Steven Wilson – To the Bone : Pop ou flop ?

Le 18 août dernier sortait To the Bone, cinquième album solo de notre Seigneur et Maître Steven Wilson. Très attendu, celui-ci avait défrayé la chronique, avant-même sa parution, entre wilsonomites orthodoxes et progueux progressistes. En effet, depuis la sortie de Hand.Cannot.Erase. début 2015 (chroniqué ici), puis de l’EP 4.1/2 (pas chroniqué ici), saint Steven n’eut de cesse de prophétiser la venue d’un album aux couleurs plus pop, d’une nature inouïe au regard de son oeuvre. Qu’en est-il donc ? Le père Wilson a-t-il une fois de plus innové pour le meilleur, ou fanfaronné en hérésiarque histoire de hyper un peu ? Review de ce nouvel opus du « roi du prog » par l’exégète Fly. 

Jusqu’à l’os

La genèse de To the Bone s’ancre pleinement dans la réalité de notre époque, tout en adoptant un propos plus universel. S’il ne constitue pas un concept-album à proprement parler, l’opus aborde continûment le rapport de l’individu à la vérité (comme le montre la citation, déclamée en exergue du titre éponyme), à la foi, ainsi qu’au temps. Les conflictualités pouvant en résulter deviennent, logiquement, des thèmes récurrents de l’album, exclusivement écrit à la première personne. Témoins, les titres « Detonation » et « People Who Est Darkness », écrits en réaction aux attentats de 2015, qui épousent la perspective des terroristes et s’intéressent à leur perception des sociétés occidentales. Un autre sujet, éminemment actuel, n’est autre que la crise des migrants, traitée par le morceau « Refuge ». Là encore, les paroles adoptent le point de vue du réfugié, de façon sobrement tragique, sans user d’une rhétorique moralisatrice et ostensiblement politisée, façon port de sarouel en duo avec Manu Chao (no offense Manu !). Enfin, le morceau-titre lui-même ne déroge pas à la règle. Écrit par l’ancien guitariste d’XTC Andy Partridge, « To the Bone » aborde l’acception contemporaine de la « vérité », conçue comme une réalité changeante relevant désormais de l’opinion.

Au-delà d’une critique ostensible des alternative facts et autres fake news, « To the Bone » exprime de manière plus métaphorique une forme de régression intime pour Wilson, qui fut biberonné à la disco de Donna Summer, ou encore d’ELO, durant sa tendre enfance. Le morceau, à l’image de l’album, est pour lui un moyen de revendiquer cet ADN pop comme étant constitutif de son œuvre. C’est donc cette trame introspective qui, filée tout au long des morceaux écrits à la première personne, constitue l’ossature de l’album. Et qui confère, ainsi, une cohérence minimale à des pièces graves et élaborées (à l’instar d’un « Song of I » ou d’un « To the Bone ») et à d’autres, plus légères (« Permanating », « Pariah »).

Pop of the Top

De prime abord, To the Bone présente incontestablement un aspect cérébral et torturé, ambitieux (sinon pompeux), assez caractéristique de la musique progressive. Or, dès son annonce, celui-ci a été décrit comme un album « pop », notamment d’un point de vue formel. Steven Wilson lui-même a ainsi largement insisté sur le soin apporté à fournir un format de pièces plus court, des sonorités clean, ainsi que la visibilité d’influences pop des années 80. D’interview en interview, l’artiste égrène la prestigieuse lignée dans laquelle To the Bone tendrait, virtuellement, à s’inscrire : des groupes comme Electric Light Orchestra (ELO), Talk Talk, Tears for Fears, Kate Bush ou encore Depeche Mode, sont ainsi clairement revendiqués comme les inspirateurs directs de l’album. Son développement intervient, de surcroît, après la signature de Steven Wilson pour le label Caroline International Record. Cette nouvelle maison de disque, créée en 1973 en tant que filiale de Virgin, se caractérise par la diffusion d’univers musicaux très hétéroclites. S’il ne demeure pas comparable avec les majors tels qu’Universal ou Warner, le label a su produire des artistes de renom, sans se départir d’une audacieuse souplesse dans ses choix de distribution. Citons ainsi, à titre d’exemples, le titan du rap 50 Cent, l’électro expérimentale de Tangerine Dream, ou le nu metal de Korn.

Eh oui, la presse spécialisée dans le prog, ça existe

Ce nouveau contrat ne manqua pas de susciter une levée de boucliers au sein de la communauté prog. D’aucuns réprouvèrent sur le champ ce qu’ils tinrent pour la conclusion d’un pacte avec le démon mainstream tentateur. C’est pourtant faire montre d’une mémoire courte, comparable au mandat d’un certain maire palois au ministère de la Justice. En effet, si Wilson est demeuré fidèle au label Kscope au cours de sa carrière solo, il fut jadis amené, en tant que frontman de Porcupine Tree, à traiter avec d’importantes maisons telles qu’Atlantic Records (Fear of a Blank Planet, 2007)  ou, dans une moindre mesure, Roadrunner Records (The Incident, 2009). À leur décharge, la campagne promotionnelle de To the Bone a outrageusement appuyé cet aspect clivant, encourageant davantage le débat au sein même de la communauté prog que la mise en avant de l’album auprès d’un public plus large. Et ce, de l’aveu même de l’artiste concerné, lors de diverses interventions médiatisées. Que l’on déplore ou non cette politique de communication, force est de s’accorder sur son efficience.

Dommage que notre cher Davis Pujadas ne puisse plus l’interviewer

Une fois la première vague d’achat passée (souvent trompeuse car portée par une fanbase très fidélisée), le succès de To the Bone ne s’est guère démenti. Bien au contraire, ses ventes se sont accrues, maintenant l’album au sommet des charts britanniques durant cinq jours. Cette place ne lui fut ravie qu’au dernier moment, notamment par… Ed Sheeran, excusez du peu. La popularité de l’album se perçoit à travers toute l’Europe, comme en témoigne l’affiche promotionnelle ci-dessous. Aussi peut-on parler, sans exagération, de moment historique pour le rock progressif. Cet événement témoigne non seulement de l’existence d’une communauté de fans importante et active (sur les réseaux sociaux, ainsi que dans les milieux associatifs et les festivals), mais encore du renouveau d’un genre déchu depuis les années 1970. S’il serait prématuré de parler de retour en grâce du style progressif, To the Bone pose cependant un jalon sans équivalent dans son histoire récente, accordant une importante visibilité médiatique et une diffusion cruciale à un genre certes vivace, mais longtemps resté confidentiel. 

Puisse la prophétie du Telegraph se réaliser (mais, en tout état de cause, faut peut-être pas exagérer non plus)

Progue One

Comme on peut s’en douter, une partie de la fanbase de Wilson se mit à craindre une victoire à la Pyrrhus, sacrifice de la créativité sur l’autel de la notoriété. Si binaire que soit cette lecture de la situation, elle a le mérite d’interroger cette esquisse de démocratisation d’un genre boudé par les masses et oublié par la presse. L’accessibilité musicale, maître-mot de l’album claironné ad nauseam depuis janvier dernier au moins, appelait en théorie chacun à se positionner par rapport à ce tournant prétendument radical. 

Force est de constater que la plupart des morceaux observent, il est vrai, des durées globalement plus ramassées. Un véritable effort de définition de mélodies efficaces, exploitées de manière densifiée et répétée, est également discernable. À dire vrai, on ne peut que constater une évolution indéniable du son, là encore dans une orientation plus consensuelle. La présence affirmée de chants féminins typés soul, et d’une voix masculine haut-perchée, éloignent d’emblée l’œuvre du son progressif caractéristique. Au niveau instrumental, le changement est encore plus radical et manifeste. La section rythmique a perdu, pour ainsi dire, toute technicité, allant à l’essentiel. Loin sont désormais les extravagants enchevêtrements de ghost notes et de double pédale d’un Gavin Harrison, ou encore le son gras, bavouilleux et métallique du chapman stick de Nick Beggs. Wilson les a troqués, à dessein, pour des textures plus veloutées et des motifs plus passe-partout. Cette ambiance délibérément lisse est servie par un line-up changeant d’un morceau à l’autre ; l’équipe comprend non moins de 17 musiciens, parmi lesquels figurent quelques petits nouveaux comme David Kollar et Paul Stacey à la guitare, Mark Feltham à l’harmonica, ou encore le musculeux Craig Blundell à la batterie.

Tous ces éléments suffisent-ils à catégoriser sans appel To the Bone en tant qu’œuvre musicale pop ? C’est à mon humble avis excessif. C’est surtout faire le jeu d’une campagne promotionnelle qui, si elle s’est révélée efficace, n’en fut pas moins complaisamment trompeuse. Entendons-nous bien. Ce serait mentir que de nier la nature pop de certaines chansons, à l’image du dansant « Permanating », conçu comme un hommage exubérant aux tubes d’Abba et Electric Light Orchestra. Quant à eux, « Pariah », et plus encore le minimaliste « Blank Tapes » (pas franchement indispensable) remplissent convenablement le rôle de ballade pour amoureux désabusés, clope au bec et Baudelaire en poche. Tout cela considéré, le fameux aspect pop de l’album ne totaliserait-il jamais que… trois titres sur onze ??? 

Ne serait-ce qu’en termes de durée, les morceaux de To the Bone se révèlent, dans leur majorité, mal calibrés pour une large diffusion (à la radio par exemple) : sept d’entre eux excèdent en effet les 5 minutes. Si l’on considère « Refuge », celui-ci est conçu comme un long crescendo de près de 7 minutes, l’orchestration gagnant en ampleur et en volume jusqu’à une conclusion courte et minimaliste. Certes plus resserrés, les morceaux n’en demeurent pas moins, pour la plupart, construits et équilibrés selon des logiques progressives, avec de multiples sections et des ambiances hétérogènes. Au-delà de leur format, la texture sonore et la production des chansons relèvent, quant à elles, bien plus du rock alternatif que de la pop. Les guitares, avec en premier chef la Telecaster de Wilson, restent globalement saturées et surmixées, appuyant la rythmique en adéquation avec la basse et la grosse caisse. Le clavier, présent tantôt sous forme de piano sobrement clean ou de synthé industriel, joue lui aussi un rôle loin d’être anecdotique. L’orchestration évoque ainsi davantage le Pink Floyd finissant (1985-1995), ou les albums tardifs de David Bowie, que Depeche Mode ou Talk Talk. Certains passages constituent des quasi citations musicales de Porcupine Tree, à l’instar du solo de guitare sur « Same Asylum As Before » qui évoque méchamment la progression d’accords de « Prodigal » (In Absentia), ou de l’outro de ‘To the Bone », dont le chant est très similaire au refrain de « Black Dahlia » (The Incident, disque 2).

« Song of I », pendant sombre de « Perfect Life », interprété en duo avec la chanteuse suisse Sophie Hunger

À l’exception remarquable de « Song of I », qui correspond tout à fait au son torturé de l’antique cold wave, les moments strictement electro-pop de l’album, échappant à toute facture rock, sont   rarissimes. Ils ne sont pas davantage flagrants que d’autres innovations, pourtant invisibilisées par le raffut médiatique : conclusion funky de « Detonation » ; groove puissant, percussions tribales et harmonica saturé d’effets sur « To the Bone » ; cordes malsaines de « Song of I »… Aussi, qu’il s’agisse d’une ruse de communicant ou d’un paralogisme ingénu de la part de Wilson, To the Bone est bien loin de constituer un album rigoureusement pop. Tout au plus, peut-il être considéré comme un exercice de style fort réussi, et dont l’effort fut payant, de démocratisation de la démarche progressive. Toutes les prestigieuses égéries pop des glorieuses 80’s, énumérées à l’envie par le grand Steven lors des interviews, ne transparaissent que peu dans l’ensemble de l’album. Subtiles touches d’orfèvre, elles se font discrètes dans le corps d’une œuvre triomphalement wilsonienne, définitivement plus proche de Porcupine Tree (sous son jour le plus calme) que de Tears for Fears. J’en veux pour preuve les quelques bonus tracks de l’édition collector, tel « A Door Marked Summer » qui aurait gagné à figurer sur l’album.

To the Bonhomme

L’aspect le plus surprenant de To the Bone réside davantage, selon votre humble serviteur, dans son artwork. Les habituels clichés torturés de Lasse Hoile et les illustrations blafardes du Raven that Refused to Sing ont fait place à de simples photographies de l’artiste, en personne. Celui-ci, dans la plus pure tradition art-rock, s’y met en scène à la manière de Peter Gabriel, David Bowie ou encore Bjork. Cette focalisation sur la figure du chanteur se vérifie aussi dans les clips vidéos, épurés, frôlant parfois dangereusement avec le cheap. Le physique d’adulescent binoclard et cacochyme de Steven n’incitant pas à y voir une marque de mégalomanie, on peut s’interroger sur le sens d’une démarche aussi minimaliste.

2017 : avec la joie qui le caractérise, Wilson introduit le concept de « couleur » dans ses artworks

Rendons cependant justice à l’exception remarquable que constitue le clip de « Permanating », montrant l’artiste au piano entouré de danseurs de Bollywood survoltés. Dans ses 14 points, le président Wilson a en effet estimé que cette gestuelle joyeuse et chamarrée représentait l’accompagnement parfait pour son morceau le plus positif (ou le moins pessimiste, c’est selon…). Le booklet de l’album n’offre, quant à lui, que des clichés du buste de l’artiste, soumis à des éclairages ou à des aspersions de fluides diversement colorés. Sans doute s’agit-il d’accentuer la dimension personnelle et introspective de To the Bone, l’inscrivant en rupture visuelle totale avec les artworks précédents de Lasse Hoile et Jesse Cope (pourtant loués de longue date). À moins qu’il ne s’agisse d’un bukake de Teletubbies photobombeurs. Si le résultat à de quoi laisser perplexe, on ne peut encore une fois que saluer le souci d’innovation constant dont fait audacieusement preuve Steven Wilson.

En définitive, To the Bone constitue, à n’en pas douter, un évènement historique de diffusion du genre progressif. Son succès imminent, tant critique que commercial, couronne enfin un effort d’écriture et de composition cher à Steven Wilson. Néanmoins, force est de constater que l’on nous a menti sur la marchandise. La musique pop, pour le moins frelatée sur cet album, n’est en l’occurrence ni la plus flagrante ni la plus mémorable… Bien au contraire, c’est par son coté art-rock, sorte de pont entre le prog de Wilson et ses projets plus alternatifs, à l’image de Blackfield, que l’album fonctionne. Moins ambitieux que ne le furent jusqu’à présent les œuvres du virtuose astigmate, To the Bone n’en demeure pas moins un moment d’écoute très agréable, exploration d’un rock alternatif à la fois efficace, musclé, et sophistiqué. Il n’est pas non plus dépourvu de passages fort émouvants, comme le saisissant « Song of Unborn » ou le poignant « Refuge ». Pour conclure, cette cinquième traversée en solitaire vers des contrées moins ésotériques constitue une excellente porte d’entrée à l’univers de Steven Wilson, à défaut de combler à l’unanimité sa fanbase fanatisée (dans laquelle je m’inclus).

 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

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