Dead Can Dance : entre world music et musique historique, pour un voyage intemporel

Cher lecteur, chère lectrice, mélomane ou béotien, nostalgique ou post-moderne, nanti ou chouan, sois le/la bienvenu.e, et au diable les étiquettes. T’est-il déjà arrivé, à la faveur d’une écoute d’Apocalyptica et autres Lindsey Stirling, de te faire la réflexion suivante : « voilà donc que les instruments classiques reviennent à la mode, puisque l’on reprend en version orchestrale jusqu’aux tubes qui s’y prêtent le moins  »  ? Nan mais ; je vous pose la question. Oui ? Non ? C’est égal, car il me fallait une accroche. Voilà qui est d’un conformisme navrant mais, que voulez-vous ; on ne se refait pas. Toute introduction qui se respecte possède une accroche, pour appâter le badaud 2.0. ; ou encore, pour s’attirer les faveurs du professeur académique qui saura apprécier votre trait d’esprit. Ainsi disposé à une lecture bienveillante (bien que cursive) de votre dissertation, celui-ci ne s’en montrera que plus enclin à gonfler votre note. Faute de quoi, l’introduction susdite ne se respecte pas. Le chaos primordial reprend alors le dessus, et tout n’est que plus que subversion indistincte. Des millénaires de progrès et de mise en ordre harmonieuse s’effondrent dans la fange décadente, la chatte n’y retrouve plus ses petits et la mère Michèle elle-même perd la chatte en question. TOUT FOUT LE CAMP, vous avez 5/20, votre établissement ne remplit pas ses quotas, votre enseignant se suicide de dépit et les cieux immuables poursuivent leur course monotone au-dessus de nos crânes mortels. Oui. Je m’égare. Poursuivons.

Premier opus du groupe éponyme, Dead Can Dance arbore en couverture un masque rituel de Nouvelle-Guinée, symbolisant la mise en mouvement de l’inanimé…

Certains instruments anciens, classiques ou folkloriques, semblent donc revenir au goût du jour. Mais qu’en est-il des compositions, des harmonies et des rythmes de jadis ?  L’emploi d’une texture ou de sonorités anciennes ne constitue-t-il qu’un ornement tendance, ou une véritable plus-value musicale ? Vous vous en doutez, finauds que vous êtes ; ça dépend. Mais c’est la seconde éventualité qui nous occupera aujourd’hui, dans le cas d’un groupe précis, admirable s’il en est : Dead Can Dance. 

« Mort Peut Danser »

Dead Can Dance (DCD) est un groupe de musique néoclassique constitué en 1981, autour d’un duo de chanteurs australiens alors méconnus : les jeunes Lisa Gerrard et Brendan Perry. Vous avez sans doute pu entendre la première dans les bandes originales de films comme Gladiator, La Chute du Faucon Noir, Ali ou encore The Mist. Les deux vocalistes manient en outre d’étranges instruments, venus du fond des âges et des folklores les plus exotiques. Ainsi n’est-il pas rare de surprendre, au détour d’un couplet, quelques notes d’instruments aussi étrangers que le yangqin (instrument chinois à cordes frappées) et le clavecin.  

Lisa Gerrard (Depardieu) et Brendan Perry (Patéticienne, mais presque)

L’album-titre du groupe, sorti en 1984 et édité par le label indépendant 4AD, est cependant d’une couleur coldwave assez emblématique de la scène musicale anglaise de l’époque. Guitares saturées d’effets sonores, démarche expérimentale et bruitiste, mais aussi thèmes sombres et mélancoliques rapprochent le projet de groupes comme Killing Joke, Bauhaus ou Sisters of Mercy. L’oeuvre est cependant hantée par une ambiance occulte, émanant de paroles incantatoires chantées en une langue inventée par les artistes ; ce procédé s’appelle la glossolalie, et vous vous coucherez encore moins con ce soir. Sobre, le baryton Perry offre un contrepoint parfait à la contralto Gerrard, laquelle se fond à merveille dans les registres les plus divers. Protéiforme, sa voix se fait tantôt éthérée et sereine, tantôt tribale et extatique.

Ne pas confondre « DCD » avec « DDT » (fig.1) et « DDP » (fig.2). On rigole, on rigole…

Ainsi, si ce premier album se rattache encore au genre de la coldwave par la présence du trio emblématique guitare/basse/batterie, l’écrasante mise en avant des voix et des instruments acoustiques augure d’ores et déjà de la singularité de Dead Can Dance.

Un retour au classicisme ?

Dès son second album, Spleen and Ideal (1985), le groupe s’affiche comme étant résolument tourné vers des sonorités classiques, médiévales, voire antiques. Témoin le morceau « De Profundis« , qui mêle une chorale solennelle avec les incantations éthérées de la soliste, avant de se conclure sur des cloches lugubres. Son titre fait autant référence à l’item 130 du Livre des Psaumes, qu’au 30ème poème des Fleurs du Mal, « De Profundis Clamavi ».

Si l’inspiration de DCD est incontestablement historique, la démarche du groupe ne saurait être confondue avec celle d’un Jordi Savall. Alors que le second s’évertue à restituer le plus rigoureusement possible le répertoire des époques médiévales et modernes en termes d’orchestration et d’interprétation, DCD sacrifie cette fidélité virtuose à une licence créatrice totale. Ainsi, le célèbre « Chant de la Sibylle » annonciateur de la fin des temps, composé entre le Xe (en latin) et le XIIIe siècle (en catalan)  fut interprété par les deux artistes. Par ailleurs, le visuel de l’album Aion, sur lequel figure ce titre, évoque le détail des amants du Jardin des Délices peint par Jérôme Bosch entre 1495 et 1505. De nombreux titres font également écho à la mythologie gréco-romaine, à l’instar de l’album Into the Labyrinth rappelant l’errance de Thésée dans l’antre du Minotaure. Par l’accumulation de références à l’Histoire, aux mythes et à la religion, Brendan Perry et Lisa Gerrard construisent leur propre univers ésotérique et musical, se rapprochant ainsi de la mouvance de l’art rock. Leur approche créative se veut totalisante, et pas seulement mélodique.

L’ambition de DCD n’est donc pas l’interprétation révérencieuse d’un répertoire classique. Le propos du groupe se veut plus universel, et son univers musical, hybride par essence.

Une musique cosmopolite

Née de parents irlandais émigrés en Australie, la chanteuse Lisa Gerrard grandit dans la banlieue de Melbourne, qui n’est pas la cousine de Jason Bourne mais la deuxième agglomération urbaine du pays, après Sydney. On en apprend tous les jours. Gerrard donc, et non Gérard, mûrit au contact des communautés turque, italienne, grecque ou encore arabe qui y résident. Par ses parents, elle se familiarise également avec la musique occidentale, aussi bien classique que celtique. C’est ainsi que la talentueuse cantatrice (pas chauve, n’en déplaise à Eugène) apprend à maîtriser le breton, le catalan, ou encore le persan. Comme si Dieu ne nous avait pas assez puni comme ça après la chute de Babel, la jeune melbournienne développe aussi, durant son adolescence, sa propre langue. Tolkien, Gerrard, vous êtes déprimants. Et moi qui suis à peine capable d’écrire sans phôtes d’aurteaugraffe ma baphouïlle inssinifiente… Vous avez compris le gag, je ferme ma gueule.

« Yulunga », ou « Danse de l’Esprit » en langue aborigène Kalimaroi (Australie), morceau introductif de « Into the Labyrinth ».

Ce voyage à travers des mondes musicaux, jadis ignorants les uns des autres, se poursuit au-delà des seules paroles des morceaux. Les instruments les plus exotiques sont en effet conviés à embrasser une même portée, dans d’inextricables entrelacs à l’harmonie insoupçonnée. Non seulement la couleur orchestrale ainsi obtenue s’avère d’un sublime inouï, mais la composition elle-même emprunte aux genres a priori les plus irréconciliables. Dead Can Dance, c’est ainsi le syncrétisme du chant grégorien et de la polyrythmie africaine, le métissage du mantra oriental avec le folklore celtique, la bigarrure d’une musique planétaire et anhistorique.  

Balade irlandaise traditionnelle, faisant référence à la révolte de 1798 contre l’autorité britannique.  

Cet heureux amalgame de toutes les harmonies et de tous les rythmes humains est par moment mâtiné d’instruments plus contemporains comme la guitare électrique, la basse, la batterie ou encore le synthétiseur. Leur accompagnement n’est cependant que parcimonieux, comparable au rôle que tiennent les autres instruments exploités par le groupe. En cela, les sonorités contemporaines ne sont pas davantage favorisées que leurs consœurs plus anciennes. En ne privilégiant aucun espace, aucune époque ni aucune orchestration (à l’exception des chants, omniprésents), DCD embrasse ainsi plusieurs millénaires de culture musicale humaine, dans un élan créatif unique en son genre. 

Une démarche expérimentale et fondatrice

Est-il besoin de préciser l’influence que ne manqua pas d’avoir un tel projet ? Oui, sait-on jamais. Il y a toujours deux ou trois cancres au fond de la salle, qui ne suivent pas, planqués qu’ils sont derrière leurs petits camarades. Méprisons-les cordialement tout en leur tendant la main bienveillante de l’instruction gratuite et obligatoire. Tout le monde n’a pas la chance d’être sevré de Nickelback une fois passé le collège (je ne citerai pas de nom, pour ne pas froisser Lazylumps). Mais revenons-en à nos moutons électriques, comme dirait le cacique K. Dick. Enfin, à nos moutons éclectiques, en l’occurrence. Dead Can Dance fut probablement le groupe le plus fameux, à défaut d’en être le plus représentatif, du genre « heavenly voices ». Sous-branche de la new wave, celui-ci se caractérise par la prééminence d’un chant féminin clair et éthéré, souvent très haut-perché, flanqué d’une débauche d’effets sonores caractéristiques de la sobriété musicale des années 1980. Les artistes de This Mortal Coil ou encore Cocteau Twins en sont ainsi emblématiques.  

« Cantara », superbe démonstration de la maîtrise des techniques vocales orientales par la polyvalente Lisa Gerrard.

Mais ce n’est pas tout ; en dépit de sa dissolution à la fin des années 1990, le groupe a continué à influencer maints artistes, d’horizons multiples. Citons ainsi le groupe non moins éclectique et expérimental, Ulver, le roi de la scène progressive contemporaine Steven Wilson, ou encore les métaleux athéniens de Septic Flesh (à ne pas confondre avec leurs camarades de septique fosse). De loin en loin, le duo Gerrard/Perry resurgit ; ainsi en 2012, pour la sortie d’un nouvel (et dernier?) album excellent : Anabasis. Du reste, Lisa Gerrard poursuit une carrière solo profuse, riche de collaborations avec d’autres artistes comme Klaus Schulze ou dans le cadre du 7e art ; mais je me répète. Ce doit être la sénilité. Ou juste une absence de talent.
Et en parlant de talent, en l’an de grâce 2004, quelques artistes de la scène expérimentale ont justement entrepris un album hommage à Dead Can Dance intitulé The Lotus Eaters.
Pour les plus curieux d’entre vous, ou pour ceux qui souhaitent simplement retarder l’échéance d’une corvée quelconque, notez que le peuple des « mangeurs de lotus », ou Lotophages, apparaît dans l’Odyssée d’Homère. La consommation du végétal a pour effet d’effacer la mémoire de l’individu qui, oublieux de son identité, erre comme l’antique con maudit qu’il est dans son trou paumé de la Méditerranée. Pour en revenir à l’album-hommage, celui-ci s’avère assez inégal, en tant que strict inverse de ce qu’est Dead Can Dance. En effet, chaque artiste s’est cantonné à sa zone de confort, réinterprétant DCD qui à la sauce metal, qui à la sauce folk, quand le vénérable duo faisait au contraire feu de tout bois. 

Dead Can Dance constitue l’un des projets musicaux les plus ambitieux et les plus réussis de notre siècle, et je pèse mes mots. Rarement artistes eurent autant à cœur de concilier des instruments, des genres, des cultures et des époques aussi différents. Écouter DCD, c’est s’embarquer dans un voyage intemporel, ouvert à l’ampleur de la créativité humaine. Le plus merveilleux étant tout de même qu’en dépit de toute l’érudition sollicitée pour réaliser ces œuvres, malgré toute l’exigence dont firent preuve les musiciens qui les composèrent, celles-ci demeurent des plus accessibles. Aussi recommandé-je plus que vivement l’écoute de ce groupe prodigieux à quiconque souhaite passer un bon moment d’évasion musicale. Musicien pratiquant, mélomane averti, pétomane perturbant ou béotien étourdi ; tous, autant que vous êtes, ruez-vous dessus. Je ne sais pas si les « morts peuvent danser », mais en ce qui me concerne, je bouge allègrement mon gros boule sur ces mélopées envoûtantes. 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.