Le Temple du passé, la fantasy au service du progrès

 

le-temple-du-passe-349563Qu’on se le dise d’entrée de jeu et sans nous mentir, Stefan Wul reste un auteur méconnu du grand public actuel, lui préférant des grands noms de la même époque comme les anglophones tendance étazuniens K.Dick, Robert Heinlein, Isaac Asimov ou encore l’anglais Ray Bradbury et le français René Barjavel. Mais Wul reste, malgré cette relative absence au panthéon des grands noms de la SF, un auteur précurseur du genre, un éclaireur. Marquant de par ses univers, ses prises de positions et son progressisme, c’est avec onze romans que le frenchy se fait connaître. Dans l’ombre des étoiles filantes de l’époque, il fut néanmoins l’un des pionniers de la littérature de science fiction française qui a vu apparaître des auteurs comme Pierre Boulle, ou en BD : Druillet et Moebius. On reste sur de la SF comme il y en a beaucoup eu à l’orée des années 1960 avec des univers créés de toutes pièces, souvent très loin de la Terre, ou tout simplement hors réalité.

À l’époque, on cherche l’échappatoire, la découverte. L’heure est à l’utopie, au rêve spatial. On voit dans les étoiles plus que des novas de lumière, mais bien de réelles promesses d’avenir. Et puis, un jour, c’est sûr, l’homme marchera sur la lune, et alors tout sera possible ! Fort de cet élan, les écrivains prennent leur plume et décident de porter eux-aussi leurs regards vers les cieux. Wul en fait parti. En 2015, les éditions Ankama décident de retravailler cet univers et surtout de le porter sur un support qui semble tout désigné pour l’accueillir : la BD.

Peu à peu et cela tout au long de plusieurs séries sur une collection créée pour l’occasion, l’univers de Wul prend vie, et se métamorphose sous le crayon de plusieurs artistes.

Aujourd’hui, Flavius et votre serviteur vont s’intéresser à la série sur le Temple du Passé et je vous le dis sans détour, la claque sera grande.

 

La collection du charisme

Voilà, c’est dit. Cette collection est une bénédiction pour les fans de BD, pour les amateurs, pour les adeptes de la SF, et pour ceux qui chérissent les beaux objets. Ankama frappe très fort avec ses adaptations et en tout premier lieu c’est surtout l’œil qui se régale.

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Sur chaque série, un scénariste et un dessinateur différent. Ici pour Le Temple du Passé, on retrouve donc le duo Hubert et Étienne le Roux qui mène à bien l’adaptation de ce roman éponyme. Et force est de constater que c’est très réussi. Après le temps de l’extase visuelle vient celui de la découverte de plusieurs univers. Celui des réalisateurs tout d’abord, et celui de l’auteur. Comme la gourmandise Mon chéri (oui oui j’assume la comparaison), c’est en croquant dedans que l’on reçoit l’explosion de saveur. Le Temple du Passé est une BD qui se savoure. Mais il convient tout d’abord de faire un petit point synopsis pour vous donner une idée de la bête. Le pitch est simple et efficace : Massire fait parti de l’équipage d’un vaisseau de colonisation lancé dans les étoiles. À première vue, il semble appartenir à une civilisation humaine très avancée et aux mœurs particulières. Manipulations génétiques, eugénisme, société très proche dans l’allure des civilisations grecques…

 

Mais très vite, le vaisseau fait naufrage et il ne reste plus que trois survivants à cette expédition qui vont tenter de survivre dans un environnement aussi dangereux et mortel qu’insolite.

Entre voyage initiatique, aventure, humanisme et réflexion, Le Temple du Passé promet une bonne dose d’intelligence.

Vous reprendrez bien un peu d’humanisme ?

Humanisme oui, Hubert, le scénariste de la bande dessinée a investi l’Histoire d’une dimension supplémentaire, en suivant l’ancrage pris par Wul dans l’œuvre originale : l’inspiration hellénique permettait d’aborder l’idée de l’homosexualité qui devait d’être vécue le plus souvent dans l’anonymat et le secret à l’époque de Wul. Terribles sont les pages d’un autre Stephan, Zweig cette fois, qui, dans La confusion des sentiments aborde les tourments de l’âme confrontée à la pression sociale. Dans le Temple du Passé nouvelle formule, Hubert nous invite à regarder ce qui est perçu comme différence avec un autre regard, un regard inverse, la dite « perversion » devenue norme et l’hétérosexualité, au contraire, poursuivie par les mêmes jugements de valeurs, les mêmes condamnations que dans les sociétés de son temps. Le contre-pied est intelligent et audacieux. Les êtres que nous suivons, si avancés, si proches de nous, vivent une parfaite existence avec des mœurs aux antipodes de ce qui est alors pris comme normal. En plus, les relations de ce genre sont même justifiées d’un point de vue moral et scientifique… Le changement de point de vue y gagne en force et le propos en profondeur. temple du passé 1
En tout cas plus largement l’œuvre laisse une part importante à la réflexion sur les relations sociales dans une société donnée. Le vaisseau par exemple est un microcosme où la pyramide hiérarchique ne suit pas les normes habituellement et trop souvent établies. Le capitaine est une femme, qui était en plus l’élève du héros… L’écart d’âge enchérit sur le thème de l’égalité des sexes et pose ici aussi une question fort délicate qui est bien loin d’être réglée dans nos sociétés ; est-ce que la compétence peut avoir le pas sur ancienneté ? Vaste et épineux problème auquel la BD n’hésite pas non plus de s’attaquer.

Mais l’apanage du modernisme n’est pas le seul fait du scénariste contemporain. A la manière de Jules Vernes, la bonne vieille tradition des auteurs visionnaires se poursuit avec Wul. Au menu, rien de moins qu’une manipulation génétique pour provoquer la mutation d’une bestiole avec, s’il vous plaît, triturage des boyaux de la tête par stimulations électriques afin d’infléchir ses actions. De l’anticipation de ce type, ça a quand même une autre gueule que des bonhommes bleus et des décors en couleurs fluos… je dis ça, hein… Surtout qu’on ne s’arrête pas à cette simple démonstration du pouvoir des démiurges humanoïdes ; on va jusqu’à évoquer les conséquences en terme d’évolution que cela engendre

Une bonne partie du dénouement de la bande dessinée tient justement à ces répercussions… ainsi qu’à d’autres mais pour celles-là, je ne vais pas salement vous spoiler.

Sans être d’une originalité absolue, Le Temple du Passé nous prouve qu’on peut faire de bonnes histoires avec un matériau classique, en y insufflant ce qu’il faut d’intelligence et de réflexion sur les sociétés. Quand on finit la lecture on se dit que tout se tient, s’harmonise correctement pour produire une réflexion globale en plus d’une bonne histoire. Un peu comme une bonne dissertation on termine sur une ouverture du sujet, un peu philosophique, sur rien de moins que la nature de l’Homme en tant qu’espèce, mais sans niaiserie, de manière crue et réaliste.

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 Nous ne sommes pas des sectateurs inconditionnels de Wul, on l’a même rencontré par cette série de BD, mais le moins que l’on puisse dire est que Le Temple du Passé, de même que d’autres titres déjà parus, donnent un poil envie de se pencher sur le bonhomme. Nous avons pu lire de droite et de gauche que finalement, pour cette BD en tout cas, le travail scénaristique de la bande dessinée était plus profond que l’aventure rocambolesque écrite par Wul il y a plus d’un demi-siècle. Le jugement n’engage que son auteur, mais je crois que cela souligne assez la qualité de l’œuvre de Hubert et Le Roux. Une pensée critique et engagée sur notre temps et sur l’Homme, une aventure à l’ancienne et pleine de rebondissements, une planète étrange, une survie difficile pour les héros ; il y a là, à mon sens, un cocktail fort alléchant pour passer un agréable moment, les fesses biens calées dans un bon fauteuil, en soupirant d’aise au visage du temps de merde qui ne devrait pas trop tarder à nous enquiquiner l’existence.

 

 

ERRATUM : nous tenons à signaler que la BD reste une adaptation du roman avec ses prises de libertés et sa propre conception de l’œuvre. Le thème de l’homosexualité est du fait du très bon travail du scénariste Hubert et non pas de Wul comme énoncé dans la vidéo.
Toutes nos confuses.

LazyLumps

Déjà petit, le troll Lazylumps collectionnait les cailloux. Après en avoir balancé un certain nombre dans la tronche de tout le monde, il est devenu le "Rédak' Chef" de la horde, un manitou au pouvoir tyrannique mais au charisme proche d'un mollusque. Souvent les nuits de délire on l'entend hurler "ARTICLE ! ARTICLE ! IL FAUT UN ARTICLE POUR DEMAIN".