Centaures : ça fait quand même beaucoup

Le syncrétisme ; c’est un concept un peu obscur, surtout quand un nigaud comme votre serviteur vous le balance dans la tête sans la moindre formule introductive. Rassurez-vous mes petits canards, voilà quelque chose de bien aisé à comprendre. Il s’agit tout simplement d’un mélange culturel, qui trouve en Histoire plutôt des applications religieuses (mélange des religions antiques et tout le barda qui va avec). Si je vous fais une petite leçon de vocabulaire, ce n’est pas pour faire mon académicien des bacs à sable, même si ma toison grisonnante m’en donnerait pourtant quelques droits, non, c’est plutôt pour trousser une introduction alambiquée sur un manga, sobrement intitulé Centaures et qui se propose de réaliser un syncrétisme entre culture grecque (pour les bestioles mythologiques) et culture japonaise (pour les costumes historiques et l’organisation sociale). Tout ça pour ça vous me direz? … Que voulez-vous, on s’amuse comme on peut. Bref, Ryo Sumiyoshi, que vous connaissez peut-être pour son boulot dans Monster Hunter, vient de nous livrer un manga aux multiples saveurs chez Glénat ; on va décortiquer la bête.

 

Japon et centaures

L’histoire prend place dans un univers médiéval japonais, dans cette opposition civilisation/espaces sauvages souvent abordée dans des œuvres nippones, comme par exemple dans Princesse Mononoké de Miyazaki. On rencontre un jeune centaure, Gonta, qui a échappé à la vigilance de son père, Matsukaze, et s’est fait prendre en chasse par des humains, fermement décidés à le capturer. Après un très court prélude posant les bases de l’univers, Ryo Sumiyoshi nous balance dans une course-poursuite haletante, tout en mouvements et énergie (mais on reviendra sur le dessin) à laquelle le puissant centaure roux Matsukaze n’échappe pas, car Kohibari, un centaure « domestiqué » par les humains, parvient à le rejoindre, provoquant sa capture. S’ouvre alors pour le centaure sauvage une atroce captivité, une oppression que sa noblesse indomptée est incapable de supporter. Autant dire qu’il ne rend pas la tâche très facile à ses geôliers, à grands coups de sabots dans les parties charnues de l’anatomie. Néanmoins, il est bien vite approché par Kohibari qui tente de le détourner de ce comportement, non pour l’avilir, mais pour lui proposer de l’aider à s’enfuir. En effet, s’il bénéficie de la confiance des humains, qui pensent avoir brisé sa volonté de liberté, il a besoin des bras de Matsukaze parce qu’il a été tout simplement privé des siens au moment de sa capture. Pour les moins dégourdis d’entre-vous, c’est le moment où l’on comprend que les humains vont avoir un statut pas très sympatoche dans le manga… voire même celui de gros bâtards inqualifiables, corrompus jusqu’au bout du trognon, malsains tant que c’est possible de l’être. Et il faut bien dire que leur brutalité décide finalement le centaure roux à faire cause commune avec Kohibari pour foutre le camp, regagner la liberté chérie et tenter de retrouver le pauvre Gonta, abandonné dans un monde hostile où les centaures, pourchassés, vivent de façon de plus en plus précaire. Le premier tome et une partie du second se déroulent donc autour d’une course-poursuite entre les deux évadés et les humains, alliés à des centaures soumis à leur autorité, notamment la terrible Hayame. Elle appartient à une caste bien particulière de centaures, née en captivité, elle a conservé ses bras et est toute dévouée à ses maîtres. Elle n’a d’autre obsession que de devenir la monture de son maître.

Nature vs Civilisation

En suivant ces quelques lignes sur le début de l’intrigue, vous avez pu déceler quelques éléments constitutifs de la philosophie de l’œuvre. Comme évoqué plus haut, nous sommes face à cette dualité ennemie de la nature opposée à l’homme et à sa civilisation. Les centaures incarnent l’équilibre naturel, la symbiose du mode de vie avec le milieu. Matsukaze en est le parangon dans l’histoire. Il ne cesse de dispenser son savoir à ceux qui l’entourent, non pour flagorner mais pour le transmettre, pour le faire vivre. Ce savoir est le fruit des expériences millénaires accumulées par ses ancêtres et il veille dessus comme sur un trésor. Diffuser son savoir, lui faire franchir les générations, est la plus haute expression de l’existence selon lui et il le fait toujours avec application, avec une pédagogie presque poétique, lente, mûrie dans l’expérience. Ce peuple centaure, sans cesse repoussé par les humains, me semble évoquer le peuple des Aïnous, population au système politique peu centralisé, à laquelle les Japonais vont s’opposer jusqu’à les repousser sur l’île septentrionale de Hokkaido. Avec eux on n’est pas très loin des sociétés contre l’État de Pierre Clastres, des modes d’organisation des sociétés qui rejettent la structuration étatique. Les centaures sont complètement dans ce modèle, en harmonie avec ce qui les entoure, sans vices humains tel l’envie, la haine… Cela ne les dispense néanmoins pas de la colère et le tempérament de feu de Matsukaze, les fureurs homériques d’Hayame sont là pour le rappeler. Néanmoins ils n’aiment pas la guerre, ne se battent que contraints et se sont résignés à fuir la violence des humains, toujours plus loin dans leurs montagnes.

Des membres du peuple Aïnous, 1904

En tout cas, l’attitude des centaures est systématiquement présentée de façon positive, voire même noble, là où tout comportement humain se vautre toujours dans les vices les plus affreux, depuis les penchants sexuels discutables à la trahison la plus vile. D’ailleurs dans le comportement d’Hayame, rappelons-le, soumise depuis l’enfance aux humains, se discerne également cette influence délétère ; sa vaine aspiration à n’être qu’une monture pour son maître souligne son avilissement. En contre-point avec Matsukaze, elle semble bien dérisoire.

Par delà ces questions, la trame narrative est plutôt simple et se structure autour de la fuite des héros. Bien entendu elle est entrecoupée de phases de pauses, parfois longues, dans lesquelles Ryo Sumiyoshi développe davantage les interactions entre les protagonistes et creuse son univers. Il prend corps dans sa dimension géographique et climatique à mesure qu’ils s’avancent toujours plus loin dans les terres, jusqu’aux plus hauts sommets. En conséquence le manga s’équilibre très bien entre moments d’actions et période plus contemplative, dans lesquelles d’ailleurs la facétie est présente, voire même l’humour alors que le ton général est tout de même assez sombre et désenchanté. On assiste pratiquement à la mort d’un monde, ce monde naturel des centaures qui ne cessent de voir se rétrécir leurs espaces sans pouvoir endiguer le flot des humains. La mélancolie prime, tous savent la fin inéluctable, mais pour autant, ils ne sombrent pas dans la dépression et se raccrochent à des valeurs intimes ; leur mode de vie, la famille, la perpétuation des traditions. Si l’on peut y voir un parallèle avec le peuple Aïnous, comme nous l’avons vu, on peut sans doute aussi y distinguer un message adressé aux sociétés contemporaines, dévorées d’ambition et de croissance économique, de plus en plus étrangères à la moindre précaution pour les milieux naturels. Du coup les centaures représentent bien des archétypes valorisés servant à porter un message positif sur les aspects les plus mis de coté aujourd’hui afin sans doute de leur redonner un peu d’existence symbolique. La question est complexe au Japon où le poids des traditions et l’attrait pour l’innovation et le progrès représentent deux composantes contraires et pourtant fermement ancrées dans les mentalités. Le terrain des œuvres populaires ne semble pas prêt à désarmer sur le sujet et finalement cela montre que c’est toujours bien d’actualité.

L’écrin

Vous le savez peut-être, je suis très sensible aux dessins de qualité. Avec Centaures on est au niveau de la calotte dans la gueule. Le travail sur l’anatomie des parties chevalines des centaures confine à une obsession qualitative qui n’a eu de cesse de me rappeler celle de Théodore Géricault. Certaines planches sont de véritables odes aux proportions des corps des centaures, représentés toujours en mouvement, remplis de grâce et d’énergie, jusqu’à l’extrême. Il y a une véritable démarche créatrice là derrière ; le trait est lâché, enlevé, souple et énergique. Il cisèle avec justesse les moments de tension et les charges des créatures mythologiques sont systématiquement composées pour en accentuer la puissance et la vitesse. Le corps de Matsukaze est particulièrement soigné. En tant que centaure des montagnes il a une constitution très robuste, similaire à celle d’un cheval frison par exemple, une synthèse entre puissance et nervosité. Hayame et Kohibari, plus fin, ressemblent davantage à des pur-sang arabes et capitalisent sur leur rapidité.

Or il faut bien avoir à l’esprit que la démarche créatrice de Ryo Sumiyoshi l’entraîne sur un versant très personnel, impossible à catégoriser ; si l’on retrouve bien certains traits caractéristiques de mangas plus calibrés (formes des visages, ampleur des yeux…), l’auteur explore des voies très conceptuelles. Par exemple à la page 20 du deuxième tome, n’est pas représentée stricto sensu la charge de Matsukaze mais plutôt l’impression qu’elle suscite et autant vous dire que ce n’est pas un sentiment très rassurant. La physionomie du puissant centaure a été complètement amplifiée par une expression très sensitive du dessin ; l’encre noire a été pratiquement lancée sur la page, sans retenue, afin de faire ressortir le mouvement, certes, mais aussi la rage qui étreint le personnage, sa folie, dont les yeux d’un blanc laiteux et complètement exorbités, renforcent encore l’impression de malaise. Clairement, en lisant ces pages, on comprend instinctivement le langage graphique qui s’épargne, par l’excellence des compositions, bien des explications inutiles. Le héros est fort et terrible ; pas besoin d’en tartiner des caisses là-dessus ; le dessin a largement fait le travail pour le faire comprendre. Le seul bémol est que parfois certaines cases mineures manquent un peu de lisibilité. Mais comme dans Levius, on excuse très vite ces petits points de réserve quand on les reporte sur l’ensemble. À noter également que le dessin, s’il renforce la tension et l’épique de certaines scènes, demeure aussi un élément amenant un peu de légèreté parfois dans le ton assez dur de l’œuvre. Très simplement, les personnages sont parfois déformés à des visées comiques, ce qui crée de véritables ruptures de ton par rapport aux scènes que nous venons de décrire. Sans briser le sérieux général du manga et la noblesse des personnages, l’auteur s’amuse parfois à placer quelques pointes d’humour au détour d’une page. Ce sont des sortes de respirations, des moyens aussi d’humaniser les protagonistes. Du coup on s’attache davantage à eux et on se prend à s’impliquer davantage dans leur histoire, et quand il arrive quelque chose à l’un d’entre-eux ce n’est jamais réceptionné de façon neutre par le lecteur.

Centaures est sans conteste une très bonne surprise. Si le manga n’atteint pas les sommets ineffables du génie qui bouleverse un genre, il n’en demeure pas moins une œuvre très honnête qui a des choses à raconter et qui le fait à travers un langage graphique d’une excellente qualité. Si d’aucuns pourront lui reprocher un certain classicisme dans les thèmes soulevés, il sera toujours possible de leur objecter qu’ils crachent copieusement dans la soupe et que ça, c’est quand même sacrément dégueulasse. Bref, si vous aimez les centaures, les dessins audacieux et les messages philosophiques un peu hippies, ce manga est fait pour vous. Pour les autres, jetez-y quand même un œil, on ne sait jamais.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.

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