Blood Bowl 2 : De la violence, des dés, et accessoirement un ballon

Les mondes imaginaires ont ceci de particulier qu’ils n’existent que dans le cadre d’une histoire. En dehors des héros et des lieux qu’ils visitent, comment fonctionnent-ils, ces mondes ? Comment l’économie tourne-t-elle, comment avoir une vie de bon père de famille, comment s’amuse-t-on ? En fait, de plus en plus souvent, les réponses à ces questions existent, au moins dans la tête de l’auteur. Parfois c’est un délire de fans qui va enrichir un univers qui n’était juste là composé que de quelques beaux paysages et quelques personnages savoureux.

Le concept même de Blood Bowl est probablement né de ce genre d’idées loufoques. Comment les créatures et différentes races du monde de Warhammer s’amusent-elles quand elles ne se tapent pas dessus ? Et bien… elles continuent à se taper dessus, mais pour se prendre le ballon.

Bourrins, mais chacun son tour

Blood Bowl est à la base un jeu de plateau créé en 1987. Deux équipes s’affrontent dans une parodie de football américain sur échiquier. À son tour, le coach déplace ses joueurs, tente de « bloquer » l’adversaire (autant par le gain de position que par la franche brutalité !) et de créer une ouverture pour le porteur de balle… ou de se frayer un chemin jusqu’à lui. Beaucoup d’actions, les blocages notamment, ont une probabilité de réussite et nécessiteront de jeter des dés (on y reviendra).

Chaque race a évidemment ses caractéristiques propres, avec plusieurs types de personnages, et des compétences diverses. Comme on peut s’y attendre, les Skavens sont des fonceurs, les Elfes sont durs à coincer, les Nains sont durs à remuer et encore plus à blesser, les Humains sont polyvalents, les troupes du Chaos sont optimisées pour la boucherie…

0uYUC9xDe partie en partie, chaque joueur peut gagner de l’expérience et de nouvelles compétences, et les possibilités stratégiques et le gameplay s’en trouvent enrichis : les grosses créatures peuvent lancer les petites, certaines unités peuvent carrément sauter par-dessus une autre (mais gare à la réception !), d’autres sont spécialisées dans le tabassage de l’adversaire déjà au sol… toutes les approches sont possibles.

De tout cela découlent de nombreuses oppositions de style, et une grande richesse stratégique dont l’étude occupe des centaines de pages de l’Internet. Certes, le hasard intervient et fait partie intégrante du jeu, mais à côté de ça, on a des formations plus ou moins optimales, des placements à la case près qui peuvent renverser le cours d’une partie, une gestion de l’horloge qui peut également s’avérer critique, etc. Les règles sont riches et la maîtrise compliquée, mais pas de panique : la campagne solo, qui tient plus du long tutoriel, les intègre progressivement et parfaitement. On peut toutefois regretter qu’il n’y ait pas de guide exhaustif accessible facilement depuis le jeu pour se renseigner sur certains détails.

 

Du plateau à l’écran

 

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« Réflexion »

Blood Bowl 2 est, comme son nom l’indique, la deuxième adaptation (et même plus) de ce jeu. Par rapport à la première, les règles n’ayant pas changé, il s’agit surtout d’un gros boost graphique, que les vidéos promotionnelles mettent bien en valeur. Vidéos qui pourraient même induire en erreur un joueur qui serait attiré par le côté fantasy bourrin et cartoonesque.

Ce qu’il convient de remarquer quand on aborde ce jeu, c’est que malgré son esthétique colorée et son thème guerrier, on a affaire à un jeu de stratégie et de réflexion. Pas d’action en temps réel frénétique, aucune dextérité requise : ici on pense, on déplace, et on prend son temps.

Une partie se déroule en seize tours, et met la plupart du temps de 45 à 60 minutes à être menée à terme. Dont la moitié où on regardera impuissant ses joueurs se faire plus ou moins fracasser, avec la crainte de la blessure à chaque baffe.

Mais pour autant rien à faire, dès le début, il y a du frisson ! La passe laser dans les mains (ou pattes, ou griffes…), la charge de la brigade légère, le gros tampon (et ils sont nombreux) au bruit réjouissant dans les mandibules de l’adversaire, la foule en délire… Pour un jeu au tour par tour, on a une vraie impression d’action, la tension est toujours palpable, et on ne peut s’empêcher de s’impliquer émotionnellement dans ce qui pourrait n’être pris que pour une version musclée et fantaisiste du jeu d’échecs.

 

Allergiques à la malchance, prenez garde !

Parlons un peu de cette tension. Blood Bowl est un jeu où on jette beaucoup de dés. BEAUCOUP de dés. Et l’adaptation n’y échappe pas, le jeu vidéo restant parfaitement fidèle aux règles originales, optimisées sur plus de 20 ans par une vaste communauté d’adeptes. La différence est qu’il s’agit ici de dés virtuels. Pas besoin de calculer tel jet d’aptitude, d’additionner les points de force et l’assistance des joueurs proches (encore qu’évidemment, vous devriez avoir une assez bonne idée de ce que vous vous apprêtez à faire). Le jeu s’en charge, vous annonce un pourcentage de chances, et jette les dés.

esquiveVas-y, fonce ! On sait jamais, sur un malentendu…

On peut être réticent face à cette transposition qui tend à remplir le joueur d’une rage impuissante face au double 1 fatidique. Face à un vrai plateau de jeu, on a soi-même lancé ce dé, c’est en partie de notre faute finalement. Inconsciemment, ça passe un peu moins mal. Face à l’écran, rien. On clique, la sentence est immédiate, et seul un petit log en bas à droite de l’écran, (même pas rembobinable ou enregistrable pour ceux qui aiment se faire du mal en calculant à quel point ils ont été malchanceux) vous indique pourquoi vous vous retrouvez à présent dans cette triste situation.

Le début des ennuis.
L’échec critique. Le fumble. Bref, le début des ennuis.

Le mécanisme le plus important et susceptible de déclencher des sueurs froides et des crises de rage est le « turnover » : un échec = fin du tour. Toute votre mise en place, vos lignes de défense, votre charge glorieuse, tout peut s’arrêter d’un coup. Et à ce moment-là, si le porteur de balle n’est pas assez protégé, ou s’il reste un trou béant dans votre défense, c’est trop tard. Et si vos joueurs se retrouvent bêtement au contact de l’adversaire, vous pouvez numéroter vos abattis : ça va être un massacre. Bien que certaines compétences permettent de notablement diminuer les risques, risques il y a, et ce à chaque jet de dés.

Même pire, et c’est là qu’on retrouve la tension à son maximum : le terme massacre n’est pas utilisé à la légère. Vos joueurs peuvent finir estropiés, voire mourir. Genre, littéralement mourir. Vous n’aurez plus qu’à en recruter d’autres, ou si vous êtes court financièrement vous rabattre sur des mercenaires qui ne comprennent rien au jeu en équipe. Vous pourriez même vous retrouver dans une situation où votre équipe serait irrécupérable avant une demi-douzaine de matches « si tout se passe bien ». A ce stade, vous êtes en droit de l’abandonner à son triste sort et en redémarrer une autre. N’ayez pas honte, ça arrive et ça fait partie de l’apprentissage.

Il faut quand même relativiser. En moyenne, vous ne devriez rencontrer ce genre de situation que tous les deux ou trois matches avec une équipe de base. Les premières compétences de vos joueurs lorsqu’ils prennent des niveaux auront généralement tendance à allonger leur espérance de vie. Et puis on apprend à limiter les baffes. Mais le risque plane. Brrrr.

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Blood Bowl 2 est un jeu passionnant, dont le mécanisme présente une forme d’évidence quand on aime les jeux de plateau tendance wargame. Son succès ne se dément pas depuis 25 ans dans la communauté des « plateauistes », et l’adaptation est parfaitement fidèle. Le multijoueur, sans être révolutionnaire, convient parfaitement pour trouver des adversaires de son niveau et grimper peu à peu l’échelle. De même, vous pouvez créer vos ligues privées entre amis avec un nombre conséquent de variations possibles.

Attention toutefois, une fois passé l’écueil de l’assimilation des règles et des erreurs stratégiques de base, vous serez confronté à l’angoisse du fumble, et il serait bon de réfléchir tout de suite à si vous êtes capable de la gérer. Ça n’a rien d’infamant, c’est juste que c’est très dur de voir sa stratégie parfaitement maîtrisée s’écrouler sur un pied de nez du destin. Blood Bowl 2 est un jeu souvent frustrant. La victoire n’en est que plus glorieuse, mais la route qui y conduit est semée d’embûches et de drames. (L’auteur de ces lignes sait de quoi il parle, ayant failli délaisser le jeu après une demi-douzaine de parties multijoueur dont 4 défaites avec toutes les apparences de la malchance incroyable.)