Chiisakobé : une poésie du quotidien

Le pays du soleil levant a indéniablement été mis à l’honneur lors de l’édition 2017 du festival de la bande dessinée d’Angoulême. Tandis que Kazuo Kamimura, mangaka culte des années 1970, bénéficiait d’une superbe rétrospective, le prix de la série était décerné à Chiisakobe de Minetaro Mochizuki. Ce seinen en quatre tomes parus entre 2013 et 2015 nous est parvenu grâce à la maison d’édition indépendante Le lézard noir.
Récit de vie à la sensibilité puissante, Chiisakobe s’accommode mal des genres et des cases dans lesquelles on serait susceptible de l’enfermer. Sans doute s’inscrit-il dans la continuité de maîtres comme Tezuka et Taniguchi (décédé depuis peu à l’heure où j’écris ces lignes). Mais Mochizuki a su se créer un style propre, surprenant et poétique qui devrait vous enchanter. Loin des clichés de shonens arrivant par cargaisons entières sur nos rivages, le manga primé à Angoulême est tout simplement une véritable bouffée d’air frais.

Histoire d’un recommencement en suspens

Que tous ceux qui cherchent une intrigue palpitante nourrie par de multiples rebondissements passent néanmoins dès à présent leur chemin. C’est dans la vie quotidienne que s’enracinent la narration et l’univers esthétique de Chiisakobe, qui se caractérise par un rythme délibérément lent, contemplatif. Shigeji, un jeune homme un peu excentrique ayant fait des études d’architecture, apprend la mort de ses parents dans un incendie. Cette tragédie se double en prime de la destruction partielle de l’entreprise de construction familiale « Daïtomé ». L’histoire de Minetaro Mochizuki est donc celle d’un rescapé qui doit tenter de reprendre tant bien que mal le cours de son existence ; difficile de ne pas y voir un écho métaphorique et cathartique d’un Japon traumatisé par les évènements de Fukushima en 2011, ce que l’auteur a confirmé.

Le jeune charpentier fait le serment de rendre à Daïtomé sa gloire passée et décide pour ce faire de s’installer dans sa maison natale qu’il avait quittée un long moment pour voyager. Il embauche comme assistante une amie d’enfance dont la mère vient de mourir et voilà formé un étrange duo : Shigeji, le taiseux renfermé au visage mangé par une barbe interminable (so hipster) et Ritsu, jeune femme non moins timide mais au caractère bien trempé. Une partie du charme de Chiisakobe découle indéniablement de la relation esquissée au fil des planches entre ces deux êtres un peu perdus, pour lesquels on éprouve la plus grande tendresse. L’incompréhension, qui parfois prédomine, l’attirance, la honte ou l’agacement, c’est tout cela que nous montre Minetaro Mochizuki dans la succession des dialogues et des silences ; sans doute veut-il par-là témoigner de la difficulté, pour un jeune homme et une jeune femme que leur position sociale sépare, de se retrouver dans une société japonaise marquée par ses clivages. A l’aide de la grâce d’un trait épuré, nous est peu à peu dévoilé un amour d’autant plus sensuel qu’il s’épanouit dans les gestes et les attitudes plus que dans les mots.

A la demande de Ritsu, Shigeji accepte en plus d’accueillir dans sa demeure quatre orphelins, lui qui est pourtant si renfermé. Logiquement distant dans un premier temps, il va peu à peu apprendre à connaître ces enfants tout aussi sauvages que sa propre chevelure. Le dépassement de la solitude, parfois d’une insondable difficulté, est ainsi une thématique habilement traitée par Chiisakobe.

Un manga où il ne se passe FABULEUSEMENT rien

On l’a dit, l’œuvre de Mochizuki ne se caractérise pas par son grand nombre de rebondissements ; la totalité du synopsis pourrait presque tenir en une  page. Certes, quelques fâcheux évènements viennent compliquer l’existence de Shigeji et ses ouailles, mais pas au point d’entretenir un suspense délirant à la lecture des quelques huit cent pages (grosso merdo) que contiennent les quatre tomes.

Le plaisir procuré par Chiisakobé ne provient donc pas de l’originalité du scénario, mais d’un univers particulier, lui-même fruit d’atmosphères travaillées. Un tel manga irradie d’une beauté discrète plus que clinquante ; celle d’une banalité revisitée et magnifiée par le regard de l’artiste. Une esthétique du quotidien dans ce qu’il a de plus répétitif, voilà ce que propose Mochizuki. Se lever après une reposante nuit de sommeil, préparer un somptueux bento, regarder de lourdes gouttes de pluies qui s’écrasent sur les vitres du salon : la beauté de ce envers quoi nous n’avons le plus souvent qu’un rapport mécanique ou désintéressé émerge au fil des planches.

Il faut à ce titre souligner l’extrême habileté avec laquelle l’auteur emploie les techniques propres au neuvième art pour produire cet effet. Comme Taniguchi, Mochizuki use avec générosité de l’enchaînement de point de vue à point de vue (Scott McCloud) : les cases n’introduisent alors pas une succession d’évènements dans le temps mais offrent au regard diverses facettes d’un même endroit simultanément. La décomposition des mouvements est par ailleurs extrême : il n’est pas rare qu’une planche entière soit destinée à décrire l’action la plus simple. De tout ceci il ressort un rythme lent et mélancolique, propre à la contemplation et à la constitution d’un sentiment que le langage peine à traduire.

In fine, en creux, Chiisakobe souligne à sa manière les bienfaits d’une philosophie de vie connue mais trop peu pratiquée ; celle de l’humilité des plaisirs simples face à la vanité (et la vacuité ?) d’une existence effrénée. A rebours d’un monde qui nous contraint à la vitesse et à la dispersion, Shigeji et Ristu invitent à se recentrer sur l’essentiel :  les petits riens dont la valeur relève de l’indicible. Il y a là quelque chose de profondément nippon (l’art du bento l’illustre assez) mais également d’universel. Dans un pays marqué par les catastrophes, où tout peut s’effondrer en un instant, une telle façon de vivre ne relève pas de l’aspiration mais plutôt de la nécessité. Les traditions, la ritualisation du quotidien constituent ainsi des repères plus qu’elles n’enferment dans un conservatisme lénifiant.

Verdict

Chiisakobe est un manga lent et exigeant. Loin de s’intéresser à des péripéties haletantes, il invite au contraire le lecteur à adopter une démarche contemplative. Si vous parvenez à ne pas décrocher une fois les cent premières pages passées, vous pénétrerez peu à peu dans un monde d’une finesse et d’une sensibilité extrême, servi par un découpage somptueux. L’univers esthétique de Mochizuki vous laissera un étrange sentiment sur le cœur, une joie mélancolique, un peu comme celle d’un voyageur se remémorant le fil de ses expériences passées. Sublime, tout simplement.

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.