Casualties of Cool : spleening on the moon

Nombreux sont ceux, en cette fin de décennie, à avoir entendu parler du fantasque Devin Townsend. Figure emblématique du rock-metal progressif, mais aussi électron plus que libre et artiste accompli, celui-ci a démontré toute sa polyvalence avec une discographie aussi profuse que variée. Il s’agit, en outre, d’un cas d’école de chauve aux cheveux longs. Connu pour ses extravagances, Townsend développe depuis maintenant près d’un quart de siècle un univers riche et complexe, s’affranchissant aussi bien des limites de l’académisme… que de la bienséance. Le chanteur-guitariste s’est illustré à travers une série de concepts-albums abordant aussi bien le metal extrême que la folk, la pop ou l’électro (Epicloud, Ghost). 

Si certains de ses nombreux albums ont pu demeurer confidentiels, en raison de leur aspect baroque et bigarré, d’autres s’avèrent bien plus accessibles et contemplatifs. Témoin, le side-project Casualties of cool, qui va nous occuper aujourd’hui (comme les plus perspicaces d’entre vous l’auront deviné… enfin : Devin-é, LOL). 

Mountaintop, l’un des principaux singles de l’album, dont le clip fut réalisé par la talentueuse Jesse Cope (collaboratrice de Steven Wilson et de Metallica)

Une musique qui (casualties of) coule de source

Pour mener à bien ce nouveau projet qui devait l’emmener loin de ses mondes originels, Townsend s’est entouré d’un line-up de choix. Citons le batteur de Kaipa, Morgan Agren, Kat Epple d’Emerald Web pour les vents (musicalement parlant, s’entend…), ou encore Jorgen Munkeby au saxophone. L’équipe comprend enfin la sublime Ché Aimee Dorval, guitariste et chanteuse indépendante canadienne. Peu connue, celle-ci avait jusqu’à présent effectué une carrière locale, dans des villes telles que Vancouver ou Québec, se produisant sur de petites scènes ou bien à l’occasion de concours.  

La bienaimée, puisqu’aimable, Ché Aimée Dorval.

La rencontre, hasardeuse, prit la forme d’un authentique pari de la part de Townsend. D’ailleurs, les deux artistes enregistreront leurs parties respectives séparément, via internet. En ce sens, Casualties of Cool peut-être qualifié de projet novateur, typique du XXIe siècle, à plusieurs égards. Non seulement par sa richesse musicale, mais jusque dans sa conception et sa production. Toutes les pistes du chant principal furent ainsi enregistrées en home studio, au domicile de Che Aimée Dorval, et transférées via internet pour le mixage final. Cette absence d’interaction, revendiquée par le compositeur, était destinée à accroître l’impression de froideur nébuleuse véhiculée par les morceaux. Que l’auditeur se rassure : l’ensemble ne manque absolument pas d’âme, bien au contraire ! Et la justesse, la cohérence de l’album ne laissent pas concevoir un seul instant une genèse créatrice aussi fragmentée ! Pour s’en convaincre, il suffira de regarder les vidéos des (rares) concerts donnés par le duo : la synergie y est complète et l’alchimie, envoûtante. 

A force de facéties, Townsend est devenu, à lui seul, un meme.

L’oeuvre, assimilée par son instigateur à du « Johnny Cash hanté pour fin de nuit », délivre une country mature, mélancolique et lunaire. Le concept de l’album est, lui aussi, pour le moins déconcertant, puisque retraçant l’errance d’un astronaute sur une planète consciente. Déserte, celle-ci ne lui offre, pour seule compagnie, qu’une vieille radio obsolète (voir la couverture de l’album). Cet isolement provoque chez le voyageur céleste une profonde introspection, dont l’aboutissement l’amène à dépasser ses peurs intimes (desquelles la planète semble se repaître…). De l’astre émane enfin une entité féminine, qui rompt la solitude de l’étranger. 

Afin d’appliquer une couleur délicatement surannée à sa production, sans pour autant se réclamer d’un « vintage » devenu aussi cliché que dévoyé, Townsend a exhumé son vieil ampli Fender et sa Telecaster. Une batterie jazzy, essentiellement jouée au balais, achève de placer la facture sonore aux antipodes du metal progressif dont l’auteur était, jusque-là, coutumier. Aussi l’ambition (parfaitement accomplie) de s’approprier la country rouillée de sa jeunesse, en la modernisant, apparaît-elle d’emblée et sans équivoque. Pour autant, il serait fautif que de résumer le projet COC à un hommage révérencieux et scolaire à la musique traditionnelle américaine.

 

En effet, Townsend fait la part belle aux sections purement ambiant, aux nappes de claviers lunaires et aux effets électroniques les plus subtils (reverb spacieuse, bends tenus par un sustain omniprésent…) . Quant à la voix de Che Aimee Dorval, celle-ci alterne à merveille passages soul-bluesy et envolées éthérées à la Elizabeth Fraser. Que celui qui ne succombe pas à son chant me jette la première pierre. 

L’exception, moment de vérité artistique ? 

Bien que le projet ne puisse se comparer à aucun autre opus de Townsend, celui-ci l’a qualifié de musique « sérieuse », la « plus proche de son âme » à ce point de son existence. Peut-être est-ce là l’une des vérités artistiques fondamentales, trop souvent occultées par une époque de réaction immédiate et de consumérisme hypercritique : la surprise, l’entorse, l’écart à la norme ont non seulement du bon, mais sont peut-être plus révélateurs de nos vérités sensibles que l’ensemble d’une carrière. L’anticonformisme n’est pas à chercher uniquement dans la bigarrure ostentatoire, ou la provocation gratuite et absurde. En ayant consenti à collaborer avec une artiste hors-système, à produire avec le plus grand soin une musique accessible et inspirée, Devin Townsend a peut-être réussi là où Steven Wilson avait échoué voilà deux ans. C’est-à-dire, à s’attirer les faveurs d’une communauté mélomane exigeante et avertie, tout en assumant la radicalité de ses choix artistiques, et ce, sans en faire une promotion outrancière. 

Pas besoin d’être grand clerc pour mesurer l’abîme séparant l’oeuvre du reste de la discographie townsendienne. A l’image de l’astre de son récit, l’album constitue un monde autosuffisant, en suspension dans l’espace créatif du musicien. Alors que ses albums habituels s’enchaînent dans le temps avec une rapidité qui ne peut que forcer le respect selon certains (ou laisser dubitatif, pour d’autres), Townsend a consacré pas moins de quatre années à l’élaboration de Casualties of Cool. Il serait donc inepte de lui prêter des intentions de captation d’un public plus large, en promouvant une musique commerciale. Sa démarche relève donc bel et bien d’une prise de risque, et d’un exercice souverain de sa totale liberté artistique. Du reste, rappelons le sens donné par Devin Townsend lui-même au titre de son projet (les « Victimes de la Tendance« ). Tirée d’une diatribe, cette expression déplore le prix du succès, de la conformité et de l’acceptation dans la société moderne. D’aucuns consacrent leur existence à se renier pour pouvoir exister dans le regard des autres, quitte à sacrifier quotidiennement leur vérité intérieure, unique et personnelle. Une quête d’autant plus illusoire et destructrice que cette société change, à mesure que ces mêmes êtres vieillissent.  C’est durant ses insomnies, après avoir consacré des jours entiers au travail de la virtuosité exigée par son style de prédilection (le metal progressif), que le guitariste s’est mis à s’évader dans de nouveaux paysages musicaux. Ou plutôt, dans son environnement originel et primordial : celui de l’americana et autres musiques traditionnelles. Si toutes ses insomnies s’avèrent aussi fécondes, souhaitons-lui de ne plus jamais fermer l’oeil !

L’ami Townsend, qui nous a jusque-là habitué à des extraterrestres, des screams et de la calvitie, nous offre contre toute attente un petit trésor de sophistication et d’intimité. Loin de ses oeuvres concept et extravagantes, il s’aventure en terrain hanté et contemplatif, au confluent de la musique la plus traditionnelle… et la plus expérimentale. Aucun académisme donc ; juste le développement d’une intuition, simple, belle et vraie. L’un des projets les plus prometteurs de la scène prog actuelle. 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.