre civile. Les armées anglaises comptaient un grand nombre de combattants originaires des provinces françaises (et d’ailleurs la couronne d’Angleterre détenait depuis Guillaume le Conquérant, roi d’Angleterre et seigneur français au passage, des territoires en France) de même que les troupes du roi de France s’enrichissaient de soldats venus d’autres pays européens. Néanmoins, il fallait éclaircir tout cela pour le spectateur et éviter les cohues colorées des armées médiévales où chaque seigneur portait au combat ses propres armoiries. Alors à moins de regarder le film avec un précis d’héraldique sur les genoux, on ne peut pas dire que notre Luc national ait fait un mauvais choix.

Film médiévaux10Au delà de ça, ce Jeanne d’Arc, aussi imparfait soit-il, a pour moi plusieurs mérites et notamment celui du parti pris de faire de Jeanne un personnage habité, à la limite de la folie. Peu importe que l’historicité de la chose fasse débat, on reste dans une œuvre de fiction dans laquelle, on l’a vu, l’Histoire ne peut être respectée à la lettre, alors pourquoi ne pas proposer des interprétations pouvant servir le récit ? Je trouve sa rage extatique, portée avec force par le regard halluciné de Milla Jovovitch, très juste sur des champs de bataille, et vraiment à même de secouer des troupes démoralisées. La galerie des capitaines de l’armée du roi de France est aussi fleurie qu’elle devait l’être à l’époque, avec des bourrins mal dégrossis comme La Hire ou Gilles de Rais (le futur barbe bleue, monsieur je suis un serial killer), incarnés respectivement par Richard Ridings et Vincent Cassel.

Bref, je l’aime bien. C’est un peu balourd et ponctué de trucs qui font mal aux yeux (images de synthèse… ouille…) mais cela reste un divertissement agréable.

 

Tavernier, un film ou…

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Pour rester dans le registre de la dinguerie mentale médiévale, j’en viens maintenant à la Passion Béatrice, autre film français de Bertrand Tavernier qui, s’il est loin du chef d’œuvre, n’en a pas moins quelques qualités intéressantes. Par delà nombres de poncifs éculés sur la noirceur supposée du Moyen Âge, il se pose néanmoins la question de l’impact de la guerre sur les hommes, sur leur représentation d’eux-même, sur leurs valeurs mais aussi sur leur porte-monnaie.
Comme pour Jeanne d’Arc on voit se déballer la question de la folie dans un cadre isolé et qui finit par devenir inquiétant; un père chevalier idéalisé qui est en train de décaniller du cigare ça ne se loupe pas.

 

 

 

Enquête au monastère

Dans un tout autre registre, passons maintenant à un indispensable, Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud, adapté du roman du regretté Umberto Eco. On est dans le cas d’un des films les plus scrupuleux dans l’adaptation à l’écran du Moyen Âge, et qui s’avère très instructif sur un pan souvent un peu mystérieux de l’époque : le milieu monastique.

On suit un moine franciscain (Sean Connery, excusez damoiseaux et jouvencelles), accompagné de son disciple, qui vont se retrouver à enquêter sur une série de meurtres très étranges dans une abbaye bénédictine, perdue dans le Nord de l’Italie. Si l’on a droit à l’inévitable noirceur inquisitoriale et ses prélats fanatisés typiques d’une certaine idée du Moyen Âge, on retrouve en contrepoint des gens bien plus éclairés, tel le franciscain Sean Connery ou un autre de ce groupe dans un aspect plus mystique. On y remarque aussi l’univers des scriptoria où les moines recopient patiemment les volumes anciens; et revient, lancinante, la présence des antiques tel Aristote qu’on lisait beaucoup dans les cénacles cultivés de l’époque.

Sean ConnerySean Connery

 

La jupe à motif

Après les bouquins et les enquêtes, passons maintenant à un autre classique, j’ai nommé Braveheart de Mel Gibson. Son registre est davantage dans l’évocation du sentiment patriotique, celui des Écossais, et met en scène leur grande guerre de libération « nationale » avant l’heure, avec dans le rôle principal, celui du chef William Wallace, le réalisateur lui-même. Si le film compte bien des éléments positifs, notamment son souffle épique qui prend aux tripes (freedom !!! nom de dieu) il n’en reste pas moins que, sans doute plus que Jeanne d’Arc, il donne dans la célébration patriotique qui met de coté la complexité des relations diplomatiques de l’époque, non pour rendre plus intelligible l’Histoire mais pour flatter une fibre identitaire.

Film médiévaux13Là où se matérialise la différence par rapport au film de Besson reste dans la représentation des batailles : ce sont ici des élans homériques en barre qui cinglent l’écran et tout un chacun s’imagine au coté de ces braves barbus peinturlurés qui étripent de l’Anglois. Pour l’immersion c’est bien joué, mais l’éloge du massacre c’est pas tellement un thème génial, surtout que je ne vois pas de contrepoint qui vienne équilibrer un peu la balance. Chez Besson la guerre c’est cradingue et on n’a pas tellement envie de tomber entre les mains de quelque écorcheur des Grandes Compagnies.

 

Ô tripaille

Film médiévaux14Dans un même ordre d’idées mais avec plus de virtuosité, Paul Verhoeven livre avec La chair et le sang un portrait bien plus désenchanté de la guerre, à une époque qui sort doucement du Moyen Âge mais qui en a encore la saveur, le XVIe siècle. Élans chevaleresques et compagnies de mercenaires se côtoient comme durant l’épopée de la Pucelle d’Orléans et les briscards du réalisateur néerlandais nous content une histoire une nouvelle fois bien sombre de la période, mais en la prenant par son versant le moins sympathique, la guerre. Et finalement je préfère que l’on reste dans ce registre quand on l’aborde, surtout pour traiter le cas de ses professionnels, qui n’ont pas laissé dans l’Histoire qu’une réputation. Comme son nom l’indique, le film livre sa dose de tripailles et de douleur, l’épique est rangé dans un placard parce que ce n’est pas le sujet.

 

 

 

 

 

Tout ça c’est du patrimoine

J’aurais évidemment pu citer d’autres films, et parfois des œuvres meilleures que celles que j’ai évoquées. Mais j’ai voulu insister sur un cinéma grand public très connu pour faire ressortir quelques éléments intéressants les composant pour vous donner, peut être, envie de regarder d’une autre façon les films historiques et ce qu’ils ont à nous raconter de leur façon d’envisager l’Histoire. Leur résonance actuelle dans les mentalités a au moins autant d’impact que la littérature aux XIXe et XXe siècles pour ce qui est de notre façon de nous représenter le passé. Comme Les trois mousquetaires ou Salammbô hantèrent l’imaginaire collectif de nos prédécesseurs, c’est avec certains des films cités plus haut que chacun se construit son image du Moyen Âge.

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Et en prime un Ron Perlman

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.

Lâche ton cri

  • 11 mars 2016 at 20 h 04 min
    Permalink

    Merci pour toutes ces précieuses informations historiques. Décidément, je suis fan ! Bravo Flavius !

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