Le Vidéaste du Mois #3 – Interview de La brigade du livre

Le Vidéaste du Mois :

Une chronique avec la complicité de la Vidéothèque d’Alexandrie

Les émissions web ont pris une place de plus en plus importante dans nos pratiques culturelles, au point de remplacer chez beaucoup d’entre nous la télévision. Des petits passionnés qui papotent en facecam floue aux désormais professionnels du contenu vidéo, internet fourmille d’une galaxie de créations à déguster sur votre PC ou votre tablette du turfu. La fulgurante histoire du web a déjà donné tort à ceux qui pensaient que seuls y survivraient des formats courts humoristiques, à base de chatons ou éventuellement de let’s play maquillage. On a d’ores et déjà connu l’avènement des contenus culturels, pédagogiques et de vulgarisation. Et au Cri du Troll, qu’on mange ou non du vidéaste 2.0 au petit déj’, on considère que ces créations ont mérité qu’on les traite à égalité avec les formats plus traditionnels.

Les copains de la Vidéothèque d’Alexandrie font vivre une association de promotion des contenus culturels sur le web. Leur site partage quotidiennement des émissions causant science, littérature, ciné, art et tout autre sujet susceptible de vous cultiver à n’en plus finir. A cause d’eux, vous n’avez plus aucune excuse pour dire « je ne sais pas quoi regarder ».

Pour cette chronique mensuelle, les chasseurs du Cri du Troll attrapent un petit vidéaste sauvage dans le vivier des contenus sélectionnés par le regard affûté de la Vidéothèque. Dans le respect des conventions de Genève, nous le soumettons ensuite à quelques questions de notre cru (souvent aussi sottes que grenuttes, vous commencez à nous connaître). On espère que cette chronique vous permettra de découvrir des chaînes qui vous plaisent et d’en savoir plus sur ces étranges animaux du web.

vdeIllustration © Lolikata

Post-apocalivre

2020, la culture est devenue une guerre ouverte. Dans la sphère littéraire, certains n’hésitent pas à franchir la ligne de la légalité. Trafic, assassinats, mafia… Face à cet effondrement civilisationesque, il existe une police particulière, une brigade du livre nommée GIPL.

C’est avec cette introduction farfelue que démarrent les vidéos de la chaine La brigade du livre. Ça donne direct le ton, on va parler littérature mais on va un peu partir en sucette aussi, et ça on aime. L’équipe alterne plusieurs formats pour développer son univers, le principal étant les vidéos GIPL qui racontent pour chaque épisode une descente de la brigade chez un auteur connu pour enquêter sur ses travers, et là ils y vont pas avec le dos de la cuillère. Ça balance sévère, c’est volontairement du gros troll pas bien subtil, de George R.R. Martin à Guillaume Musso en passant par Stephen King (QUOI ?!), les rouleaux compresseurs de nos libraires en prennent pour leur grade, jugez plutôt :

 

La série écrite par Lilian Peschet et Michael Roch a un ton assez particulier qui penche souvent vers la comédie absurde. Mais petit à petit, ils installent un fil rouge scénaristique à base de complots, trafic de drogue et sectes, la brigade va devoir remonter vers le cerveau de l’opération. Ils arrivent à créer tout un univers en semant quelques mystères sur leurs différents personnages, on nous tease un background qu’on effleure à peine et ça se construit admirablement bien au fur et à mesure. Et les personnages, parlons-en : Le GIPL compte quatre membres qui sont Kilke (Michael Roch, co-créateur de la série), Harlock (François Theurel, AKA le Fossoyeur de films), Madèle (Nikita Rasse, OK, j’avoue, ça m’a fait rire…) et Orian (Adrien Darricau de la chaine Raptus), et si le jeu d’acteur est pas vraiment époustouflant, c’est leur écriture d’ensemble qui va vraiment accrocher l’internaute.

On nous conseille une écoute au casque, et effectivement, le son n’est pas le point fort de la réalisation. Entre Orian et Harlock qui déforment leur voix, et une captation pas toujours maîtrisée, il m’est arrivé plusieurs fois de louper des vannes ou de pas comprendre des répliques, m’obligeant à rejouer une séquence. Mais du point de vue visuel on s’amuse beaucoup ; de la mise en scène aux cadrages, ça expérimente, ça joue, ça bouge. Sans être du Spielberg, c’est très divertissant et ça nous change des youtuberies classiques.

Lecteur Chronique

Les autres vidéos de la chaîne sont beaucoup plus sobres, les chroniques de Kilke sont plus proches de ce qu’on trouve sur Youtube en général, du moins sur la forme. Le monsieur nous parle bouquins, face caméra, chaque épisode tournant autour d’une thématique centrale pour nous présenter quelques livres. Mais pour autant, on est loin du « booktubeur » lambda, chaque chronique a un propos et une cohérence, développe une idée, tout en gardant un ton ludique et quelques vannes bien senties. En plus, on nous glisse toujours un petit complément d’histoire par rapport à la trame générale du GIPL, il est donc conseillé de regarder les vidéos dans l’ordre de parution pour tout apprécier.

 

Et enfin, dernier né de la chaîne, les vidéos « Pas l’temps de lire » s’attaquent à un auteur en particulier pour chaque numéro, le présentant pour donner une vue d’ensemble du personnage et de son œuvre. C’est direct, efficace, concis et pertinent. On a eu du Lovecraft, K. Dick, Werber, de quoi se faire une idée d’un auteur qu’on a jamais abordé, ou en avoir une petite vue d’ensemble si on a loupé des trucs. Ces deux derniers formats sont très agréables à regarder, bien développés, bien présentés. Dans ce qui se fait sur Youtube niveau chronique littéraire, c’est clairement le haut du panier, voire au-dessus du panier, loin, très loin au-dessus. 

La brigade du livre arrive à nous parler littérature sur Youtube (déjà, ça c’est cool) mais construit un vrai univers de fiction autour de ses personnages, mêlant narration et analyse pour une série au caractère bien particulier et très réussi.

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kilke2Photo © Thomas O’Brien

Bonjour Michael ! Ça va, j’ai pas dit trop de conneries dans ma présentation ? Des compléments à apporter ?

Non, j’ai l’impression que tout y est. Les qualités, les défauts, tout est très juste. Petit retour sur la genèse du projet, pour compléter : c’est parti d’une idée toute conne de mettre en scène ces personnages de la Brigade tapant dans tous les sens du terme avec outrance sur des auteurs connus, et d’un constat, celui que la littérature de l’imaginaire sur Youtube était sous-représentée (et surtout de manière incomplète). On y est allé avec nos mains, Lilian et moi, et avec notre petit passif d’auteurs pulp (d’où l’outrance), et c’est là qu’on a compris ce qu’est un scénario, un tournage ou un montage, ce qui marche, ce qui ne fonctionne pas. On a appris chaque jour de cette année, nos erreurs sont visibles, mais elles servent de jalons et de mesure à notre amélioration. On est assez fier de ce qu’on a accompli jusque-là.

Y’a de quoi être fier, oui ! Satisfait de la réaction du public internétal ?

Satisfait, oui ! Et même bien surpris par l’engouement et l’enthousiasme toujours grandissant autour de la chaîne. Les internautes sont particulièrement bienveillants. Je pense que ce rassemblement autour d’une passion commune y est pour beaucoup. On a quand même nos trolls, mais on les nourrit bien comme il faut.

Parler de littérature sur Youtube, c’est peut-être le sujet le moins « visuel » qui existe, y’a une difficulté particulière pour aborder ça en vidéo ?

 Ça a été la plus grande problématique de nos débuts. Nous avions, entre autres, pour modèle ce que fait le Fossoyeur de Films, très peu de facecam, beaucoup de voix off par-dessus des séquences de films. C’est impossible pour un livre. Il a fallu trouver autre chose. Bruce, d’E-penser, a trouvé un moyen à lui, en alternant ses déplacements et les couleurs de ses plans. Sa gouaille accroche bien, aussi. Pour ma part, j’ai fait pas mal de tests, pour connaître le rendu et les réactions des abonnés. Au bout de huit chroniques, je pense avoir trouvé la bonne astuce, le bon compromis entre facecam, dynamisme et illustration vidéo.

 

Vous n’avez pas honte d’être plus sympa avec Guillaume Musso qu’avec Stephen King ?

On ne fait que notre boulot !

Sans déconner, Lilian et moi, on adore Stephen King. C’est pour ça qu’on se permet d’être aussi critique. Pareil pour George Martin. On s’éclate à prendre leurs points faibles, on les tord, on les étire, on en dresse une caricature extrême, ça nous donne « les faits » que les brigadiers donnent à chaque intervention. Mais rien de tout ça n’est fondé. Quand on force G. Martin a dire qu’il écrit du Dallas-Fantasy, a-t-on besoin de préciser que c’est (une tentative de faire) de l’humour ? Quant à Guillaume Musso, on ne l’a jamais lu. Je crois avoir déchiffré les dix premières pages d’un de ses romans (l’histoire d’un démon qui tombe amoureux d’une humaine, je crois) mais n’ai pas poursuivi l’affaire. Sa présence dans la série, c’est qu’il est un personnage de l’univers que l’on développe. C’est ce que beaucoup de personnes oublient : le GIPL ne transcrit pas nos idées critiques, c’est d’abord une fiction avec un background dans lequel s’inscrivent des auteurs réels. Ils n’ont de réel que leur nom, puisque Musso est un ancien capitaine de Brigade qui a mal tourné depuis qu’il prend de la nave (cette drogue, objet de tous les trafics).

Le GIPL part parfois vraiment dans l’absurde au niveau de ses vannes, et même de ses critiques, un goût particulier pour le n’importe quoi ?

C’est la patte de Lilian. En tant qu’auteurs pulp, qui ont signés chez Walrus, maison d’édition pulp s’il en est une, on s’autorise souvent des divagations scénaristiques rocambolesques, quitte à sortir de la cohérence. C’est ce qui fait la force et le dynamisme de l’équipe d’auteurs chez Walrus. Je ne sais pas si on retrouve ça chez d’autres maisons. Ici, tous les auteurs se connaissent et échangent constamment des idées et des « grands n’importe quoi ». Ça s’en ressent dans nos textes en communs (les Walrus Institute) et il faut parfois nous tenir la bride, ce que Julien Simon (surnommé Herr Saïmone), le directeur de la maison, fait très bien.

Pour le GIPL, les vannes ne fonctionnent pas toutes. L’écriture pour l’écran est très différente de l’écriture pour un texte. Il en va de même pour les ressorts scénaristiques, les répliques plus ou moins téléphonées, les actions ou les plans en trop. On s’en aperçoit bien et on corrige ça petit à petit. On prend de l’XP, quoi.

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Photo © Michael Roch

Certains pans de l’histoire des personnages sont à peine effleurés, notamment sur Orian et Madèle, ça reste très énigmatique. Vous en avez pas mal sous le coude à ce niveau-là, non ?

Avant d’écrire le premier épisode du GIPL, nous avions établi tout un univers avec le détail de chaque personnage. Eh oui, Orian et Madèle sont un peu laissés pour compte dans la websérie, mais c’est autant pour des raisons techniques que scénaristiques. Nous n’avons pas les moyens d’une boîte de production, nos tournages se limitent souvent à une grosse demi-journée pour pouvoir réunir tout le monde hors horaires de boulot, il faut donc aller à l’essentiel. Et l’essentiel est l’histoire que nous racontons, qui n’est pas celles de nos personnages, mais l’enquête d’une brigade dans sa remontée d’un trafic de drogue touchant le milieu littéraire, menée par Harlock, le capitaine, et la contre-enquête menée par Kilke (dans les chroniques). Les personnages de cette brigade sont mystérieux, ils ont des choses à dire, mais on ne peut pas en dévoiler plus que le scénario nous y autorise.

C’est pour ces raisons qu’on tend à développer le côté transmédia de la Brigade du Livre. Lilian est chargé de rédiger des novellas sur la genèse de Harlock. Je suis sur un projet BD centré sur Madèle avec une très chouette dessinatrice. Nous verrons si cela aboutira. Pour l’instant, seules des photos sont partagées sur notre page facebook selon les paliers d’abonnés atteints.

Justement, pour moi c’est pas un défaut, j’aime bien le suspense que ça laisse planer sur ces personnages. Y’a eu des réactions du public là-dessus ?

Nous avons eu toutes sortes de réactions. De ceux qui ne comprennent rien à ceux qui émettent quelques théories sur qui sont les personnages et d’où ils viennent. Ces deux catégories sont rares, cela dit. La majorité des abonnés se laisse agréablement porter par l’histoire. Et tant mieux.

Le mélange chronique/fiction a l’air de bien fonctionner sur le format Youtube, je pense à vous, à Nexus VI, ou même au Fossoyeur qui commence à se construire une mythologie aussi… D’où vient cette idée farfelue ?

Pour le coup, celui qui m’a inspiré cette idée, c’est @Inthepanda, avec sa chaîne Unkown Movies, où un personnage serial-killer donne des critiques de films tout en cherchant à échapper à la police, et accessoirement en tuant des gars qui ne savent pas apprécier le cinéma à sa juste valeur.

Lilian avait déjà développé une Brigade du Livre (de la SFFF, à l’époque) sur un blog. Je me suis dit que si on voulait parler de littérature de manière dynamique et nouvelle, il ne fallait pas s’y prendre comme ce qu’il se fait sur le « booktube » actuel. Et raconter une histoire en plus des chroniques serait un bon moyen de capter l’attention.

Cela donne notre résultat : une fiction où  l’on dégomme la littérature et des chroniques où je m’attache à présenter des perles issues de mes lectures personnelles.

Entre toi, le Fossoyeur, Axolot, French food porn, etc… y’a une mafia de youtubeurs à Avignon ?

Il y a toute une team de vidéastes, oui. Nous sommes huit potes, avant tout. Et notre complémentarité nous donne une certaine force : Axolot, chroniques de découvertes et d’étonnements, French Food Porn pour les recettes de bonne cuisine, Raptus pour des courts-métrages absurdes, le Fossoyeur de Films pour la critique et la chronique cinéma, le Professeur Martinez pour des anecdotes rigolotes sur le football, Thomas O’Brien pour des performances musicales à la batterie, et Plateau Télé pour des recettes rapides tirées de l’univers cinématographique.

 

Là on arrive sur la fin de la « saison 1 », qu’est-ce que vous prévoyez pour la suite de la chaîne ?

Veux-tu vraiment être spoilé ? (NOOOOOOON !!!) L’épisode 6 du GIPL arrive au mois de décembre. Ce sera la dernière vidéo de l’année, car elle me demande beaucoup de boulot. Elle donnera des indices sur ce qui va se passer après, scénaristiquement parlant.

Pour ce qui est des programmes, il y  aura aussi une petite évolution. Il y aura toujours des chroniques de livres, des focus « Pas l’temps de lire » sur des auteurs, mais aussi des vidéos plus généralistes sur la littérature, peut-être même d’autres interviews d’auteurs. On va bien s’amuser.

Tu es toi-même auteur, d’après nos informateurs ? Dis-nous tout !

Je suis auteur étiqueté pulp – et tu sais par mes vidéos ce que je pense du pulp et des étiquettes. En fait, j’ai commencé par écrire des recueils de nouvelles fantastiques, puis j’ai dévié en fonction de mes goûts personnels d’écriture. Le pulp m’intéresse beaucoup parce qu’il permet ce mélange des genres et cette profusion des idées. Mes deux derniers romans sont du pulp à tendance SF (anticipation pour l’un, post-apo pour l’autre). D’ailleurs, Mortal Derby X (le tout dernier) a reçu un très bon accueil. Une suite est donc prévue, je la lancerai d’ici un an. Avant cela, d’autres publications sont déjà programmées (un énorme roman collectif en deux volumes aux Éditions du Peuple de Mü, en décembre, « Les Vicariants ») et des textes sont dans les starting-blocks, dont un à base de samouraïs et de dinosaures.

À côté, je commence tout juste à créer des scénarios pour des jeux vidéo, en tant que Narrative Designer. On verra où nous mène cette aventure, mais sûrement très loin.

Du coup, la nave, ça existe ? Ça marche bien ? (on est entre nous, tu peux y aller)

La nave, c’est cool. Je crois que je suis vraiment accro, aussi. Mais je la prends pure, ça m’évite d’écrire de la merde.

D’ailleurs merci pour les échantillons gratuits. Et merci beaucoup d’avoir pris le temps de répondre à ces questions, j’ai hâte de voir ce « season finale » du GIPL ! Un mot de la fin ?

Ailleurs. Car c’est là où tout se trouve, le bonheur, la vérité, le futur…

harlockPhoto © Thomas O’Brien

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