« Comment parler à un Alien ? » de Frédéric Landragin : rencontre du 3ème type

Au mot de « science-fiction », plus d’un coeur frémit. 

Onirique, elle nous donne à voir des mondes insoupçonnés, défiant toute intelligibilité humaine avec, pourtant, ce soupçon de vraisemblance si prompt à contourner notre suspension d’incrédulité. 

Technique, elle redonne le goût et le sens des savoirs abstraits aux êtres les plus obtusément sensibles et littéraires (je ne vise personne). 

Que celui qui n’a jamais rêvé de voguer en astronef, parmi cette immensité de monde vierges que sont les cieux, me jette le premier rayon laser. 

Horrifique, elle nous emmène aux confins de notre douillette commensurabilité, face à des êtres scrofuleux qui pondent en nous, ainsi qu’au coeur d’abîmes de néant inconcevables happant la moindre once de matière, ou encore parmi une humanité méconnaissable de totalitarisme ou de médiocrité, reflet outré de traits pourtant bien contemporains…

Merveilleuse, elle fait de nous les rêveurs familiers d’un univers infini, les amoureux curieux d’un monde au-delà du concevable. 

« Comment parler à un Woody Alien ? »

De tous les genres littéraires étiquetés à la débottée, la SF compte à n’en pas douter parmi les plus voraces en savoirs. Cette frénésie d’appropriation de la connaissance, comme prétexte aux rêves les plus débridés, est bien loin de se cantonner aux seules sciences dites « dures ». C’est donc en professionnel de l’une de ces sciences « molles », bien souvent méprisées dans le conformisme affligeant de la pensée dominante (cons que nous sommes !), que Frédéric Landragin  a décidé de signer cet ouvrage salutaire, intelligent et ludique.

Plus qu’un manuel, une monographie 

Contrairement à ce que pourrait laisser croire son titre trompeur, l’ouvrage ne se borne pas à cataloguer les étapes obligées d’une prise de contact avec une altérité tentaculaire et visqueuse. Il y est, à vrai dire, davantage question de la linguistique en tant que science et, comme telle, prétexte à une littérature SF. Celle-ci est exposée au cours de longs chapitres fort détaillés, qui mettent en exergue les différents sous-genres afférents. 

Car oui, en professionnel passionné, l’auteur s’attache, avant toute chose, à redonner ses lettres de noblesse à ce parent (relativement) pauvre, ou en tout cas méconnu de la SF. Alors que les oeuvres foisonnent de rencontres plus ou moins apocalyptiques avec une forme d’intelligence (ou de connerie) extraterrestre, elles oublient, trop occupées qu’elles sont à nous montrer (les idiotes !) des kyrielles de mondes en flammes, l’étape brûlée qui fut la racine du mal. La communication. Serait-elle seulement possible, du reste, cette communication ? Bien malin, celui qui saura décrypter le langage des xénomorphes pullulants d’Alien 2

Fig. 1 : Alien 2.
Fig.2 : Salvador Alien2.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est donc, avant toute chose, une présentation de la science linguistique elle-même que réalise Frédéric Landragin. Quelles sont les problématiques de celle-ci ? Quelles sont ses idées fondamentales, et ses errances méthodologiques ? L’exemple de la thèse de Sapir-Whorf est l’un des plus éloquents du livre. Celle-ci stipule, en effet, que le langage et ses structures influeraient sur la perception du monde par l’individu. Ce déterminisme linguistique, quoique scientifiquement fautif, n’en est pas moins à la base d’oeuvres aussi fondatrices que le 1984 de Georges Orwell. 

Dans l’espace, personne ne vous entend parler

Vous l’aurez saisi, la linguistique-fiction, tout comme les autres sous-genres de la SF, charrie son lot de merveilles d’érudition, mais aussi d’accommodements avec la réalité, voire de cacas éhontés. Le livre se propose donc de recenser quelques exemples de chacune de ces tendances, pour permettre au béotien de se former dans l’allégresse la plus totale (rien que ça, ouais).

« Enlève ton shoggoth, c’est moi qui pilote. »

Qu’importe l’invraisemblance de la chose, quel esprit ne serait pas fasciné par une langue extraterrestre en évolution perpétuelle et continue, changeante d’une heure à l’autre, pour le malheur du pauvre traducteur humain ? F. Landragin fait aussi la part belle à L’Histoire de ta Vie, roman adapté récemment au cinéma sous le titre Premier Contact. Celui-ci met en scène de grands céphalopodes diffusant une sorte d’encre vaporeuse dans l’air pour communiquer, formant des phrases circulaires aux motifs changeants. 

A langue, langue time ago…

L’auteur ne se limite pas au seul fonctionnement des langages humains. Il en explique également l’origine et l’évolution, prenant exemple de quelques contacts historiques, mais aussi du difficile (et souvent hasardeux) travail de reconstitution (quasi archéologique) des langues les plus anciennes. Le cas des fameuses langues indo-européennes (parmi lesquelles le goth, le grec, le latin ou encore l’hindi)  est ainsi abondamment développé.

« Le Goth là c’est p’têt une langue bien, mais on préfère les tchoins, tchoins, tchoins. »

 Tout en prenant prétexte de la SF, c’est donc un voyage à la rencontre d’altérités spatiales, morphologiques mais aussi historiques que propose ici Frédéric Landragin. Et quoi de plus étrange, de plus artificiel, qu’un langage mathématique ? Car oui, si les langues d’invention sont, elles aussi, traitées (attention : point Tolkien atteint dans 3, 2, 1…), le langage informatique que constitue le binaire en fait partie intégrante ! Il en va de même pour l’Esperanto, ainsi que les langues fictives qui foisonnent en Terre du Milieu.

« Mais il existe aussi des langages non-binaires, Monsieur. Sachons les respecter. »

Vous l’aurez compris, il est ici question d’aborder la linguistique dans son acception la plus large, recouvrant toutes les modalités du langage, y compris avec des êtres non-humains, voire des intelligences artificielles.

 

« Comment parler à un Alien » constitue une sorte d’OVNI (sans mauvais jeu de mots) de la littérature. À la fois drôle, instructif, ludique et érudit, il saura vous faire voyager tout en vous offrant une ample matière à réflexion. Attention toutefois à ne pas se laisser abuser par sa taille modeste ; le fourbe est dense, et fourmille de références SF parfois obscures qui nécessiteront plusieurs lectures ultérieures pour toutes êtres saisies ! Pas forcément le livre idéal pour calmer la tempête dans son bocal intime les soirs chagrins. Mais une merveilleuse réflexion sur l’outil qui, depuis la nuit des temps, nous lie (autant qu’il nous divise…), à dévorer une fois frais et dispo. 

 

 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.