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Gros Ours et Petit Lapin : tout mimi, reposant et intelligent

Il y a des jours comme ça où on a des envies de meurtre. Où l’on réalise au moment fatidique l’absence de papier toilette par exemple. Le genre de choses dont Narfi est tout à fait coutumier. Il aurait d’ailleurs beau beugler comme un phoque du haut de son trône que personne ne viendrait le sauver, le bougre. Heureusement, l’instinct de survie finit par reprendre le dessus. Mais ceci est une autre histoire, sombre, violente et au fond assez inintéressante.

Bref, il y a des jours où vous voulez tuer des grand-mères. C’est bien normal, et chacun a sa petite méthode pour redescendre en température, histoire de ne pas agresser le premier venu. Quand ça ne va pas, en ce qui me concerne, j’ai deux ou trois bande-dessinées pour faire passer la pilule. Gros Ours et Petit Lapin (Misma, 2016) en fait partie. Perle de tendresse et d’humour, l’œuvre de Nylso nous fait vivre les pérégrinations comiques et bucoliques de deux compères poilus que tout oppose ; le caractère aussi bien que les crocs. Un pur moment de détente pour les agités du bocal, qui n’en accorde pas moins une place prépondérante à la réflexion.

Dans les bois

Une myriade de traits dessine le feuillage d’une végétation ondoyante, qui semble se mouvoir sous l’effet d’un vent invisible. A peine entrevoit-on le court museau d’un ours poindre au travers de l’exubérant lacis d’herbes et de frondaisons. La truffe errante dans ce monde de verdure noire, Gros Ours traverse les premières planches en silence. Son corps est comme fondu dans cet océan que nul bord ne vient circonscrire.  Il en ressort une sensation tout à la fois d’indompté et d’immensité naturelle qui fascine. Chacune des pages constitue à cet égard un travail d’orfèvre, qu’il a fallu construire trait à trait. Le rendu en vaut indéniablement la peine : dès le début, Gros Ours et Petit Lapin campe une esthétique marquante qui s’émancipe des traditions du neuvième art.
Nylso n’enclot en effet jamais ses dessins dans des cases ; les phylactères et autres cartouches brillent ici par leur absence.  Tout s’enchaîne librement, à tel point qu’il est parfois malaisé de distinguer la succession des évènements dans le temps. Ce dernier semble ainsi être aboli, dimension superflue pour une bande-dessinée qui semble suspendue dans un univers originel et comme figé, plus spirituel que matériel, Eden sauvage que rien ne trouble.

Il est préférable d’accrocher au style de l’auteur. Une grosse moitié des planches ne nous propose en effet rien d’autre que de contempler les silencieuses promenades des deux amis. Celles-ci sont du reste fort léthargiques et l’on en attendait pas moins de la part d’un gros ours mollasson. Sieste sur la mousse fraîche qui recouvre les racines des arbres, au milieu d’une prairie d’herbes hautes et confortables, ou sur une branche à l’écorce point trop rugueuse, voilà, essentiellement, le programme de l’aventure, ce qui ne devrait pas vous changer de vos procrastinations du dimanche matin. Lire Gros Ours et Petit Lapin est bien plus qu’apaisant, cela renvoie tout un chacun à son inertie primaire et enfantine, celle que la vie quotidienne cherche à nous faire oublier par les contraintes multiples qu’elle impose. Les déambulations poilues des deux héros vous rappelleront votre nature profonde.

Du comique au pensif

Reste que par moment, et fort heureusement pour nous, Petit Lapin en a assez de tout ce silence. Lui l’excité s’emploie à remuer son nonchalant compagnon par intermittence, comme pour l’empêcher de s’assoupir pour de bon dans les taillis. Il en ressort des historiettes à la portée comique. De l’opportunité de se transformer en ours à la question de savoir si Petit Lapin pourra hériter de la fourrure de son ami après sa mort, les dialogues sont teintés d’une absurdité savoureuse.

Loin de s’épuiser dans le rire, ceux-ci abordent par ailleurs des sujets très sérieux. Les petites histoires d’animaux sont souvent un moyen d’aborder les réflexions les plus profondes et Nylso ne déroge pas à la règle, suivant une tradition qui remonte aux écrits d’Ésope. Ici, Gros Ours cite Vladimir Jankélévitch (« ne pardonne qu’à ceux qui viennent s’excuser »), là Petit Lapin s’interroge sur le sens de la vie et l’ordre du monde. Une curieuse maïeutique au rythme bancal se déploie peu à peu, ou tout du moins son esquisse, puisque la plupart des questions posées demeurent sans réponse. Gros Ours et Petit Lapin relève par petites touches de la fable ; on peut évidemment penser à La Cigale et la Fourmi. Mais la narration fragmentée, non linéaire et l’humour à la façon d’un comic strip (Garfield, Calvin & Hobbes) l’en éloigne indiscutablement. C’est ce curieux mélange (dont le format emprunte aussi quelque chose au roman graphique) qui rend l’histoire de nos deux héros aussi attachante.

Amitiés

Les tandems comiques, dont l’exploitation à portée humoristique ne date pas d’hier, reposent sur quelques ressorts bien connus : quiproquos, incompréhension mutuelle ou encore décalage entre l’apparence physique et le caractère (Laurel & Hardy) sont des ingrédients fonctionnant à coup sûr. Nylso, en reprenant de tels motifs largement éprouvés, cherche sans doute à faire rire, mais veut aussi traiter de l’amitié entre deux personnages que tout oppose. Nerveux, inconstant, Petit Lapin s’illustre par ses tourments et son désir de pouvoir qu’il n’apparaît guère apte à assouvir. Cette incomplétude chronique l’amène à s’agiter en tous sens et s’oppose au monolithisme apparemment tranquille de Gros Ours.  Impavide, celui-ci semble épuiser tout son être dans la contemplation monotone de ce qui l’entoure, sans se préoccuper outre mesure du lendemain. Excitation et calme. Satisfaction et insatisfaction. Ambition et modestie. Autant de traits qui départagent les deux amis et les confrontent à une altérité profonde.

Plus que la complémentarité, il ressort de ces divergences, tantôt une fascination (plus ou moins réciproque) voire une forme de jalousie – Petit Lapin désirant par-dessus tout disposer de la puissance physique de Gros Ours –, tantôt une incompréhension difficile. Au-delà de l’humour, Nylso évoque l’équilibre relationnel précaire, parfois éphémère conquis sur les différences objectives, équilibre du déséquilibre qui est au cœur des relations d’amitié les plus intenses et les plus incongrues. Sans en avoir l’air et sans forcer, Gros ours et Petit Lapin est ainsi bien plus qu’une bande dessinée composée de quelques blagounettes ;  elle amène des questions et un regard sur les liens interpersonnels tout à fait intéressants. Un beau périple, qui, par son silence omniprésent, ouvre la voie à une méditation salvatrice…

Graphiquement superbe, intelligent, tranquille, Gros Ours et Petit Lapin coche toutes les cases d’une excellente bande-dessinée. On se prend à rêvasser sur ces pages travaillées et noyées par la verdure qui se tournent sans effort. La découverte progressive des deux personnages et leurs aventures (finalement courtes) prêtent à rire, mais aussi à réfléchir sur un type de relation dont chacun a pu faire l’expérience. S’apprécier et se comprendre par-delà les différences qui nous divisent, voilà quelque chose qui sera toujours matière à réflexion.

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.

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