Kill la kill, animé taré spotted

J’ai beau avoir roulé ma bosse question manga et animé, j’avoue que des spécimens comme Kill la kill on n’en rencontre pas tous les jours. Quand on se lance dans le premier épisode, on se demande bien ce que c’est que ce machin aussi excessif que les goûts d’un prince saoudien et dingue comme un Aguirre sous LSD. Mais à mesure que se déroule l’intrigue, si on a l’œil un tant soit peu attentif, on remarque que sous les gags potaches et les airs grandiloquents de poseurs de l’infini plus 2, se cache une multitude d’idées et de concepts finauds. On ne va pas s’en cogner la liste mais simplement en suggérer la portée, histoire de vous souligner l’intérêt d’un animé fort sympa, assez court (24 épisodes) et complètement fumé de la tête.

Histoire de fringues

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Affiche de propagande japonaise.
Affiche de propagande japonaise.

Néanmoins, il est assez complexe de parler de cet animé tant son histoire et ses enjeux sont timbrés. Et pourtant le propos est intelligent et amené avec de bons dosages. Commençons peut être avec quelques éléments d’intrigue afin de pouvoir s’y retrouver un peu. On suit Ryuko, jeune collégienne énervée en mode « je te dégage la nuque à coup de sabre si tu me saoules », qui fait ses premiers pas dans l’Académie Honnōji, école à l’humanisme un rien tempéré par une direction de caserne fasciste fanatisée et dirigée d’une poigne de carbure de tungstène par Satsuki Kiryūin, présidente du conseil des élèves.

 

Ne songez pas que mes qualificatifs ampoulés ne sont que des outrances littéraires. Je peine au contraire à résumer l’énormité des exagérations colossales qui règnent dans cet animé. Tout y est disproportionné, délirant, survitaminé et limite épileptique. Les corps des personnages, leurs tailles même, reçoivent en fonction de l’action des déformations visant à en accentuer l’iconisation.

Rien n’est parfaitement gratuit et ce langage visuel a une importance cruciale. En reprenant des compositions proches de celles que l’on peut voir dans les affiches de propagandes des anciens États totalitaires (personnages rayonnants, couleurs à forts contrastes, disproportion des silhouettes…), l’animé ancre visuellement son message dans cette trame historique tout en profitant du très fort impact visuel qu’elles génèrent encore.

Cette réflexion ne se borne pas à l’image, elle structure aussi une bonne partie du récit, puisque l’école Honnōji fonctionne complètement sous une logique dictatoriale.

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Satsuki

La présidente du conseil des élèves, Satsuki, s’aperçoit surtout de loin, perchée dans un halo de lumière au sommet de l’établissement et tous s’inclinent sur son passage. Elle matraque les oreilles de ses ouailles tremblantes avec de sonnants discours aux accents de novlangue très Orwelliens, comme par exemple « la terreur c’est la liberté… ».

Elle possède en outre sa garde prétorienne toute dévouée qui range les élèves dans un ordre militaire rigide où l’uniforme tient une place centrale. Thème important au pays du soleil levant, l’uniforme d’écolier (et plus encore d’écolière) se retrouve ponctuellement mis en question dans son aspect uniformisant et déshumanisant. Dans Kill la kill c’est à la charge nucléaire que l’on tire dessus. Il est présenté comme consubstantiel de la logique fasciste et d’ailleurs les élèves une fois rangés en rang perdent toute identité et particularisme physiques ; ils deviennent des clones comme dans Star Wars et pas un poil ne dépasse.

Mais évidemment, face à cette logique verrouillée et oppressive, la résistance s’anime. Sans vous spoiler complètement, le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont justement une approche du vêtement outrageusement inverse.

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Pour poursuivre dans la critique en règle de l’autoritarisme, l’animé s’en prend également aux écarts de richesse. Les résultats à l’école déterminent le sort des familles des élèves. Sur l’énorme pyramide que représente symboliquement la ville, le sort des populations va de l’écœurant bidonville aux demeures de standing d’une aristocratie richissime. Dans l’époque qui est la nôtre ce point est opportun et questionne frontalement le rapport à la pertinence d’enrichissements qui dépassent l’entendement. On y voit traité la fragmentation de la famille confrontée à l’hyper-richesse qui rend désabusé et cynique, comme on peut le voir dans un épisode de GTO (ça aussi si vous ne connaissez pas courez le voir pauvre fou!). Par ce biais, c’est tout le système de mise en compétition des élèves dans le cadre scolaire pour la réussite future dans la vie professionnelle qui est lynché. 

Si l’on résume, le scénariste, Kazuki Nakashima, étrille tout penchant autoritaire et uniformisateur dans nos sociétés pour exalter un vent de créativité et de liberté que Nietzsche qualifiait de Dionysiaque. Point de retenue, point de dirigisme, laissons éclater depuis les tréfonds de nos tripes ce souffle de vie que l’héroïne, Matoi Ryūko, incarne complètement.

Amphétamine

Parler de Kill la kill c’est aussi et surtout parler de la folie furieuse qui suinte par tous les pores de ce manga. Nous l’avons brièvement évoqué mais c’est très loin d’en épuiser toute la substance. Les déformations des corps dont il a été question plus haut ne font pas que souligner la hiérarchie dictatoriale, elles sont aussi présentes pour hypertrophier les sentiments, les postures, l’ampleur des combats. La réalisation est complètement frénétique et on reconnaît bien là la patte de Hiroyuki Imaishi, ancien du studio Gainax (Evangelion…) qui se dit lui-même influencé par John Woo et Robert Rodriguez, ce en quoi on ne va pas le contrarier. Allez donc voir son CV sur wiki c’est assez hallucinant. En tout cas avec Kill la kill il s’est bien amusé et au visionnage on reçoit des doses d’ardeur par paquets de douze.

Kill la kill10Les combats sont tellement dans une rhétorique visuelle de l’exagération que c’est une véritable jouissance de les regarder. Ne nous voilons pas la face, dans Dragon Ball Z, dans One Piece ou Bleachon adore ce sentiment de puissance qui se dégage des combats. Un coup de poing qui fracasse le sol et fait voler un corps sur des centaines de mètres, c’est un grand kif que nous sommes nombreux à goûter et que le manga en temps que genre nous le distille avec une belle générosité, comme la bande dessinée américaine d’ailleurs. Et bien dans Kill la kill il y a de quoi se repaître tout son saoul, avec de la donzelle en petite tenue par dessus le marché…

Mais ne criez pas trop vite au sexisme éhonté ; ce sont les nanas les vraies héroïnes de l’œuvre et leurs tenues légères sont à prendre à la fois comme satire (et non satyre) des normes du costume et comme volonté farouche de transgression pour affirmer son individualité.
Plus largement dans cette exaltation furieuse il convient de rappeler la place de la musique dans l’œuvre ; les thèmes musicaux des personnages sont assez dingues. Si vous voulez vous en faire une idée allez donc écouter celui d’Harime Nui sur Youtube, il me résonne dans les oreilles au moment où j’écris cette chronique et ça fait un sacré moment que ça dure.

 

Une drôle d’histoire

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Pan, écran fixe de la mort

Je l’ai dit en préambule, Kill la kill c’est complètement cinglé, et  l’histoire est totalement dans le ton. Je veux dire par là que ce n’est pas qu’une apparence décalée, c’est tout l’animé qui est dans cette logique. C’est du niveau de Hé mec elle est où ma caisse ? dans un registre différent. Cela commence dans un univers de manga des plus classiques avant que progressivement l’histoire prennent deux ou trois rails de coke et nous balance dans un trip complètement délirant. Ce qui est particulièrement bon c’est que rien ne les arrête et qu’à chaque outrance répond une autre plus énorme encore. Il est certains que ceux qui n’aiment pas ce registre et préfèrent les drames affectifs ou les œuvres d’un hyper-réalisme torturé doivent fuir comme la peste Kill la kill qui leur ferait, je pense, l’effet d’un quintal de sucre dans leur thé Earl Grey de Patagonie inférieure. 

On en arrive ici à l’épineuse question du « fun », ce concept fourre tout qui permet à Hollywood, par exemple, de nous balancer au visage des sous-produits décérébrés, stupides comme un poisson rouge perfusé à BFMTV. Entendons-nous bien, le fun dont il est question dans Kill la kill c’est un fun d’une autre trempe, un fun qui n’a pas sacrifié sa virginité anale sur l’autel du bon goût mercantile. Kill la kill n’a pas immolé sa joyeuse folie furieuse et son ton irrévérencieux pour être plus vendeur. S’il est fun c’est parce qu’il rit de bien des choses et également de lui-même. Il détourne pour le lol les codes du shonen, les enfle et éclate de rire en voyant le résultat. Et pourtant, nul accent nihiliste dans cette histoire puisque le manga ne tente pas de revirement postmoderne de mes deux et reste au contraire dans le classique langage du manga pour ado, avec simplement un peu de recul, comme bien d’autres œuvres de ce type en ont. Avec celui-ci il faut juste éviter de se laisser trop déconcerter par la forme pour en apprécier toute la saveur.

bandeau17Je conseille évidemment Kill la kill, mais je sais aussi que c’est le genre d’animé qui ne peut absolument pas faire l’unanimité. L’outrance est un thème avec lequel certaines personnes sont plutôt mal à l’aise. De même les gags couillons, les détournements du shonen peuvent gonfler ceux qui préfèrent des œuvres plus mesurées et plus « réalistes » (de l’importance des guillemets). Pour les autres allez donc jeter un œil à ce grand port’ nawak qui n’a peur de rien et vous fera atrocement plaisir avec ses scènes de baston atteintes du mal sacré.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.