Asura, la bête humaine

Envie d’un anime un chouïa hors norme ? Sur un fond d’anthropophagie, de meurtre et de violence, il est certain qu’Asura ne va pas traiter de la communauté des licornes arc-en-ciel entourées de prairies verdoyantes. Non, ce film d’animation va vous plonger au cœur de la condition humaine dans ses moments les plus sombres. Réalisé par Satō Keiichi et sorti sur les écrans en 2012, Asura est fondé sur un manga, Ashura, de George Akigama parut entre 1970 et 1971. Manga qui a créé bien des polémiques au moment de sa sortie de par les sujets traités et la violence de certaines scènes (massacres, anthropomorphisme, etc.). Mais le film et le manga semblent suivre des trames différentes avec un récit beaucoup plus sombre et tragique (si cela est possible) dans le manga.

Le film s’ouvre sur des scènes de désolation, dans la capitale japonaise de Kyoto et ses alentours, durant le milieu XVe siècle rongé par la sécheresse et la famine, dans les prémices d’une guerre civile. On suit une femme enceinte prête à tout pour survivre même à se nourrir de cadavres humains, suite à son accouchement le manque de nourriture devient de plus en plus difficile à supporter, et dans un accès de folie, elle jette son bébé dans un feu pour le manger, avant de prendre peur et de l’abandonner. (On admet que comme début en ce bas monde, ce n’est pas jojo pour le bambin). On retrouve l’enfant huit ans plus tard, sauvage et livré à lui-même face à la famine et aux Hommes dans un Japon en crise.

En ce qui concerne le graphisme, on est sur une animation surprenante voire dérangeante,  avec un  jeu de lumière de type clair/obscur made in Le Caravage Le traitement du dessin est soigné et détaillé pour les paysages, malgré cette sensation d’image crue dans certains moments particulièrement violents et dramatiques. Le choix de représentation des personnages est déroutant au début du visionnage, un chara design 3D qui m’a laissé très perplexe dans les premières minutes du film, car c’est le genre d’initiative « ça passe ou ça casse »… Et c’est plutôt bien passé ! On s’habitue vite à ce parti-pris, qui donne le côté unique au film. C’est sûr, ce n’est pas la beauté des personnages que l’on met en avant au contraire, sauf pour le personnage de Wakasa, qui est synonyme de lumière et de pureté dans le récit. Cette animation fait aussi la force d’Asura, elle fait partie intégrante des messages que portent l’œuvre. L’ambiance évolue en fonction des émotions des protagonistes, en particulier avec celles du jeune Asura : souvent sombre et étouffante, parfois magnifique et lumineuse… Grâce à ce souci d’adapter par le dessin et les couleurs l’atmosphère d’une scène, on est littéralement absorbé par l’histoire à en être pris par les tripes, au sens propre comme au figuré… Bon appétit bien sûr !

La traversée du désert…

De la fureur de (sur)vivre

Huit ans après la tentative de barbeuk infanticide, l’histoire se déroule donc autour du jeune Asura, un petit être à l’allure de bête sauvage entre ses grognements et ses dents aiguisées. L’enfant n’a connu que calamités et rejet par ses semblables, il est habitué à ne survivre que par une lutte perpétuelle et quelques massacres d’animaux ou d’êtres humains par ci, par là. Les notions de bien et de mal, voire même des émotions, sont inconnues. Pourtant, le gamin est touchant dans sa quête d’humanité. Même son nom qu’un prêtre/moine bouddhiste badass et cousin de Maître Yoda lui donne après un combat est plein d’ambiguïté : Asura, ou Ashura, désigne l’âme tourmentée d’un guerrier mort au combat, souvent vu par leur côté belliqueux et bourrin, un asura est aussi perçu comme des gardiens de la loi du Bouddha (un nom qui prend d’autant plus son sens à la fin du film). Le petit Asura est touchant dans son évolution tout le long du film, au-delà de la violence, on le découvre doux et maladroit. Finalement, les plus méprisables ce sont bien les autres habitants, quand on voit le comportement que certains abordent : vol, meurtre, indifférence méprisante, vente de leur propre fille, et j’en passe sur les exemples de dégueulasseries. On se prend en pleine tronche la condition humaine dans ce contexte extrême, avec ce qu’elle peut avoir de pire. Quelques personnages qui se démarquent par leur aura, les seuls d’ailleurs qui vont reconnaître Asura non pas comme une chose mais comme un enfant, un humain. Je pense en particulier à la jeune Wakasa, figure maternelle et lumineuse, qui est d’ailleurs le seul personnage dont la beauté d’âme se reflète dans son physique. 

Une bonne enfance de merde, une !

« Tu n’es qu’une pauvre créature, qui ne peut vivre qu’en combattant. » Moine à Asura.

« Namu Amida Butsu » Sutra de Bouddha Amida.

En contraste avec son côté cru et violent, le film joue sur les métaphores et le surnaturel avec intelligence, sans ce côté un peu gadget en mode « je pose ça là ». En particulier avec les scènes de combat  aux effets d’incantations entre Asura et le prêtre, ce personnage mystérieux et omniscient, qui sert de guide spirituel du jeune garçon. Ou une scène de déluge, où l’on voit les éléments se déchaîner en même temps que le jeune Asura, comme si le garçon tel un démon contrôlait les éléments par sa colère. Le film contient bien d’autres scènes percutantes qui m’ont marquées par leur force, morale ou physique. L’œuvre titille aussi notre esprit avec des sens et des symboles cachés derrière un paysage, un geste, ou un objet avec la hache d’Asura seul « souvenir » de sa mère ainsi qu’une représentation de la violence et la bestialité. Vous l’aurez compris, Asura vous fait réfléchir sur le fond et sur la forme ! Gardez l’œil ouvert et restez attentif aux évolutions des couleurs, des lumières, aux situations même les plus anodines, car on voit le récit aussi à travers les yeux d’un enfant perdu entre son instinct animal et sa détresse face à la solitude. C’est pourquoi le film est si prenant, on ressent des émotions intenses, pas tellement par les mots car Asura ne parle pas ou peu (sauf à une scène vers la fin de l’œuvre qui prend vos entrailles et s’en sert de corde à sauter) mais par les mises en scène et l’animation.

Eh, on est pas bien ?

Malgré quelques moments maladroits et moralisateurs un peu lourds, le film garde un ton juste qui délivre d’autant mieux les messages qu’il cherche à faire passer : tolérance, solidarité, humanité. Asura se développe autour du combat que chacun d’entre nous doit livrer au monstre qui sommeille au fond de lui. Le tout sans tomber dans le pathétique, et pourtant le danger est présent tout le long du film ! Bon, même si la fin m’a laissée carrément sur ma faim au vu du condensé d’événements qui nous tiennent en haleine durant 1h15.

Verdict

Asura est une expérience visuelle exceptionnelle grâce à son animation et son écriture originales. Le film joue sur les ambiances sombres, même carrément glauques, face à des moments doux et lumineux. Devant cette vitrine de la démence humaine, on finit par s’attacher au personnage du petit Asura, victime de sa situation foireuse entre rejet et violence. Si vous cherchez un film d’animation original en tout point (ou même si vous êtes juste en quête d’un bon anime) , Asura est à visionner absolument !

Tobye

C'est dans les vallées vigneronnes de l'Entre-deux-Mers que se trouve l'antre de Tobye, jeune trolle du Cri. Entourée de mangas et autres vieux bouquins, elle aime se perdre dans les méandres de l'internet à la recherche de pépites à se mettre sous la dent. Un godet de pinard à la main, évidement.

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