Ces jours qui disparaissent : tout fout le camp...

Ces jours qui disparaissent : tout fout le camp…

Il y a des œuvres qui vous laissent perplexes, d’autres qui vous bouleversent, d’autres encore qui vous plongent dans des abîmes de réflexion. Mais rares sont celles qui parviennent à toucher à vos angoisses existentielles, surtout avec un raffinement délicieusement pervers qui ne peut guère être produit que par une autre angoisse, également subtile, et qui fait vibrer puissamment la corde sensible de vos sentiments. Ces jours qui disparaissent de Timothé Le Boucher est de cette espèce insolite et néanmoins séduisante, une œuvre qui vous étreint de passion, qui vous plaque ses reins brûlants au creux du ventre avant de vous châtrer aimablement, dans un sourire complice, vous laissant penaud avec vos petites détresses intimes. Bref, je m’égare et j’en fais des caisses, mais vous adorez ça bande de galopins.

Soit c’est une gueule de bois de l’espace, soit…

L’histoire s’ouvre sur un spectacle d’acrobates. Le jeune Lubin, en costume, fait montre de son agilité et de sa grâce féline quand une défaillance du matériel l’envoie bouler au sol. Plus de peur que de mal, l’artiste se relève et conclut son numéro ; il en est quitte pour une bonne bosse. Dès le lendemain, on retrouve notre héros en route pour le travail faisant la couse avec son ami Léandre. Arrivés à la supérette, les deux camarades se taquinent et Léandre rappelle à Lubin qu’il n’est pas venu bosser la veille. Ce dernier nie en bloc, croit à une blague et finit par comprendre que son ami dit vrai, qu’effectivement il a raté une journée complète de son existence. Il n’en a pas le moindre souvenir. Mais n’étant pas d’un tempérament franchement inquiet (doux euphémisme), le jeune homme continue son existence un brin légère, esquivant les concepts très mode de charge mentale et de France qui s’lève tôt. Préoccupé par sa/ses passion.s, le jeune homme souhaite vivre à plein sa vie sans trop s’encombrer de contraintes. Son travail alimentaire est finalement sa seule obligation contrariante.

Or voilà qu’il manque une nouvelle journée dans la foulée de la précédente. L’inquiétude commence à le gagner et son patron le licencie. Lubin prend conscience alors que le problème est reproductible, récurrent même et qu’il est appelé à bouleverser en profondeur l’entièreté de son quotidien. Effectivement, les absences s’enchaînent, deviennent une nouvelle norme d’être et Lubin se trouve bien obligé de s’adapter. Bientôt il essaie de comprendre ce qui se passe lors de ces moments manqués et… Ce qu’il découvre va vous étonner. Je n’en dis pas plus, simplement parce que je serais le dernier des cacas protoplasmiques si je vous spoilais la BD ; elle mérite l’immersion. L’intrigue est très prenante par la justesse de la caractérisation de la banalité du quotidien. Cela rend les personnages attachants, leurs interactions crédibles, même si on ne peut s’empêcher de se dire que Lubin est quand même bien à l’ouest pour ne pas s’inquiéter davantage. Moi à sa place je pense que la crise d’angoisse m’aurait secoué comme jamais.

Les gens du présent

Comme on l’a vu, les personnages sont une des forces de la bande dessinée ; ils sont relativement nombreux, mais ils reçoivent tous quelques cases de personnalisation, évitant par là l’écueil du stéréotype. L’auteur a décidé d’incarner en eux une image des diversités de notre présent, tant dans les inclinations sexuelles que des types ethniques existants, allant jusqu’à représenter un personnage roux, ce qui reste une audace sur laquelle j’avoue peiner à le suivre. Mais non, je déconne, j’ai de très bons amis roux…. Aïe !!! Ouille !!!! Ha… mais… bordel… Aïe… Chérie… s’il te plaît… je m’excuse… lâche cette chaise !!!! Aïe ! Bon… Les roux sont des êtres formidables et méritent tout notre respect, voilà, t’es contente ?

Les personnages sont aussi une épine dorsale de l’œuvre parce qu’elle cause d’amitié. Comme un milliard d’autres me direz-vous. Oui, certes, mais pas souvent avec l’acuité de celle-ci. L’importance du lien affectif et de son possible corollaire amoureux, se pose astucieusement quand vous loupez un jour sur deux de votre vie. Les interactions sociales nécessitent une certaine continuité et s’accommodent mal d’un étrange courant alternatif. Plus encore quand vous devez vous maintenir en forme et continuer à tenir un rôle majeur dans une troupe d’acrobates. Comment compter sur une personne qui n’est pas souvent là ? Qui va vous faire faux-bond tous les deux jours quand vous avez vous même vos propres rythmes de vie, vos propres obligations ? Et pire encore, dans des groupes liés par l’amitié la compréhension reste de mise, mais rapporté à l’implacable ordonnance du monde ? Les choses sont de suite moins simples et Lubin l’apprend très vite à ses dépends. Quels choix s’offrent alors à lui qui n’existe qu’un jour sur deux ? Comment se faire une place dans un monde au rythme inlassable quand lui n’est là que ponctuellement ? Le jeune homme n’a d’autre choix que l’adaptation précaire ce qui se matérialise aussi par des renoncements. Renoncements certes progressifs, modérés, mais inéluctables et on touche là une des essences même de l’œuvre.

Ô mélancolie, ô putain de temps qui passe

Je sais que parfois on aime à se dire que bordel de cul le week-end serait sympa d’arriver vite et que si on pouvait sauter direct à vendredi ça serait le panard. Sauf qu’on se le dit davantage comme on répète un mantra, c’est une sorte de cataplasme sucré agréable sur l’aigreur de l’existence, simplement parce que personne n’a vraiment envie de perdre du temps de vie. On est plutôt de l’école du « crever le plus tard possible ». Et donc se projeter dans une vie divisée par deux ça te colle une petite calotte dans la gueule, de l’espèce qui te décroche la mâchoire et te fait valdinguer quelques ratiches. L’implacable course du temps qui s’écoule est sans doute une des angoisses les plus enfouies de l’être humain. Enfant, c’est un jeu de grandir, de croître, jeune adulte, on s’amuse à vieillir parce qu’on ne le fait pas encore vraiment, ensuite…

Cette œuvre fournit un billet pour une expérience vécue de vie qui fout le camp sur lit de résignation. Cela laisse difficilement indifférent, surtout quand on voit aussi se disloquer les rêves, s’étioler la passion, germer l’idée de vie rangée, mue seulement par la nécessité. Une vie de devoirs, de convenances, éloignée de tout superflu nécessaire, de toute légèreté salvatrice. C’est l’autre angoisse, celle qui me fait me tapir en position latérale de sécurité, dans une flaque de larmes, le fil ténu qui nous relie encore aux joies de l’enfance, à son insouciance bénie. Je sais que cela fait couillon et convenu de le formuler ainsi, mais pensez-y deux secondes quand vous serez au boulot, sérieux comme un corbeau, sanglé dans un uniforme, exerçant une tâche froidement nécessaire dans l’ordonnance grise du monde. Ne songez-vous pas à quelque acte insensé et libératoire ? Grandir est trop souvent l’abandon des rêves et Timothé Le Boucher nous invite à en saisir la violence. Pris que nous sommes dans la répétitivité du quotidien, nous oublions parfois cette grammaire simple de l’existence, ce délicieux égarement libertaire qui fait du bien au cigare, thérapie excellente contre burn-out et autre karoshi. Lubin est ce personnage pris dans l’abandon progressif de son enfance chérie, qui peine à entrer dans l’âge adulte et que l’existence dans son ordre immuable (ou presque) rattrape. Peut-être serez vous complètement insensible à cela, moi cela m’a un peu secoué.

Et la forme ?

La BD se déploie sur 191 pages sur un rythme plutôt régulier. L’épaisseur assure à l’histoire le temps de s’approfondir, d’autant qu’elle représente plusieurs années de la vie de Lubin. L’intrigue s’accélère dans le dernier tiers, pour des raisons qui se justifient complètement, et qui offrent un final puissant.

Le dessin sert l’histoire avec une certaine justesse. Souple, juste, au trait proche de la ligne claire, il manque seulement d’un peu de mouvement. Mais son réalisme simple participe à suggérer l’impression de réalisme et de quotidien et il est peu probable que l’immersion serait aussi efficace avec un travail plus stylisé.

Ces jours qui disparaissent est une très bonne surprise. La justesse du traitement et l’intelligence de l’histoire parviennent à nous faire ressentir des émotions profondes et à nous questionner sur notre propre façon d’envisager la vie. On la lit facilement d’une traite parce qu’elle est également captivante et bien racontée. Une valeur sûre qui mérite amplement les louanges qu’elle a reçues.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.