Pas de lézard dans « Les Arcanes », par Artuan De Lierrée

Aujourd’hui, le Cri du Troll reçoit le talentueux, l’intrigant, le raffiné Artuan De Lierrée pour une interview exclusive. Sorti en novembre 2018, son concept album envoûtant, « Les Arcanes« , inspiré du Tarot de Marseille, permet un voyage intemporel à équidistance des contrées de la naïveté enfantine et de l’ésotérisme. Petit retour rapide sur une musique unique en son genre, et limougeaude de surcroît (la perfection existerait donc ??). 

Formé en 2006, le projet limougeaud (RPZ), qui gravite autour du compositeur Aurélien Terrade, comprend également les musiciens Simon Bessaguet, Thibault Chaumeil, Baptiste Lherbeil et Thomas Delpérié. Il intègre, en outre, le dessinateur et graphiste Clément Bernis (alias « le Poisson« ), responsable de tous les visuels du groupe (livret, clips, imagerie de spectacle). 

Expérimentation, audace : voilà deux mots qui permettront une entrée en matière non mensongère. Comment donner un aperçu fidèle à une musique aussi changeante que celle d’Arguant de Liérrée ? Comment donc, quand « L’Empereur » (piste n°4) aux influences stoner évidentes dans sa première partie, précède « Le Hiérophante » (n°5), et son orgue discret qui n’est pas sans évoquer celui du film Interstellar. Sur ce dernier, figurent également des coeurs masculins à la Danny Elfman, l’un des rares moments chantés d’un album pratiquement instrumental.  La n°6, « L’Amoureux« , purement orchestrale et intimiste, rappelle Yann Tiersen sous son jour le plus mélancolique ; quant à « La Roue de Fortune« , de même, mais sous son jour le plus enlevé… avec un surprenant accent horrifique imputable au son singulier du thérémine ! Morceau le plus rythmé, « La Force » marque par sa ligne basse très présente et sa distorsion funky. L’album se conclut par « Le Diable« , longue pièce d’environ 20 minutes, dissonante et angoissante. Diabolique, en somme ! Expérimentation et audace ne sont pourtant pas, ici, incompatibles avec une cohérence certaine. Artuan De Liérée échappe ainsi à quelques travers des musiques progressives, qui, selon certains, partent parfois dans toutes les directions en flirtant dangereusement avec le kitch… Les claviers, omniprésents mais toujours surprenants (puisque extrêmement variés), occupent le devant de la scène avec les cuivres et les vents.

Les cordes (guitares et basse électrique), plus modernes dans leur utilisation, ne font souvent qu’accompagner l’ensemble. Les déclinaisons de nombreux motifs musicaux, présentes tout au long de l’album, lui donnent un aspect à la fois mathématique et débridé… à l’image d’un jeu dont les cartes, aux figures connues, s’assemblent pourtant en des combinaisons sans cesse renouvelées et fortuites (ça y est, j’ai réussi à placer ma référence au Tarot). 

Avec ce premier album, Artuan de Lierrée livre ainsi une musique plurielle, riche et sophistiquée. Quasi-exclusivement instrumental, l’opus se veut contemplatif. Aussi, ses tempi assez lents, sa section rythmique souvent discrète et sa grande diversité sonore exigeront une écoute concentrée et immersive de la part de l’auditeur. Il s’agit donc là d’un authentique voyage musical, pour ainsi dire narratif, dont la trame ne saurait être compromise par une écoute inattentive ou parcellaire. Que tous se rassurent cependant, à l’exception de « L »Arcane sans Nom », les morceaux ne sont jamais trop abstraits. Tous sont mélodiques, et l’approche bruitiste du compositeur se ressent davantage dans le soin apporté aux textures de ses instruments. Ceux-ci sont souvent très organiques, enfantins, voire légèrement faussés. Le tout confère une couleur unique à l’album, à l’intersection des mondes de l’orchestre suranné, de l’onirisme, et du cauchemar. En harmonie avec le trait du Poisson, à l’univers visuel non moins riche et intrigant. Celui nous dispense une belle réinterprétation du Tarot de Marseille, tout en ombres et en lumières, rappelant le cinéma d’animation de Michel Ocelot ou d’Henry Selick. 

Bonjour Aurélien, et merci de nous avoir accordé cette interview. Pas trop impressionné par cette revue de presse de renommée internationale qu’est le Cri du Troll ?

Merci à vous ! Un peu, j’espère que je vais assurer.

– Quel est votre parcours artistique ?

J’ai fait un cursus complet au conservatoire de Limoges, en piano. Outre la technique instrumentale, ça m’a permis d’acquérir des connaissances en harmonie et en histoire de la musique, des sujets qui me passionnent encore.

A partir du lycée j’ai participé à des ateliers jazz, ce qui m’a sorti du classique « pur » par la pratique de l’improvisation. J’ai également rejoint des groupe de musique de mon lycée, ça m’a permis de pratiquer d’autres instruments comme la basse électrique ou la guitare électrique.

Depuis j’essaie de mener en parallèle ces deux parcours : musique classique et musique actuelle. Ça s’entrechoque souvent mais c’est très enrichissant.

– Comment vous est venue l’idée du projet Artuan de Lierrée ?

À la base ce projet est vraiment une catharsis, il a démarré quand j’étais adolescent et que j’ai voulu écrire la musique la plus personnelle possible. Mes deux grosses influences à la base c’était la musique de Danny Elfman et Tom Waits, et puis Yann Tiersen pour l’évocation de l’enfance par les instruments-jouets.

Du coup j’ai essayé de construire un projet cohérent à partir de ça, dans lequel je me raconte mes petites histoires en musique. C’est pour ça que j’ai créé un nouveau nom « Artuan de Lierrée », qui utilise les lettres de mon nom. Une façon de dire que c’est une musique personnelle, mais qui fait en même temps appel à l’imaginaire.

– Votre musique témoigne d’influences aussi nombreuses que sophistiquées. L’usage du motif répété évoque Philip Glass, la texture un peu désuète de certains instruments faussés Yann Tiersen, l’alliance entre orchestration classique et rock King Crimson ou encore Dead Can Dance… Avez-vous des références majeures ou évoluez-vous constamment ?

Oui, j’ai mon petit panthéon personnelavec Debussy, Zappa, John Zorn, Morricone… Ils ont en commun la liberté de création, le fait de ne pas se limiter à un style et toujours être en recherche, innover.

– Comment vous est venu le concept de l’album « Arcanes » ?

J’aime bien organiser ma musique en série ou en collection. J’ai par exemple créé un calendrier de l’avent musical.

À la base pour les Arcanes je cherchais une idée de série de morceaux écrits spécialement pour le groupe. J’ai trouvé intéressant d’associer chacun de ces morceaux à une figure du tarot de Marseille, pour leur donner une dimension mystique et éveiller l’imaginaire.

– Vous avez fait appel au dessinateur Clément Bernis, alias « le Poisson » pour l’aspect visuel de votre œuvre (booklet, clips, aussi bien que projections vidéos durant les spectacles). Outre son incommensurable talent, pourquoi avoir fait appel à lui en particulier ? Y-a-t il adéquation entre votre musique et son trait ?

Avec Clément on est vraiment sur la même longueur d’onde artistiquement, on se comprend très bien du coup ça nous permet de ne pas perdre de temps dans la création.

– Vous-êtes vous montré plutôt dirigiste envers lui, ou avez-vous laissé libre cours à son interprétation ?

J’ai vraiment voulu avoir son interprétation personnelle des cartes,et il a su trouver le contrepoint visuel parfait aux morceaux. Je suis intervenu à 2 ou 3 reprises sur des détails dans la vidéo mais dans l’ensemble il a eu une totale liberté sur le projet.

Par contre nous n’avions pas le même avis sur la pochette du disque car je m’étais fait une idée très précise de celle-ci. Je pense que c’est ce nous qui a pris le plus de temps au final.

– Pourquoi avoir accordé tant d’important à l’aspect visuel de votre œuvre ?

C’est encore lié à l’imaginaire, j’aime bien sortir de l’aspect purement musical et donner des pistes visuelles pour pouvoir se raconter des histoires.

– Votre musique est très écrite. A l’instar d’un Glass ou d’un Tiersen, vous utilisez volontiers la déclinaison d’un motif simple, ou au contraire de complexes progressions harmoniques qui rappellent la musique classique (vous évoquez régulièrement Debussy). Vous avez d’ailleurs avoué en interview désormais coucher vos idées sur partition afin d’éviter les redites. Mais quelle place accordez-vous à l’improvisation ?

Oui sur les Arcanes il y a une grosse influence des compositeurs minimalistes, Philip Glass, Steve Reich, Michael Nyman.

Mais j’essaie de ne pas sacraliser l’écriture, la plupart des parties de batteries sont très différentes des originaux, et on a adapté avec les autres musiciens certaines parties de cor ou clarinette.

Il y a plusieurs passages totalement improvisés dans les Arcanes, mais avec un cadre.

On a ça dans le Hiérophante par exemple : dans la deuxième partie du morceau le temps se fige et tout le monde improvise autour des mêmes notes. Puis ça se recadre à l’entrée des percussions finales.

L’arcane sans nom est une improvisation de groupe également, autour de 13 coups de glas.

– Artuan de Lierré est l’anagramme de votre propre nom, en tant que compositeur. Si vous maîtrisez claviers et cordes, vous êtes néanmoins accompagné de plusieurs instrumentistes. Vous considérez-vous ainsi davantage comme un artiste solo ou un groupe à part entière ? Votre line-up est-il constant ?

Je me considère comme le compositeur du projet Artuan de Lierrée, qui est à la fois le nom du groupe et mon pseudonyme. Un peu schizophrène !

Ce qui est intéressant c’est que c’est un projet qui se décline sous plein de formes différentes, en solo, en duo, en trio, en groupe, acoustique,électrique… En tout cas c’est l’aspect que je veux lui donner.

– Comment avez-vous rencontré et choisi vos musiciens ?

Je n’ai pas choisi les musiciens avec qui je joue, ce sont plutôt des rencontres et des affinités que j’ai eu avec ces personnes à un moment donné. Et quand ça se passe bien humainement c’est bénéfique pour la musique ! Donc ce sont de bons musiciens, mais surtout de bons amis.

– Comment expliquez-vous l’absence de chant ? Projetez-vous d’en intégrer à vos compositions à l’avenir ?

Il y a des chœurs à quelques endroits du disque mais le chant est assez rare. C’est totalement voulu, je pense qu’avec du chant on a tendance à se focaliser sur la voix et on se désintéresse de l’habillage musical autour.

Mais je ne suis pas fermé à intégrer plus de chant dans les projets à venir. Il faut juste que ça soit bien fait et bien travaillé. Donc il faudra patienter un peu avant d’avoir du chant dans Artuan de Lierrée !

– Pourriez-vous nous révéler (juste ce qu’il faut !) la structure d’un de vos morceaux ? Si cela vous paraît trop intime, celle du morceau d’un autre artiste, qui vous aurait particulièrement marqué ?

Bien sûr ! Le morceau Le pendu part d’une seule note au glockenspiel jouée alternativement à l’octave (sol#), pour figurer le mouvement d’un balancier ou d’un pendule.

Ce motif va se répéter avec à chaque nouveau cycle l’ajout de notes supplémentaires. On est dans un style minimaliste, à la manière de Michael Nyman.

– Vous n’êtes pas sans savoir que votre musique est pour le moins originale, exigeante, sophistiquée. N’avez-vous pas de difficulté à vous produire en concert ? Devez-vous adapter certains morceaux au format « live » ?

Oui, ayant commencé en solo j’ai dû adapter mes morceaux enregistrés en multi-pistes avec plein d’instruments quand le groupe s’est formé. Pour cela j’ai beaucoup travaillé avec des samples.

Mais avec les Arcanes les morceaux sont écrit spécialement pour le groupe, sans avoir besoin de 20 instrumentistes pour que ça sonne !

Donc si vous venez voir les Arcanes ça devrait sonner à peu près comme sur le disque.

Illustration du Poisson


– Où pourra-t-on vous voir prochainement ?

Nous jouons les Arcanes à l’Opéra de Limoges le jeudi 9 mai prochain, sur la grande scène. Ça va être un concert fou et nous sommes impatients !

Je jouerai également le 17 mai prochain en solo à l’Atelier de Royère-de-Vassivière en compagnie du groupe Cold Cold Blood, ainsi qu’à la fin du mois d’août dans un festival limousin qui sera bientôt annoncé.

– Votre album « Les Arcanes » est sorti en novembre dernier. Avez-vous d’autres projets en perspective ?

Oui, je travaille sur un nouveau set électronique en solo, que vous pourrez entendre le 17 mai et cet été.

Un nouveau projet avec l’opéra est prévu pour 2020. Un nouvel enregistrement avec mon label 1001 notes se profile également.

En vous remerciant encore bien bas, autant pour l’interview que pour les émotions véhiculées par votre œuvre,

Merci beaucoup,et longue vie au Cri du Troll !

Verdict

Artuan de Liérrée nous offre ici un moment musical singulier et merveilleux, exigeant tout en restant accessible. Un incontournable pour tous les mélotrolls, et en plus c’est un gars du terroir ! Que demande le peuple ?? Servi par un univers graphique riche et cohérent, « Les Arcanes » constitue également un spectacle visuel, à apprécier simultanément en concert où les oeuvres du Poisson sont projetées.

Quelques liens utiles :

Contact du groupe : artuandelierree@gmail.com

Site du groupe : http://artuandelierree.com

Page Facebook du groupe : https://www.facebook.com/artuandelierree

Site du Poisson : https://le-poisson-dessine.tumblr.com

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.