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L’interview Vidéaste : rencontre avec Licarion Rock

Licarion, un nom pareil sonne comme un héros mythologique que l’on aperçoit au loin, la lance tendue vers un destin terrible. Pour autant ça n’est pas tellement le sujet, à moins que notre vidéaste du mois ne nous fasse des cachotteries en ce qui concerne ses activités dans le civil. Allons, trêve de galéjades, Licarion Rock est dans la place !

Chroniqueur marrant

La chaîne de Licarion est constituée de toute une suite de sympathiques vidéos (vous ne l’avez pas vu venir celle-là) qui se singularisent par leur rythme et leur humour toujours juste… D’autant qu’il s’harmonise bien avec le mien. Licarion nous propose des petites chroniques de films dont le format principal est le Bullshit-o-mètre, un concept assez transparent et qui, s’il pointe du doigt certains défauts des différentes œuvres, n’est jamais une charge hargneuse et décérébrée, bien au contraire. Très souvent, après avoir titillé l’œuvre, Licarion redevient sérieux et conclu sur une analyse mesurée et assez fine. Il ne fait pas son repas quotidien de l’ire populaire ou du mépris aristocratique, il reste léger et détendu dans ce monde de brute qu’est la critique.

Parmi les ogres de la méchanceté gratuite avec au premier chef Chronic’art (mes chouchous toute catégorie), notre vidéaste impose bonne humeur et bienveillance. 

Un vidéaste qui sait se faire grave

Mais s’il chemine surtout dans le sentier de la vanne, il laisse néanmoins poindre ses engagements, les thèmes qui l’animent et qu’il défend avec constance. Là non plus point de charge enfiévrée où de paratextes au vitriole, Licarion déroule son point de vue argumenté et réfléchi, sans haine ni injure. Il ne fait pas secret de ses opinions, il les expose avec calme et justesse. Contrairement à beaucoup il le fait avec discernement et c’est franchement rafraîchissant.

Mais bons amis trolls, autant lui laisser la parole, il le dira mieux que moi.

 

Salut Licarion peux-tu te présenter à nos petits camarades amateurs de trolleries ?

Yo tout le monde c’est Licarion, je fais des vidéos sur internet – et d’autres choses dans la vie, mais si je suis ici c’est parce que je fais des vidéos donc c’est pas le sujet, déso pas déso – où je parle principalement de cinéma, parfois je fais des – très bonnes – blagues, et parfois non.

J’ai tenté pas mal de formats, mais celui avec lequel j’ai débuté et qui revient le plus souvent est le bullshit-o-mètre, que je peux résumer comme étant un plagiat de Crossed pour celleux qui connaissent Crossed, ou comme une sorte de Joueur du Grenier du cinéma pour ceux qui connaissent pas Crossed mais connaissent le Joueur du Grenier.

Tu as commencé tes vidéos avec un petite animation de toi ; pourquoi ? L’envie de créer un personnage ?

Pour parler de ce personnage il faut mettre en place plusieurs prémices :

1 – Je dessine depuis très longtemps.

2 – Avant que le personnage animé apparaisse tel qu’il est dans le premier bullshit-o-mètre, j’avais déjà réalisé plusieurs vidéos – trois d’entre elles sont en ligne sur ma chaîne, les autres sont introuvables même pour la CIA – et j’en suis arrivé à la conclusion que je n’arrivais pas à rythmer une vidéo sans avoir des passages face-cam.

4 – A l’époque je n’avais qu’une vieille webcam toute pourrie (RIP) en guise de caméra.

3 – J’avais peur de faire quelque chose de très mauvais.

A partir de tout ça, le personnage animé s’est imposé de lui-même, sans grande réflexion de ma part, c’était plutôt du système D à mes yeux.

Tu l’as un peu mis au placard depuis quelques temps pour nous gratifier de ta plastique olympienne ; tu voulais qu’on te reconnaisse dans la rue, avoue ?!

Au moment où j’ai arrêté d’utiliser ce personnage, je faisais une vidéo toutes les deux ou trois semaines, et je me rendais compte que l’animation du personnage représentait au moins un bon quart de la quantité de travail que cela représentait et je commençais à en avoir marre de faire cette animation tout simplement.

Petite parenthèse, il faut savoir que c’était de l’animation vraiment sommaire, je ne faisais bouger quasiment que la bouche, et ça consiste juste à choisir la bonne bouche et à la mettre sur le bon son, syllabe après syllabe, pas quelque chose de fun.

Et je dois avouer qu’il y avait une petite part de moi qui aimait l’idée d’être reconnu en conventions, vivre la fame, tout ça… Ça avait l’air sympa vu de loin, mais en le vivant à ma petite échelle je me suis rendu compte que c’était pas mon délire de me faire reconnaître dans la rue – autant en convention je trouve ça cool, c’est quelques jours où je suis présent en tant que personnage public et où je vais rencontrer des gens sympas, mais parfois dans la vie de tous les jours je suis pas dans le mood, pas envie de parler, crevé, ce genre de choses, et la politesse veut que je ne puisse pas dire « désolé j’ai pas envie de parler » à quelqu’un qui vient me voir – donc j’ai arrêté il y a quelques mois de montrer ma tête en vidéo, et je ne pense pas le refaire.

Peut-être même que je referai de l’animation un jour, qui sait ?

Venons-en à tes vidéos, comment t’es venue l’idée de ton concept Bullshit-O-Mètre ?

La base pour moi, c’était que j’aimais bien faire des blagues sur des films, et que faire ça en vidéo ça serait sympa. A partir de ça j’ai tenté plein de choses, mais c’était plutôt mauvais. C’est con.

Je me suis donc inspiré de Crossed, vu que j’adorais Crossed, mais il me semblait important de ne pas juste faire Crossed en moins bien, donc j’ai cherché un gimmick, un angle original.

J’ai fait des recherches autour du concept tout en écrivant l’épisode sur Lucy, et donc ça a pas mal orienté ma réflexion je pense.

Je suis parti sur « est-ce que c’est réaliste », avant de me rendre compte que ça serait très restreignant quand je parlerais d’autre films – et que ça pouvait impliquer des connaissances scientifiques solides, ce que je n’ai pas forcément – et j’ai donc modifié ça en « chercher le bullshit », qui est plus large et moins contraignant.

J’aime beaucoup le rythme de tes vidéos ; c’est un élément sur lequel tu dois passer du temps, non ?

Déjà merci beaucoup, ça me fait bien plaisir.

Quand j’ai bossé sur mes premières vidéos, je me suis rendu compte de l’importance du rythme pour avoir des effets comiques – chose que comme beaucoup je savais instinctivement, mais une fois sur une table de montage c’est plus difficile à appréhender – et ça m’a donc forcé à travailler là dessus : gérer le rythme pour les vannes ne tombent pas à plat.

Du coup j’ai pris l’habitude de bosser le rythme avant tout, même quand je ne fais plus de blagues, on peut dire que c’est une sorte de déformation professionnelle.

Tu as une petite dent particulière contre le cinéma français ?

Je comprends parfaitement qu’on puisse penser ça vu la manière dont j’en parle, mais… Pas spécialement.

Seulement, là où pour un film américain nauséabond je peux me cacher derrière le fait que « ça va, c’est loin, c’est pas comme ça là où je vis » quand il s’agit de cinéma français je n’ai pas ce luxe : toutes les comédies racistes – par exemple – qui sont écrites, réalisées et distribuées à grande échelle en France sont symptomatiques de problèmes bien présents, le racisme est présent en France, il est complètement accepté par les élites, et ces comédies poussent à penser que c’est normal d’être raciste.

Et je trouve ça euphémiquement un peu nul.

A l’inverse, quels sont tes goûts de l’absolu en cinéma ?

Mis à part les quelques films – La Cité de la Peur, Le Château Ambulant, Kung Pow – que j’ai découvert quand j’étais très jeune et pour lesquels j’ai un attachement profond, je n’ai pas de préférences absolues, j’ai des goûts très cycliques.

J’ai des périodes plus blockbuster, animation, films d’auteur… La seule chose qui reste quasiment toujours c’est mon amour pour la comédie – quel que soit le type de film dans lequel elle est contenue – parce qu’il y a toujours un petit quelque chose d’intéressant, une punchline, un effet visuel, un timing un peu étrange mais qui va fonctionner mieux que prévu…

Ta chaîne a pris quelques tonalités plus engagées surtout quand tu as traité la question des comédies, qu’est-ce qui a motivé cette inclination ?

Personnellement je n’avais – et n’ai toujours – pas envie de m’enfermer dans l’humour et de ne rien pouvoir faire d’autre, et il se trouve que certaines visions des choses que je défends sont à mes yeux trop peu représentées sur Youtube.

Pour reprendre l’exemple des comédies, on oublie à mon avis trop souvent que la comédie est porteuse de sens : beaucoup d’effets comiques reposent sur l’imaginaire collectif, en se plaçant en décalage de l’attente des spectateurs, et peuvent ainsi être très intéressantes à analyser d’un point de vue sociologique ou politique.

De plus c’est un genre qui souvent s’autorise beaucoup de choses qui seraient mal vues dans d’autres genres plus sérieux, pour me la péter un peu je pourrais même mettre ça en lien avec une citation de Doris Lussier :

« Quand la vérité n’ose pas aller toute nue, la robe qui l’habille encore le mieux c’est l’humour »

Et derrière le fait de parler sérieusement de comédie, je n’ai pas pour but uniquement de défendre mes idées politiques, mais aussi de faire descendre la comédie de son piédestal, et essayer d’aller plus loin que de juste se dire « c’est drôle » ou « c’est pas drôle ».

On est un site de critique et on interviewe quelqu’un qui critique des œuvres sur Youtube ; ça fait trop Inception, ça t’inspire quoi ?

Xzibit.

Je pose ça là.

« Les vrai·e·s savent »

Plus sérieusement, et pour faire plaisir à nos lecteurs qu’on a débauché des Cahiers du cinéma (oui, on ne doute de rien), comment envisages-tu la notion de critique ?

Avant tout je vais vous conseiller la très bonne vidéo d’Eliot Mini intitulée « Critiquer la critique » qui est hyper intéressante sur la notion de critique.

ici : https://youtu.be/BadJyMz0FqE

Je vois plusieurs définitions à la critique : premièrement celle qui consiste à donner son avis sur un film, dont le but est avant tout de donner envie – ou pas – à des gens d’aller le voir, définition selon laquelle on peut considérer que je fais régulièrement de la critique…

Mais je trouve cette définition trop limitée, puisque tout avis – un simple « j’ai pas aimé » par exemple – pourrait ainsi être considéré comme de la critique, même quand il relève plus de l’avis ou de l’opinion. Et puis cette définition implique beaucoup de questions sur « comment définir un·e VÉRITABLE critique cinéma » et sans définition plus précise on arrive à des réponses que je trouve hyper problématiques, type « une véritable critique c’est quelqu’un qui en vit » ou « c’est quelqu’un qui est publié » et ça exclut des discours extrêmement intéressants uniquement parce qu’ils ne touchent pas un public assez large.

La deuxième définition que je vois – et que je trouve plus intéressante – c’est qu’on peut parler de critique à partir du moment où on va plus loin qu’un avis, qu’on va parler de la technique, du contexte dans lequel le film s’inscrit, qu’on va réfléchir à partir du film, et ça quelle que soit la qualité d’analyse.

Et c’est pour ça que je considère que la majorité de mes vidéos ne relèvent pas de la critique – sur certaines miniatures j’ai même écrit « critique » entre guillemets pour éviter de me réclamer de quelque chose que je n’y fais pas – mais je considère que certaines de mes vidéos où j’essaie d’aller plus loin que de juste donner mon avis sur un film, en parlant du contexte dans lequel il s’inscrit par exemple, où en essayant de comprendre son processus créatif, relèvent de la critique.

Pas forcément de la bonne critique, mais de la critique.

Tu nous prépares quoi dans l’avenir ? Fais nous rêver !

Je nous prépare des vidéos ! Je vais essayer d’aller plus loin que ce que je faisais jusqu’à présent, et d’arrêter de vouloir faire toujours plus de vidéos pour me concentrer sur le fait de faire des bonnes vidéos.

Je vais essayer hein, je promets rien.

Chaîne Youtube : https://www.youtube.com/channel/UCvepqhNoU72y0Q8JvNDOmng

Facebook : https://www.facebook.com/LicarionRock/?fref=ts

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.

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