Emmaar, de Tinariwen : le blues d’un désert à l’autre

En dehors du gros métal frontal et de la musique traditionnelle japonaise, il y a un autre style très spécifique de musique que j’adore, et c’est le blues touareg (Nemarth pourra vous le confirmer, il en a bouffé quelques tartines lorsqu’il est venu dans mon antre). J’ai du bol en ce moment, ça a vachement la hype, du coup nombre de disques de tout plein de groupes que je ne connaissais pas fleurissent dans les rayons « musique du monde » de diverses enseignes. Si jamais ça vous tente d’en toper d’ailleurs, cherchez à « Mali », je crois que c’est là-dedans qu’il y en a le plus, ainsi qu’à « Niger ».

J’ai découvert le blues touareg avec ses émissaires les plus connus, j’ai nommé Tinariwen (« les déserts », pluriel de Ténéré en Tamasheq, la langue des touaregs). Leur dernier album Emmaar est sorti en 2014. Son concept a été imaginé par Patrick Votan, leur manager et producteur : et si les tenants du blues touareg allaient enregistrer cette galette dans le désert du Mojave, le berceau du rock stoner ?

 
Première chanson d’Emmaar, « Tourmast Tincha » donne le ton. C’est le poète américain Saul Williams qui déclame les quelques paroles en anglais au début du morceau.

Les enfants d’une région chèche

Comme dit plus haut, Tinariwen est le fer de lance de leur courant musical, qui a vu le jour dans le désert du Sahara. Et ce n’est pas parce qu’on a décidé de changer de désert qu’on va changer la recette : dès les premiers  instants, avec ces fameuses notes de guitares lancinantes distillées ça et là sur une rythmique à peine appuyée, on sait à qui on a affaire. De même avec la voix immédiatement reconnaissable de l’un des leaders du groupe, Ibrahim Ag Alhabib, toujours traînante et très apaisante. C’est d’ailleurs un des petits reproches que l’on pourrait faire au disque : qui est familier de Tinariwen ne trouvera rien de foncièrement changé avec Emmaar. Le groupe fait ce qu’il aime et ce qu’il connaît.

Petite mention spéciale pour les parties de basse (après tout c’est mon instru, flûte – « c’est la flûte, ton instru ? Je croyais que c’était la basse lol » – TG BOLOSS) à qui la production du disque rend très bien hommage. Le bassiste Eyadou Ag Leche donne une véritable personnalité à son jeu, c’est un véritable kiff que d’entendre certains passages comme la fin de « Tourmast Tincha » ou le morceau « Koud Edhaz Emin » (entre autres). On notera au passage qu’Eyadou joue sur une basse Fender Precision de 1957 offerte par Flea des Red Hot Chili Peppers, merci les Inrocks pour l’info.

 

Pour ceux qui auraient la chance d’aller les voir en concert, ne soyez pas étonnés de ne pas avoir la même formation que sur Emmaar ou que sur l’image ci-dessus. Tinariwen, de par sa nature même, ne fait jamais les tournées ni les enregistrements avec les mêmes membres, bien que certains soient des habitués. Cela est dû notamment à leur style de vie, aux difficultés de communication dans la région du Sahara. Parfois aussi à des raisons politiques :  leur ancien bassiste a rejoint les rangs  d’Ansar Dine, le mouvement islamiste touareg très actif dans le nord du Mali, et Intidao, un de leurs guitaristes, a été arrêté et emprisonné par eux.

Les paroles du disque, comme d’habitude, sont engagées et traitent des problèmes de leur peuple, surtout qu’il y a du grain à moudre sur ce thème en cette période troublée. Elles ne sont par contre jamais frontales, le groupe préférant traiter de tout cela avec force poésie. Ils abordent aussi l’exil du groupe et de la plupart de ses membres. Ouaip, il fallait bien du blues pour parler de ça.

Azawad – Mojave : deux déserts, deux ambiances

Si la musique ne change pas fondamentalement, le son est par contre différent, surtout si on le compare à leur dernier disque Tassili qui misait à fond sur l’acoustique. Un son plus rock, plus lourd, et de la réverb typique du stoner. Histoire de revenir à du fondamental et retrouver l’esprit du premier album The Radios Tisdas Sessions, Emmaar n’a pas été mis en boîte de manière conventionnelle, instrument par instrument, mais direct en prise live. La volonté de Patrick Votan, c’était de capter cette espèce d’alchimie qui s’opère lorsqu’ils jouent entre eux.

Autre parti pris du mixeur Vance Powell (mixeur son, entendons-nous, rien à voir avec l’appareil de cuisine qui n’y connaît pas grand-chose en musique je pense) : essayer de rendre cette ambiance « désertique » pour pousser encore plus le concept. On a donc collé un max de micros d’ambiance dans tout le studio plutôt que seulement des micros pour les instrus dans le but de bien retranscrire une idée d’espace vaste. Ça peut paraître un détail, mais il faut bien l’avouer : cette trouvaille rajoute un véritable cachet dans l’ambiance sonore générale.

Quelques musiciens de rock sont venus taper le bœuf avec les collègues, et pas n’importe lesquels : Josh Klinghoffer des Red Hot Chili Peppers, le guitariste ultra-polyvalent et producteur Matt Sweeney et le joueur de pedal steel guitar/violon/plein d’autres trucs Fats Kaplin. Pas question de gros solo ou de « featuring » bruyant sur Emmaar, leur présence est discrète et ne fait qu’ajouter leur savoir-faire à toutes ces ambiances sonores contemplatives uniques.

pedal steelPour votre gouverne, voici ce qu’est une pedal steel guitar

bandeau17Emmaar ne révolutionne pas le concept Tinariwen mais l’enrichit sans aucun doute. Loin du chaos de l’Azawad, les musiciens ont pu opérer de véritables choix artistiques qui ont donné au disque un son ultra-travaillé, rajoutant encore plus d’identité à la musique déjà extrêmement marquée du groupe. Si vous connaissez un minimum le blues touareg, vous avez déjà surement jeté une oreille sur cette œuvre, je ne vous apprends donc rien. Mais pour les amateurs de blues tout court qui aimeraient élargir leur horizon, ou tout bonnement pour des néophytes amateurs d’expériences musicales différentes, je ne pourrai que vous recommander Tinariwen, et plus précisément Emmaar qui ,même s’il n’est pas leur disque le plus « traditionnel » (puisque croisé avec des éléments stoner), porte une réelle volonté de nous faire partager un vrai moment de musique spontanée dans une atmosphère si particulière.

pochetteLa pochette du disque

Petrocore

Tout comme Narfi, Petrocore est issu de la sous-espèce des Trolls du Périgord (d'où son nom). Il se nourrit de tout ce qui passe à sa portée du moment que ça a été cuit dans de la graisse d'oie, voire de canard. Parce qu'il aime le gras, Petrocore est surtout versé dans la musique métal brutale et toutes sortes de produits faisant preuve d'un bourrinisme sans failles ou d'un humour pas fin.

Lâche ton cri

  • 29 juin 2015 at 14 h 44 min
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    Désolé si j’en ai pas dit plus sur Saul Williams, tu vas pas faire ton Saul pleureur hein !

    Tu l’as eue, la vanne ?

  • 29 juin 2015 at 13 h 57 min
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    Pour les avoir vus en concert l’an dernier, ils déchirent sur scène! Ils ont bien réussi à mettre en transe leur public (et il n’y avait pas que des hippies!)
    Et ne reléguons pas Saul Williams à une légende de vidéo youtube, ce qu’il fait en musique est génial aussi!

  • 27 juin 2015 at 7 h 50 min
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    Si Tinariwen vous a fait kiffer la vibes, vous pouvez aussi jeter une oreille au groupe Terakaft, qui est musicalement très proche et tout aussi bien.

  • 27 juin 2015 at 6 h 40 min
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    Très très sympa, ce blues touareg !! Ça donne bien envie d’en savoir plus ! Merci Pétrocore pour ce papier initiateur !!!

  • 27 juin 2015 at 0 h 12 min
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    Je confirme, j’ai passé de nombreuses heures dans l’antre de Pétrocore à écouter du blues touareg, je n’en regrette aucune seconde ! Amateur de musiques contemplatives, calmes et avec une véritable identité, n’hésitez pas une seconde et foncez !

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