Stephen King, les rednecks et l’Amérique profonde

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Grâce au Cri du Troll et à la sagesse qu’il partage avec mansuétude, curieux internaute, tu vois maintenant à peu près l’image classique du campagnard américain : le mec qui te regarde de travers avec une salopette et un chapeau poussiéreux, la gueule en biais, un accent tout droit sorti d’un western, qui te lâche un glaviot tous les trois mots et monte dans son pick-up (américain !) pour rentrer siroter sa bière (américaine !) devant un match de football (américain !).

Il a une salopette, c’est certainement un dangereux psychopathe !

C’est le stéréotype de la classe populaire rurale américaine, souvent antipathique, renfermé, chauvin et conservateur, sa religion se partage entre le bon Dieu et les saints USA. Depuis 40 ans, les romans de Stephen King utilisent cette image bien connue du « Redneck » pour toutes sortes de personnages. Cette classe populaire a souvent été son terreau principal, le cadre privilégié pour ses récits. Le redneck est tout d’abord un prototype parfait pour une figure inquiétante et violente, un antagoniste imprévisible et con comme ses pieds, difficile à raisonner, impossible à comprendre.

Un de ceux qui me viennent immédiatement en tête est le personnage de John Shooter, dans la nouvelle Vue imprenable sur jardin secret parue dans le recueil Minuit 2. C’est un fermier du Mississipi qui accuse le héros d’avoir plagié son roman, il n’écoutera aucun des arguments de Mort Rainey et il ne tiendra compte d’aucune preuve tout en devenant de plus en plus violent. C’est exactement ce qui rend le stéréotype du redneck immédiatement utilisable comme une menace : il est inquiétant, stupide et borné, le combo gagnant pour faire partir une situation en vrille. Il faut quand même avouer que si Shooter revient aussi vivement en mémoire, c’est sans doute grâce à la prestation de John Turturro dans le film adapté de cette nouvelle, Fenêtre secrète, où il vole presque la vedette à Johnny Depp avec une interprétation flippante comme c’est pas permis.

Cowboy from hell

Collie Entragian joué par Ron Perlman dans DésolationMais ce type d’antagoniste est encore plus dangereux quand il est en position d’autorité et de contrôle, il est non seulement un élément perturbateur imprévisible, ses décisions peuvent être égoïstes, stupides, malhonnêtes ou les trois en même temps, mais il sera toujours en position de force. Prenez le personnage de Collie Entragian dans le roman Désolation, un policier du Nevada qui arrête le couple Jackson presque sans raison et les attire dans sa ville. Bien sûr, le roman explique ensuite tout ça avec Tak et l’arrivée de la partie fantastique de l’histoire, mais dans les premières pages Entragian est l’archétype du flic de campagne qui se prend pour Wyatt Earp et de fait, il est flippant dès qu’on le voit arriver.

On retrouve cette utilisation du redneck borné en position de force chez le personnage de James « Big Jim » Rennie dans le livre Under the dome (attention, le premier qui me parle de la série je le donne à bouffer au clown du coin), c’est un sale type pourri jusqu’à l’os qui complote et tue pour conserver sa place de Selectman de la ville, c’est un homme de pouvoir difficile à atteindre pour Barbie qui est le héros complètement outsider. Dès le début Big Jim est la caricature du politique de campagne, vendeur de voitures d’occasion, il se prend pour le roi du pétrole dans sa petite ville et se persuade qu’il accomplit la volonté divine. On sent qu’il est détestable dès les premières lignes où il apparait, sans besoin de plus de présentation.

Chez Stephen King, la menace ne vient pas toujours d’un esprit maléfique brillant ou d’un maitre du mal, elle vient souvent de l’ignorance, de la bêtise, de la bigoterie imbécile. Le plus grand danger de l’histoire est souvent un homme ou une femme comme tout le monde, que la situation amène aux pires décisions, et dont la connerie fait tomber toute barrière morale. Je vais pas vous répertorier tous les cas de sa bibliographie (on en aurait pour l’année) mais on a souvent la peur de la bêtise humaine qui ressort et elle est facilement incarnée dans ces personnages-là.

Le bon fermier et le mauvais fermier…

Pourtant, on aurait tort de croire le King si réducteur… Non, un fermier texan ne sera pas automatiquement un débile dangereux dans ses histoires, le monsieur a un peu plus de jugeote et de considération pour ses compatriotes. On a beaucoup d’exemples de personnages d’origine modeste qui font preuve de bravoure ou de gentillesse. Bien loin de l’archétype du héros, ils montrent que le bien peut aussi venir de gens normaux comme vous et moi… Enfin surtout vous, moi je suis un enfoiré.

Comment ne pas éprouver sympathie et admiration pour les gardiens du Bloc E dans ce pénitencier de Louisiane où sera enfermé John Caffey en 1932 ? Dans La ligne verte, Paul, Brutal, Dean et Harry sont des surveillants qui font leur travail avec soin et humanité, ce sont des gens simples, mais ils réussiront à faire un peu de bien dans le couloir de la mort (et aussi à faire chialer tous les lecteurs). Comment ne pas ressentir de l’affection pour Al Templeton, le champion du hamburger qui va changer la vie de Jake Epping dans le roman 22/11/63 ? Comment ne pas être admiratif devant cette bande de retraités héroïques dans Insomnie ?

Piliers de la communauté

Souvent, Stephen King s’amuse à nous présenter des communautés entières, dans beaucoup de ses romans nous sommes propulsés au milieu de la vie d’un quartier ou d’un groupe de personnages, un des principaux leviers scénaristiques est la dynamique de groupe et les déchirements qui s’y opèrent. Qu’ils soient coincés dans un supermarché entouré d’une brume mortelle, menacés par un clown sanguinaire, une invasion alien, des zombies, des vampires, ou des lapins anthropophages (celle-là je suis pas sûr), on se retrouve face à une galerie de personnages qui s’épaulent ou s’affrontent.

Ces groupes sont en général issus de milieux modestes, dans des petites villes ou carrément des bon vieux trous paumés. Les villes de Derry, Castle Rock, Jodie, Chester’s Mill, sentent bon la campagne et l’Amérique rurale et donc les personnages que l’on y croise sont très caractéristiques de l’image que l’on se fait de ces coins.

Kiefer Sutherland dans Stand by meOui, c’est Jack Bauer dans Stand by me

 Sans aller jusqu’à tous les ranger dans le camp des rednecks, ils partagent cette simplicité et ce petit côté de vieille Amérique authentique qui ne trompe pas : Le King nous parle de gens qu’il connait, d’un milieu qui est le sien, mais arrive à nous représenter tout un éventail de personnalités qui montre bien combien il a observé et cerné ses contemporains.

Le roman (ou pavé, ça marche aussi) le plus représentatif de cette diversité rurale est peut-être Le fléau, qui voit toute une communauté se rassembler d’un peu tous les coins des États-unis pour survivre et affronter Randall Flagg (qui traverse les USA en jean et bottes de cow-boy, au passage…). On va y croiser entre autres un ouvrier du Texas (Stu), un fermier de l’Oklahoma (Ralph), un vagabond sourd-muet du Nebraska (Nick), etc.… Tous doivent retrouver Mère Abigail dans sa ferme pour s’unir et former la communauté libre. C’est cette diversité et les interactions entre ces personnages qui constituent un des principaux intérêts du roman, c’est un vaste échantillonnage de la population américaine dans toute sa richesse et même si King utilise des stéréotypes, il les mélange et les nuance tellement que ça apporte à la fois une richesse et une pluralité à ces « américains moyens ».

Image de la bande dessinée adaptée du fléau
Il décrit les communautés rurales de son pays dans toute sa variété, du salaud fini au bon gars sympa, en passant par le grand héros, le demeuré ou le bigot incurable. Les rednecks sont pour Stephen King un vivier intarissable de personnalités, à la fois stéréotypées mais variées qui vont parler à tout le monde, faire écho chez le lecteur parce que ce sont toujours des gens plutôt simples. Ça rend ses histoires beaucoup plus proches de nous car oui, on a tous un petit péquenaud des campagnes qui sommeille en nous…

Ce que les autres trolls en pensent : 

30271Lazylumps : Stephen King… Ah ce Stephen King ! Pour sûr que les bouseux il sait les croquer de ses mots. Il leur dessine des destinées ou la dualité entre Bien et Mal s’en trouve soit marquée, soit troublée. Ce cher Ours a tout dit, mais je me permettrai d’ajouter un roman qui reste pour moi un des tours de force de King, comme il sait si bien les faire. Blaze, écrit sous son pseudonyme Richard Bachman, transgresse la barrière manichéenne et morale et nous met dans la tête d’un bon gros pécore, rendu autiste par les sévices qu’il a reçus dans son enfance.

Le bon Blaze donc, un colosse de muscle à l’éveil d’un enfant de cinq ans, est pris sous l’aile du petit voyou George, un amateur de coup-fourrés foirés et foireux (tu la sens l’allitération ?). Et le dernier en date a pété au crâne de George : l’enlèvement d’un bébé d’une famille supposée pleine aux as. Le blé qu’ils vont se faire avec la rançon ! C’est sûr ! Sauf que… George (par une circonstance que je n’expliquerai pas ici) va délaisser ce bon Blaze après le kidnapping. Seul, avec un bébé sur les bras, il va tenter d’avancer. Mais il est pas méchant au fond le Blaze, et le gosse, il va s’y attacher… Et King va nous faire vriller les tripes bien évidemment ! Salaud ! Blaze est l’exemple type de la biblio du Roi : on s’attache au Redneck pas finaud qui ne comprend pas le monde, et que le monde ne comprend pas un peu à la manière de Des souris et des Hommes. Et même si ses actes sont répréhensibles, le Blaze reste un gentil bougre perdu dans une Amérique de laissés pour compte. Un tour de force j’vous dis ! Et qui plus est, reste un petit bijou de narration bien proche dans la forme et le style d’un roman noir pur et simple.

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