« My friend Dahmer » : Hannibal Lecteur

À chaque temps et à chaque pays son trublion. Le Londres victorien fut incommodé par les facéties de Jack l’Éventreur ; les États-Unis des années 1980 finissantes frémirent, pour leur part, des affres culinaires du « cannibale de Milwaukee ». Oubliez ces grands débonnaires d’Hannibal Lecter et autres Dexter (vous avez remarqué, ils ont tous un nom qui finit en -« er », ça pourrait faire de jolies rimes) et plongez dans le passé véridique de l’un des individus les plus haïs, et les plus incompris du siècle passé : Jeffrey Dahmer. Le dessinateur américain Derf Backderf livre, dans sa bande-dessinée My Friend Dahmer, le récit édifiant d’une spirale tragique, qui précipita celui qui fut jadis son camarade de classe  dans un ineffable et meurtrier cauchemar.

L’ère Dahmer  

Jeffrey Dahmer est sans conteste l’un des meurtriers les plus abominables de tous les temps. S’il n’est aucunement question de relativiser la monstruosité qui fut la sienne, nous ne verserons pas non plus, ici, dans une énumération complaisante et malsaine de ses crimes. Précisons cependant les charges qui pesèrent contre lui, et les éléments qui fondèrent sa sinistre notoriété.  Condamné à perpétuité pour les meurtres de 17 jeunes hommes en 1992, Jeffrey Dahmer fut rendu tristement célèbre pour le traitement qu’il infligeait à ses victimes : droguées, celles-ci étaient violées, démembrées, fétichisées et éventuellement consommées. La police de Milwaukee retrouva ainsi (littéralement) des squelettes dans son placard, ainsi que des provisions peu conventionnelles dans son réfrigérateur…

Une telle affaire ne manqua pas de susciter un effroi massif, mais aussi une fascination sordide pour l’astre noir Dahmer. Celui-ci se prêta en effet volontiers aux analyses d’experts en tous genres et autres interviews publiques jusqu’à son décès, en 1994. Paradoxalement cette cacophonie informative, cette surmédiatisation du personnage Dahmer, devaient rendre inaudibles certaines voix, et faire oublier une vérité fondamentale. Bien qu’entré au panthéon obscur de la mythologie américaine contemporaine, Dahmer demeurait un être de chair et de sang, un individu doté d’un passé intelligible, un humain qu’une trajectoire tragique fit basculer dans l’horreur innommable. C’est cet être adolescent, en lutte constante avec ses démons, qu’entreprit de raconter l’un de ses anciens camarades.

Entre-opophages, on se comprend

Né en 1960, Jeffrey Dahmer grandit à Bath, petite ville du nord-est des États-Unis, dans l’Ohio. Enfant introverti et morne, il collectionne les cadavres de petites bêtes récoltés au cours de ses longues errances dans la campagne environnante. Le temps ne faisant rien à l’affaire (comme le disait Brassens), le jeune Jeffrey adopte un comportement de plus en plus troublant à mesure qu’il grandit. Alors que certains animaux domestiques disparaissent mystérieusement dans le voisinage, l’adolescent se livre à des expériences morbides : dissections, dissolutions, fétichisation des ossements ainsi récoltés…

Alentour, on retrouve parfois les résultats de cet inavouable passe-temps, sinistrement exposés. Déjà délaissé par une mère dépressive et un père chimiste démissionnaire, Jeffrey se renferme plus encore à l’issue du divorce de ses parents, l’année de ses 16 ans. Alors même que sa vulnérabilité psychologique semble plus extrême que jamais, il se retrouve, pour ainsi dire, livré à lui-même. Seul l’alcool lui offre le répit indispensable pour échapper à ses pulsions dévorantes, toujours plus présentes et impérieuses.

C’est alors que l’entrée au lycée lui permet de tisser d’inattendues relations sociales. Parmi ces amitiés esquissées, peu nombreuses et timides, se compte celle d’un certain Derf Backderf. Dessinateur au journal de l’établissement et caricaturiste en herbe, ce dernier est rapidement intrigué par son camarade à l’allure si singulière. Grand, d’une musculature contredisant son pas nonchalant et son port craintif, Jeffrey arbore de longs cheveux blonds à la frange pendouillante, négligemment juchée, telle une plume de casoar, sur de grosses lunettes masquant un visage inexpressif.

 

Ses yeux, d’un bleu de glace, fuient tout contact direct avec ses pairs, se réfugiant volontiers bien plus bas, entre les chaussures du grand échalas, attitude amenant celui-ci à curieusement s’incliner vers l’avant, comme un palmier vers la surface de l’onde. D’abord amusé par cette perche un peu gauche, engoncée dans un corps adolescent qu’une consommation immodérée d’alcool n’aide pas à maîtriser, Derf n’hésite guère à croquer son ami (sans mauvais jeu de mots) dans ses calepins, en faisant bientôt la mascotte de sa promotion.

Fort de cette notoriété inespérée et de son anonymat auprès des professeurs, Jeffrey commence à amuser la galerie en simulant, à la bibliothèque ou au réfectoire, des crises d’épilepsie bruyantes ou des handicaps outrés. Ces singulières pitreries, toujours plus osées parce que commises par un coupable insoupçonné, alertent cependant Derf et sa bande. Le naturel secret de leur camarade, son alcoolisme dissimulé à grand-peine et ses activités mystérieuses le rendent rapidement aussi  pitoyable qu’inquiétant.  

À mesure que s’approche l’horizon des études supérieures, Jeffrey se retrouve ainsi de nouveau en proie à l’isolement, au sein d’une famille et de camarades qu’il s’apprête à quitter pour l’Université. Parallèlement s’ajoute à ses pensées effroyables un indicible désir : celui que Jeff éprouve pour les hommes… En effet, nulle femme ne hante les tourments du jeune Jeffrey. Ceux-ci sont plutôt imprégnés d’une convoitise quotidienne, inavouable dans l’Ohio rural des années 1970, portant sur un joggeur anonyme, un médecin athlétique, un camarade de classe éphèbe… Ses songes déjà mortifères se lestent donc de la frustration permanente de ses désirs inassouvis. Avec l’échéance fatidique de cette fin de lycée, qui est aussi fin d’amitiés et vestige suprême de l’enfance protégée, survient le premier meurtre de « Jeff » , dix ans avant les crimes en série qui le rendirent tristement célèbre. Ainsi prend fin le récit, mais aussi le témoignage, de Backderff.

Dahmer le pion

L’auteur précise d’emblée aux esprits malavisés que son oeuvre n’aborde aucunement les crimes de son « héros », et n’entend rien céder à la fascination morbide de certains. Témoignage, le livre de Derf Backderff ne narre ni plus ni moins que le quotidien monstrueux d’un monstre en devenir, acteur inconscient d’une tragédie désormais jouée pour tous. Très documenté, l’ouvrage se fonde sur les propres souvenirs du dessinateur, mais aussi ses notes et dessins d’adolescents, sur la collaboration d’anciens élèves et professeurs, sur des rapports d’experts et les archives du FBI lui-même. Toutes les sources disponibles ont ainsi été mobilisées pour approcher, avec la plus grande acuité possible, ce que fut la vie de Dahmer dans ces années 1976-1978. 

Et pourtant, My Friend Dahmer ne saurait se résumer à une simple et consciencieuse restitution de cette portion de vie aussi courte que décisive. Le propos de Backderff est avant tout à charge ; l’artiste brosse le portrait en négatif d‘adultes absents, irresponsables, inattentifs, inconséquents. Il pointe les failles d’une éducation lacunaire, dont les valeurs entrent en contradiction frontale avec la réalité sociale de ses élèves. Sans jamais chercher à le réhabiliter, il humanise son anti-héros, expose les choix qui s’offrirent à lui, et l’aliénation qui les lui déroba.

À chacun, il rappelle les éléments et les gestes qui font la poix inextricable d’une misère de tous les jours. Il rappelle enfin la fragilité du lien amical, sa dangereuse réversibilité, et les conséquences désastreuses de la solitude absolue de l’être. Loin de se complaire en une élégie constante (du reste tout à fait superflue, étant donné le sujet), Backderf montre également les (rares) moments d’insouciance de ses personnages, leurs vannes parfois authentiquement drôles, l’insignifiance dans laquelle se fond en apparence celui qui n’était pas encore le « cannibale de Milwaukee ».

C’est donc par ce focus juvénile d’une part, et par son ambition d’autre part (qu’il a en partage avec le film « Dahmer » de 2002, lequel se concentre sur la vie adulte du tueur) que la BD puise sa valeur. Il est toutefois à signaler que l’oeuvre, abrasive et amère, incarne jusque dans sa forme la dureté de l’existence de Dahmer. Backderf emploie ainsi volontiers la redondance, la réitération, ou encore l’accumulation d’anecdotes pour servir son propos. Aussi, l’adaptation cinématographique du même nom, sortie en 2017, constitue probablement une oeuvre plus lisse et accessible pour les non-amateurs de BD.  

Vous l’aurez compris, My Friend Dahmer ne constitue peut-être pas le remède miracle à votre dépression. Son regard désenchanté, militant et profondément humain saura cependant toucher ses lecteurs les plus investis. Corps robotiques, jeux d’ombres et de lumière et trait caricatural soulignent la tragédie qui se déploie sous la plume de Backderf, après s’être jouée, subrepticement, durant son adolescence. MFD est aussi, et peut-être surtout, une œuvre qui interroge la valeur de l’amitié, que celle-ci soit ancienne ou récente, anodine ou profonde. À ce titre, il constitue moins une curiosité glauque qu’un voyage humain, alimentant une riche réflexion sur la connaissance, irréductiblement lacunaire, que nous avons de l’autre. Un grand moment de BD. 

 

 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.