Le Roy des Ribauds tome 2, ça sent le pâté pour le Triste Sire

Il y a un an nous découvrions ensemble une sacrée bande-dessinée à l’ambiance chaleureusement médiévale et qui proposait une lecture de cette époque dans un ton très contemporain. Nous avions alors plus que validé, depuis la sobre et efficace couverture jusqu’aux tréfonds de l’intrigue. Restait bien entendu à confirmer avec un second volume, chose qui n’était a priori pas aisée parce que l’histoire avait une conclusion et s’il restait des éléments fondamentaux en suspend, il fallait de nouveau insuffler de l’enjeu dans l’intrigue pour la faire rebondir et éviter de s’enferrer dans une mécanique trop bien huilée.

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Afin de péter le suspense comme un gros sagouin, autant déjà dire que cela fonctionne parfaitement. Le scénariste Vincent Brugeas décide carrément d’envoyer son héros, le Triste Sire, dans le sillage militaire de son maître, le roi de France, guerroyer contre l’Angloi. Résultat, il n’est plus là pour veiller sur le monde des ombres de la capitale où se font déjà entendre des murmures d’intrigue contre sa poigne de fer. De nouveaux personnages font leur entrée en scène et anéantissent le patient travail de notre Roy des Ribauds, qui va devoir compter sur ses plus fidèles alliés et sur son habileté pour reprendre la main dans ce terrible jeu de dupes où se décide plus que le contrôle des lieux de plaisir et de boisson, mais bien l’avenir du Royaume de France… 

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Heuu, tu peux arrêter de me regarder comme ça ? ©Akileos

La première chose qui saute aux yeux en prenant conscience de cela, est que l’auteur ne recule pas du tout devant les difficultés qu’il impose à son héros, confiant qu’il est sans doute dans ses capacités à reprendre le dessus et à triompher des pires embrouilles. Cela est totalement cohérent avec l’aura mystérieuse qui enveloppe Tristan et avec toutes les bribes d’informations qui nous parviennent de son passé. Mis en péril, il se révèle un peu plus, mais doute, s’emporte, réfléchit… ce n’est pas un monolithe inatteignable, c’est un professionnel redouté que l’on tente de faire tomber en le prenant par ses faiblesses. L’idée de l’éloigner de Paris et de lancer de nouveaux personnages dans sa chasse-gardée au moment où il ne peut y agir, est en plus une idée symétrique de ce qui va se produire entre le roi de France de l’époque considérée, Philippe Auguste (dont nous avons parlé dans le premier article) et son rival « anglais », Richard Cœur de Lion. Le roi de France profite de la captivité de Richard pour lui reprendre des terres et affaiblir ses positions avant le retour, plutôt colère, de celui-ci. Cela souligne le caractère très tactique de l’époque, la sournoiserie des luttes, la place de l’intrigue de cour dans les affrontements de puissances, qui sont aussi des affrontements de familles. En conséquence, le travail de Brugeas est en plein dans la sphère du probable, dans une idée de l’adaptation de l’Histoire fidèle. 

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L’introduction de nouveaux personnages dans ces manigances est une bonne idée, d’autant qu’ils sont majoritairement bien caractérisés, ce qui évite l’écueil classique de la perte d’identité. Quand on finit par se demander qui est ce bonhomme que l’on n’a pas vu depuis trois planches, c’est qu’il y a eu des soucis dans son individualisation. Dans Le Roy des Ribauds cela ne se produit pas même si, petit bémol, j’attendais un peu plus de matière concernant un nouveau grand méchant, le Rouennais… Est-ce que cela viendra dans les prochains tomes ? C’est plus que probable, mais pour celui-ci je trouve qu’il manque un peu de relief en comparaison d’autres, comme le flamboyant Renaud de Damartin. Hé oui, le bon Renaud, vous savez le salopard de Kingdom of Heaven ; c’est un personnage historique qui a laissé un souvenir dans les annales de la Grande Histoire, presque aussi chargé que Néron. Il semble avoir foutu un sacré bordel en Terre Sainte et le voir entrer dans Le Roy des Ribauds est quelque chose de très intéressant. C’est un puissant seigneur et dans le même temps quelqu’un qui souhaite baigner dans le monde souterrain… autant dire un rival terrible pour Tristan…

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Salopard, pour vous servir ©Akileos

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C’est beau… ©Akileos

Sans vous en dire trop, on découvre aussi un nouveau personnage qui règne sur un monde encore plus occulte et secret que le Roy des Ribauds, et qui cristallise tout un tas d’influences, depuis la cour des miracles de Notre Dame de Paris jusqu’à des représentations plus « fantasy » du Moyen Âge. Cela crée une nouvelle ambiance et contribue à épaissir encore le sac de nœuds qu’est Paris à l’époque. L’introduction de ces nouveaux personnages et les références plus appuyées à l’Histoire, notamment par la guerre entre Royaume de France et d’Angleterre, amènent la BD à proposer une nouvelle représentation littéraire et « mythologique » de l’époque. On l’a vu, les deux auteurs ont puisé auprès de Druon et de ses Rois Maudits pour faire naître leur idée. Ils en sont à l’âge, dès le deuxième tome, de la création d’une grammaire contemporaine de cette période. On leur souhaite d’avoir autant de succès que Druon ou Walter Scott (auteur d’Ivanoe) mais déjà, dans les charges symboliques qu’ils insufflent à leur œuvre, on ressent la mise en place de quelque chose d’iconique.

 

Mais voilà, quand la barre est placée très haut et que les idées qui la soutiennent sont assez ambitieuses, il faut que les auteurs soient à même de tenir le cap et même d’en rajouter, parce que si cela s’essouffle, le lecteur peut ressentir une déconvenue plus grande encore que face à une œuvre moins prometteuse. Concrètement Brugeas et Toulhoat ne faites pas comme Les Chroniques de la Lune Noire, BD qui partait pour redéfinir les codes de la fantasy et qui s’est étalée lamentablement sur beaucoup trop de volumes sans qu’il n’y ait plus rien à raconter. Mais on n’en est pas là, loin s’en faut. L’énergie est présente et si le texte la porte, le dessin n’est pas en reste. 

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Comment travailler une ambiance. ©Akileos

On l’avait vu, Le Roy des Ribauds c’est un travail de dessin de grande qualité. On retrouve les ambiances, tons chauds/froids utilisés en contrastes pour donner le décor d’une scène. L’économie de couleur est toujours présente ce qui permet de mettre davantage l’attention sur l’atmosphère que sur des détails factuels de costumes par exemple. Mais cela est plus secondaire face à la maestria des cadrages. Toulhoat s’amuse et tout y passe. Les codes du western par exemple sont partout, avec des lignes d’horizon collées au sol pour augmenter l’ampleur visuelle d’un personnage, des effets panoramiques pour accentuer un mouvement… Le découpage est lui-même sacrément dynamique et garde malgré tout beaucoup de clarté. Ce n’est pas la moindre affaire que de dynamiter l’ordre sacro-saint des cases dans l’école Franco-Belge, mais autant le faire avec justesse. Toulhoat est vraiment très à l’aise avec ça et on ressent bien le plaisir qu’il prend à composer ses planches. Par exemple p. 31 et 32 ; sur deux planches en pages entières dans lesquelles deux personnages avancent, scène qui devrait être plutôt lente, il a inséré plusieurs petites cases qui sont comme autant de stimuli extérieurs, comme des sons dans le noir qui permettent de garder la tension pour les personnages… et le lecteur.

Non et puis là-dessus vous y rajoutez des contre-plongés, des scènes de batailles avec des dizaines de combattants, des scènes de bagarres dynamiques, des vues urbaines… et vous voyez que le gars il sait faire, qu’il a bossé et qu’il a du talent. Quand on voit le chemin parcouru depuis Block 109, on se rend compte de tout le potentiel du dessinateur… A suivre mes amis, à suivre…

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©Akileos

 

Regardez donc la suite de cases p. 125, pendant que le Triste Sire se relève, et dite moi que ce gars n’a pas d’idée de composition !

Verdict

Un scénario plein de rebondissements, de vrais risques pris dans l’intrigue et un dialogue toujours au poil entre dessin et texte… Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ma bonne dame ; on a du lourd sous la main et si vous avez aimé le premier tome et ben vous aimerez aussi celui-là. C’est pas plus compliqué que ça. Ne venez pas nous vriller la tête avec des conneries du genre « maaaais l’originalité du propos ? Je crois que les auteurs restent dans une zone de confort… » C’est de l’argumentaire de qui n’a rien à dire ; il n’y a pas besoin de nous envoyer le Triste Sire sur la Lune ou contre les Comanches pour rendre l’histoire haletante.

Ce que les autres trolls en ont pensés :

Lazylumps : Le Roy des Ribauds s’annonce comme une des séries BD les plus prometteuses depuis des décennies. C’est avec Bloc 109 que je me suis à nouveau intéressé au média, c’est avec le Roy des Ribauds que la BD a trouvé une place toute particulière au sein de ma bibliothèque. Les mecs sont beaucoup trop talentueux, c’est excessivement énervant.

 

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Bonus nichons ©Akileos

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.

Lâche ton cri

  • 5 mars 2016 at 17 h 22 min
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    Merci de ton retour! On va les suivre de près nous aussi ; vu leur marge de progression je pense qu’ils peuvent encore nous étonner.

  • 1 mars 2016 at 16 h 25 min
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    Entièrement d’accord avec tout ça. C’est aussi ma série « gros coup de cœur » du moment et qui s’est fait instantanément une place de choix dans mon Top BD. J’attends la suite avec impatience pour voir jusqu’où elle peut se hisser.

    Quant aux dessins et à la composition, c’est juste un bonheur de regarder des trucs comme ça.

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