Blade Runner 2049 : être ou ne pas être…

Du premier Blade Runner, en cet automne 2017, il ne me reste que de vagues souvenirs : des histoires de Réplicants, c’est à dire d’humains artificiels en quête d’identité et d’un fringant Harrison Ford au sourire encore ravageur avant que le poids des ans ne finisse par le ravager. Oui, elle était facile ; et tout cela pour dire que je me pointais au cinéma avec une maigre trame de souvenirs pour m’introduire à l’histoire. L’esprit vierge de comparaison, j’allais pouvoir profiter à fond du film de Villeneuve, sobrement nommé Blade Runner 2049. Du bonhomme, j’étais resté sur l’excellente partition qu’il nous avait livré l’an passé avec Premier Contact, son film d’extraterrestres où l’on avait eu le loisir d’user de notre cervelle. Et ces extraterrestres, mille fois bénis, avaient décidé de ne pas tenter d’anéantir notre bonne Terre, mais étaient venus y tisser un contact dont l’humanité peinait à comprendre le sens. Vertigineux après une plâtrée d’Independence Day. Mais en clair j’attendais quand même Villeneuve au tournant et voulais le voir réussir de nouveau dans un film de genre, en réussissant à y insuffler des idées de cinéma, une lecture d’auteur, de belles images… Enfin autre chose que les crottes formatées marvelliennes et les vagues étrons mornes de DC.

L’histoire de création

L’intrigue prend place quelques décennies après le premier film ; les écosystèmes terrestres se sont effondrés et l’humanité vit désormais dans un univers post-apocalyptique cyberpunk dont certains accents ne sont pas sans rappeler Gunnm, le manga culte de Yukito Kishiro, notamment à travers les décharges de ferraille et la scission sociale opérée dans la société. A la manière du premier Blade Runner, nous suivons un agent qui a pour but de retirer du service les Réplicants, êtres artificiels créés par l’humanité pour la suppléer dans certaines tâches et dans la colonisation de l’espace. Or certains « modèles » ont été jugés défectueux et doivent être « retirés », comprenez qu’ils n’ont pas d’autre prime de licenciement qu’une balle dans la nuque. Le film s’ouvre sur une voiture volante, le vieux fantasme humain de l’époque industrielle, qui transporte le héros, l’agent K, incarné par le sémillant Ryan Gosling. Il pénètre dans une exploitation agricole nouvelle manière, où l’on élève des trucs que vous n’avez pas envie de manger et semble en avoir après un colosse, Sapper Morton, incarné par Dave Bautista dont la conversion vers le cinéma me semble devenir de plus en plus pertinente. De cette rencontre s’articule l’intégralité du récit qui se déroule selon une trame très simple d’enquête policière. On suit le héros qui avance d’indice en indice et progresse dans les révélations jusqu’à… comprendre qu’on l’a banané, qu’on vous a bananés, qu’une intrigue trop cousue de fil blanc chez Villeneuve ce serait trop facile.

En vérité, à la manière du précédent, ce film est une exploration de la notion d’identité chez une humanité artificielle, c’est une introspection dans les racines profondes de l’essence d’un être : ses souvenirs, son origine, sa filiation, son histoire… Est-ce que K est un humain ? L’artificialité de sa vie, la répétitivité taylorienne de son travail, l’immatérialité de ses souvenirs, jusqu’à son nom-matricule, tout indique en lui une machine biologique et il pense lui-même, dans le premier tiers du film, être de cette essence. Or justement, le doute, l’introspection sont des graines semées dans le champ fertile de l’identité et par ces seuls sentiments n’est-il pas en train de glisser vers l’humanité ? Et la logique va plus loin, elle explore également l’humanité de l’intelligence artificielle, voire même ses sentiments, ou en tout cas sa capacité à en éprouver. C’est en cela sa compagne holographique, produit d’une industrie du divertissement intime, solution à la solitude prégnante causée par le monde moderne, ou plutôt hyper-moderne. Dans cette analyse Villeneuve progresse avec subtilité, oscillant entre l’humanité sensible pour mieux revenir à la plus brutale artificialité numérique et ce en quelques plans habiles. Parallèlement, mais d’une façon moins prononcée, l’histoire explore la nature devenue démiurgique de l’homme à travers la personnalité hallucinée de Neander Wallace, directeur d’une société créatrice de Réplicants. Dans une scène d’accouchement artificiel d’un nouveau né adulte, on découvre le sentiment de puissance provoqué par la capacité de création et c’est presque cette exaltation grisante qui façonne ce créateur humain sous les traits d’un dieu judaïque, à la fois inquiétant et terrible. Son étrange repère, baigné dans une lueur jaune et tremblotante de reflets liquides, matérialise une manière de palais divin, hors du temps, hors de l’espace et rempli d’une dualité ombre et lumière qui semble souligner les ambiguïtés de cet être.

L’inventaire n’est pas exhaustif évidemment et l’on pourrait y adjoindre l’analyse d’une parentalité interdite, dont les accords répondent à l’autre conception miraculeuse de l’Histoire humaine, ce qui nous renvoie puissamment à l’idée lancinante de création qui imprègne l’œuvre. Néanmoins, vous l’aurez compris, ici point de jardin d’Eden et d’abondance pour une humanité choyée. On a plutôt droit aux effets dévastateurs de son immaturité adolescente qui a fini par la mener au bord du gouffre. Si le thème est très usité aujourd’hui, rares sont les œuvres à proposer une analyse aussi serrée des actes non-calculés de l’humanité la menant dans le mur. Un film d’animation comme Wall-E avait suffisamment de joyeux dynamisme pour nous suggérer un sursaut d’énergie positive de création, capable, au moins pour quelques minutes, de nous animer d’une volonté de changer le monde. Dans Blade Runner 2049 règne davantage  un certain fatalisme lancinant, qui, sans aller jusqu’au délabrement décadentiste de la BD The Goddamned (une œuvre revisitant justement une partie de l’Ancien Testament), exprime plutôt l’entêtement autodestructeur humain, mêlé d’aveuglement. De part ce message très actuel, Blade runner 2049 revêt des atours très crédibles pour une représentation contemporaine du futur. On l’envisage aisément dystopique et difficile à vivre mais quand il prend une forme bouleversée terriblement radicale de la Terre, nous ne pouvons totalement y croire. Quand notre planète est totalement ravagée, que les humains peinent à survivre dans des déserts brûlants comme dans Mad Max : Fury Road, on a du mal à se dire qu’il s’agit d’une caractérisation de notre espace intime. On le pense davantage comme un univers imaginaire ancré dans un style cinématographique. Mais avec Blade Runner, si on ressent bien les résultats de la catastrophe, les modes de vie, les réflexes, des obsessions, les manies, les pratiques de l’humanité contemporaine sont trop présents pour que l’on se sente dépaysé. En conséquence c’est un avenir possible que l’on regarde et le miroir grossissant de nos travers est tellement subtil que l’on ne peut s’empêcher de ressentir un léger malaise, un peu comme dans le premier, d’ailleurs, mais avec une acuité différente : celle de la contemporanéité de celui-ci.

Représenter la dystopie

Afin de ressentir l’atmosphère pesante de cet univers futuriste, Villeneuve a travaillé sur un couple déterminant au cinéma ; l’image et le son. Par la confrontation de ces deux domaines, il a su créer l’immersion, mais une immersion compliquée qui peut laisser totalement froid, comme cela a été le cas chez plusieurs personnes de mon entourage. En effet, l’implication du spectateur dans l’œuvre ne passe pas par des couloirs habituels (comme une connivence intimiste avec un héros humain, dont on apprend à voir jaillir l’expression de ses sentiments). Ici, on a un Ryan Gosling qui affiche essentiellement son masque facial à l’immobilité statuaire, qui, si elle exprime parfaitement l’idée que l’on peut se faire de son inhumanité liminaire que l’on a déjà expliqué, n’en demeure pas moins difficilement attachant. Et pour éviter de donner dans l’œuvre glaciale et désincarnée, Villeneuve a choisi de procéder par cette dualité image son. D’un coté, en profitant du génie du directeur de la photographie Roger Deakins, le réalisateur a composé ses plans à travers des ambiances colorées très évocatrices et très tranchées, passant de mornes plaines brumeuses de pollution grise à des espaces jaune-orangés presque martiens, jusqu’à des ambiances contrastées d’obscurité et de néons criards publicitaires. Les scènes possèdent en conséquence une très forte identité visuelle qui est magnifiée par les choix musicaux. Avec Benjamin Wallfisch et Hans Zimmer à la composition, nous avons droit à un univers musical étrange, souvent électronique mais qui prend de façon récurrente des accords métalliques d’orgue, ce qui a tendance à donner à l’ensemble une dimension de sublime grandeur. D’ailleurs à ce sujet, on peut remarquer un emploi sans doute conscient de sonorités et de jeux colorés suggérant les années 80, comme hommage sans doute au premier film et employant par là les mêmes idées que Stranger Things ; les eighties sont à la mode, qu’on se le dise.

Beaucoup de questionnements

Mais alors, est-ce que le film est bon ? Oui, sans aucun doute. C’est un film réalisé de façon consciencieuse, précise, qui possède une identité propre. Non décalque du premier, c’est un film de Villeneuve dont, je pense, on peut cerner une partie de la méthode à travers un rythme. Le film est lent, contemplatif, il nous immerge dans sa logique et dans sa beauté écornée de décrépitude dystopique. C’est un film réflexif aussi, qui invite à s’approprier des questionnements complexes, mêlant éthique et progrès, jouissance et tempérance. Mais outre l’aspect factuel et les interrogations que nous avons analysées plus haut, je pense que la caractérisation et l’évolution du héros dans le film, représentent sans doute l’aspect le plus réussi et le plus osé du tout. On connaît nombre d’images de héros, depuis l’invincible surhomme jusqu’au plus torturé des êtres, l’anti-héros en quelques sortes. Mais ici, dans cette histoire de quête de l’identité et de l’humanité, perdus que nous sommes avec le héros dans les affres du « Moi », on est bientôt confronté à l’inattendu. La place accordée au personnage principal, ainsi qu’à beaucoup d’autres protagonistes, suit un cheminement tranché, brutal même. Il n’y a guère de place pour l’illusion et on demeure médusé par la singularité du propos. On en sort avec des questionnements intéressants ; qu’est-ce qu’un héros ? Un être prédestiné ? Un être qui se façonne ? Un être qui s’effondre ? Un déclassé ? Un anonyme ? C’est à la fois tout cela et rien. K passe par plusieurs états, il évolue constamment au fur et à mesure de l’histoire. Mais est-il acteur d’une intrigue ou victime d’un concours de circonstances ? Dans quelle mesure son rôle est-il déterminant ? Les questions sont nombreuses et il est difficile de ne pas entrer plus avant dans les explications pour ne pas trop gâcher la découverte, mais il va sans dire que si vous avez des opinions sur le sujet il est tout à fait possible d’en discuter dans les commentaires.

J’ai du folie dans mon tête

Si je résume, en tout cas, le film est assez cérébral ; il explore des thématiques complexes dont la maîtrise nous échappe et en propose une étude lucide et peu enchantée. Et pourtant, tout espoir n’y semble pas vain ; le film ne verse pas dans le nihilisme de comptoir, il entretient toute une dimension de « valeurs », potentiellement discutables mais qui sont les socles des protagonistes. Par exemple le lieutenant Joshi, incarné par Robin Wright, suit son idéal d’ordre et n’en démord pas, ne le trahit pas. Ses propos nous paraissent plus que discutables et pourtant on les perçoit consubstantiels de sa personne, façonnés par son existence et sa profession. Il n’y a pas de méchants mesquins et fourbes ; Wallace est un démiurge « au-delà du bien et du mal » et sa femme de main, une zélée brutale. Contrairement à ce que nous avons l’habitude de regarder à l’heure de Game of Thrones, les coups dans le dos, les forfaitures, ne sont pas vraiment le sujet ici.

Au delà, le film s’attaque à la misère et à l’exploitation. L’effondrement de l’humanité a laissé croître la pauvreté et l’abandon, et la fabrique où travaillent des enfants, résonne violemment en nous tant sa représentation est crue, sans pourtant les habituels tire-larmes. On mesure donc, par touches, le poids des sacrifices consentis pour préserver un semblant de confort petit-bourgeois dans les univers urbains, car effectivement Blade Runner 2049 se déroule avant tout en ville, et ne montre ce qu’il y a au-delà que comme contre-point à la dévorante cité.

Avec Blade Runner 2049 Denis Villeneuve continue son exploration du film de genre à l’aune de standards de films d’auteur. La qualité de la mise en scène, des images, du scénario, le temps pris dans la caractérisation des héros, et dans l’exploration de questionnements complexes, s’inscrivent en rupture par rapport à un cinéma de blockbuster actuel volontiers calibrés et vides de sens, composé d’une galaxie de produits de consommation courante. Avec son traitement exigeant du matériau d’origine, on peut dire que ce nouveau Blade Runner trouve sa voie. Reste à savoir si, par son poids, il parviendra à orienter un peu plus le cinéma vers des sphères plus intéressantes que les bidules franchisés déféqués par paquets de douze ces derniers temps.

Narfi :

« Meilleur que l’original ! » qu’ils disaient… « Bande de cons ! » que j’répondais.
Et pourtant.
Blade Runner 2049 est un excellent (le mot est faible) film, et ce à tout point de vue. Stricto sensu, il s’en sort même mieux que son ainé : plus subtil et élégant, 2049 est un délice pour les sens, ne possédant aucun défauts là où l’épisode de Scott s’en traînait une poignée (Deckard est alcoolique, on a compris).
Mais. Car il y en a un. Si 2049 est formellement meilleur que son ancêtre, il lui manque ce grain de folie, ce je ne sais quoi totalement magique, novateur et avant-gardiste, qui avait fait du premier un jalon de la science-fiction et de l’imaginaire mondial.
Ce qui n’empêche en aucun cas ce Blade Runner nouveau de trôner parmi les meilleurs métrages de SF jamais produits. Et oui ma bonne dame.

Lazylumps :

Si le film a tendance à parfois (trop) prendre son temps (mais cela reste justifié par la pesanteur du scénario, et impose une ambiance lourde et étouffante), il est une réussite complète en s’imposant de lui même comme un réel film d’auteur hollywoodien. Avec un budget colossal qui permet une esthétique hallucinante sans jamais tomber dans la débauche visuelle, Villeneuve nous propose de voyager avec lui sur les terres d’un futur fantasmé, plus proche du cauchemar que du rêve éveillé. Blade Runner 2049 met encore une fois en avant le talent et la virtuosité évidente de Villeneuve qui se découvre des ailes dans le genre SF pour le plus grand plaisir de nos yeux ébahis. En un mot : wow.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.

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