L’enfant de Poussière : la saga de Syffe

Qui a osé dire que la fantasy française était morte, QUI ? Entre un Jaworski au sommet, un Stéphane Plateau, une Justine Niogret ou encore une magistrale Christelle Dabos, la fantasy française se porte à merveille, merci pour elle. D’autant qu’elle accouche encore et toujours d’auteurs prometteurs qui savent raconter.

Comme un éclaireur de mondes nouveaux, Patrick Dewdney nous rapporte ce qu’il a vécu sur les terres des primautés de Brune, de petits fiefs autonomes qui évoluent sous l’égide d’un roi. Et comme tout bon conteur, il nous narre la geste de Syffe, ce héros promis à de grandes choses. Êtes-vous prêt pour une bonne grande claque de fantasy ? C’est par ici que ça se passe.

Quand Syffer passe, la poussière s’efface

Le roi est mort. Et l’effet domino de cette nouvelle réveille les vieilles rancœurs en conduisant petit à petit le monde vers une inexorable guerre de prestige et de territoires. Loin de toutes ces considérations, Syffe évolue dans le chaos ambiant en voyageur juvénile. Enfant des rues, il arpente les jeunes années de sa vie en compagnie de trois amis, orphelins comme lui qui goûtent leur jeunesse tant bien que mal. Entre la misère de leur condition et la liberté candide de leurs jeunes années, Syffe sera rapidement rattrapé par la vraie vie, celle qui fait disparaître les enfants dans les ruelles sombres, celle qui fait sortir des bois des créatures oubliées… Celle qui va faire de lui tantôt un espion, tantôt un disciple, tantôt un enfant en fuite pris sous les ailes d’un guerrier rustre et dur qui s’est donné pour mission de faire de lui un homme. 

D’année en année, on va suivre l’apprentissage de Syffe, enfant aux origines obscures qui ne vit que pour appréhender le lendemain avec ses amis Merle, Cordoue et Brindille, avec lesquels il vit chez la vieille Tarron, ou bien avec Driche, la jeune nomade qui vit avec son peuple à l’écart de Corne-Brune, parmi ces nordiques, ces « sauvages » mis au ban de la société brunoise et dont l’histoire reste tachée de sang et de souffrances. Pourtant Syffe n’a d’yeux que pour Brindille, sa sœur de misère qu’il tente tant bien que mal de séduire maladroitement… Un amour de jeunesse qui sera la cause d’une dégringolade d’événements, points de départ d’une aventure qui poussera Syffe au bout de ses limites sur les routes d’un destin qui s’annonce bien plus incertain et étincelant que l’enfant des rues ne pourrait l’imaginer.

Tu seras un homme mon Syffe

Au détour de ce monde fantasmé, de ces terres imaginées, Dewdney nous parle en creux de colère, d’humanité et de politique. La fantasy a toujours été pour les auteurs un moyen idéal, un vaisseau discret et distingué pour passer des messages, questionner le réel tout en métabolisant les problèmes et questionnements d’une époque dans un récit fantasmagorique. Et Dewdney ne s’en prive guère, grand bien nous en fasse. Lire L’enfant de poussière c’est grandir avec son personnage et se retrouver face à ses questionnements profonds : religion, injustice, lutte des classes, racisme, pouvoir, violence… Les sujets sont abordés au fil de l’apprentissage du gamin sans jamais tomber dans de la caricature intrusive. Tout ceci est réalisé avec brio et raffinement, sans fioritures. L’enfant de poussière porte un réel message, celui d’une humanité qui se forme face à une société rude et sans compromis, une société qui broie les hommes dès le plus jeune âge et divise ses pairs pour ne laisser la lumière qu’aux puissants. Une société faite d’a prioris, de jugements, de misère et d’exclusion… Mais qui reste composée de bonnes âmes qui peuvent malgré tout créer de belles choses et se faire relais de bonté. Syffe en sera très certainement l’exemple même : un concentré d’expériences éprouvées aux côtés de personnes diverses, un condensé de rencontres et d’influences, un miraculé de la vie qui a été pris sous l’aile d’adultes qui voyaient en lui plus qu’un simple crève la dalle de misère, tout simplement un enfant qui ne demande qu’à avoir la chance de s’en sortir.

Verdict

Avec l’Enfant de Poussière, on se retrouve face à un véritable chemin de vie d’un jeune homme à l’aube de ses huit ans. Le Cycle de Syffe, qui s’ouvre avec cet Enfant de Poussière est une merveilleuse quête initiatique d’un gamin des rues promis à un avenir extraordinaire. À l’instar d’un Assassin Royal de Hobb, Dewdney nous promet ici une épopée, une saga riche et complexe où le manichéisme n’a pas lieu d’être et où la survie n’est garantie pour personne. Plus les pages se dérobent sous nos doigts, plus le récit nous fait plonger dans une dark fantasy médiévale qui reste mâtinée de fantastique. On dévore le livre en maudissant son auteur d’avoir prévu un cycle de sept tomes : comment attendre la suite sans se ronger les ongles, une envie terrassante aux tripes ? 

Salut Patrick, alors première question un peu bateau : peux-tu nous présenter ton PROOOOJET en quelques lignes ?

En quelques lignes, le cycle de Syffe est conçu comme une série de fantasy réaliste (les puristes parleront de « hard-fantasy »), que j’envisage actuellement comme une heptalogie, même s’il est encore possible que ce format puisse vaguement bouger en fonction de la manière dont le récit évoluera. On y suit le destin du narrateur éponyme dans un univers sobre, en partant depuis l’enfance. La série est publiée Au Diable Vauvert. Je ne crois pas que je puisse faire plus court que ça.

« L’enfant de poussière » étant un premier tome d’une saga prévue en… Sept ou huit tomes, comment on fait pour se dire : « ok, je vais faire sept tomes de 700 pages, ce sera bien », t’as un plan d’ensemble, un fil rouge, l’univers établi ? Comment tu bosses en fait ?

Alors l’univers je l’ai posé avant tout le reste, et c’est venu très vite, en une semaine environ, même si le projet et les ambiances que j’avais envie de créer mûrissaient depuis un certain temps dans ma tête. Si le monde que je décris s’étoffe au fur et à mesure que j’écris, au stade où j’en suis ce processus s’apparente davantage à de l’affinement qu’à de la création. Je connais l’histoire que je veux raconter, l’arc narratif principal de bout en bout ainsi que l’articulation de la majorité des arcs secondaires. Tout ça tient dans ma tête, je ne travaille pas avec des schémas ou des trucs du genre, comme je sais que ça se fait parfois, et du coup, bon ben je vois à peu près le volume de mots qu’il va falloir pour raconter tout ça. J’admets que ça a été un apprentissage, de travailler sur un format plus long, et j’ai pas trop réfléchi aux tenants et aboutissants avant de m’y lancer. Au niveau du boulot lui-même, je passe entre cinq et huit heures par jour à écrire, et je dirais que les trois quarts de ce temps c’est de la réécriture. Je retravaille beaucoup, ça fait partie de mon processus créatif.

Tu étais auparavant étiqueté « auteur de roman noir », pourquoi t’être redirigé vers la fantasy ? Qu’est-ce que la fantasy apporte en plus ?

Oh, ben en vrai j’écris surtout des histoires, hein, le genre ça n’est qu’un aspect assez secondaire pour moi. En gros ce projet est beaucoup plus lourd que ceux que j’ai pu concevoir auparavant, du coup j’ai préféré attendre d’avoir les épaules littéraires pour le porter. J’ai fait mes armes en explorant la littérature d’un point de vue technique, j’ai pris le temps de développer un style, des concepts. Aujourd’hui je suis plutôt confiant dans ma capacité à mener le projet à bout correctement. Je pense qu’il y a dix ans je me serais vautré avant même d’avoir achevé le premier tome. Après, tout ça reste une aventure, avec son lot d’embûches et d’improbabilités. Nous verrons bien.

J’ai ressenti le bouquin comme une prise de position assez subtile et militante, où tu as inséré pas mal de ta vision de la société actuelle, et où transparaît ta philosophie de vie. J’ai vu juste ? Tu peux nous en dire un peu plus ?

Pour employer les grands mots, ma littérature est politique, et elle l’a toujours été. En tant que dangereux extrémiste anarcho-autonome, je crois que l’ultra-individualisme qui est encouragé par notre système économique, couplé à la déresponsabilisation qui va de pair avec notre organisation sociale étatique et centralisée façonne une sorte de nihilisme pourri, une culture de masse de plus en plus apathique sur laquelle le néo-fascisme prolifère. J’ai envie de secouer ça. Nous avons un tel potentiel, nous les humains, et le gâchis, ça m’énerve. Je m’attelle depuis un certain temps à écrire des histoires qui mettent le doigt là-dessus, qui montrent où mènent nos renoncements. Avec Syffe, j’ai envie d’aller plus loin, d’être plus offensif. Le format me le permet, j’ai plus de place et surtout de temps pour développer ces thèmes sans que le lecteur décroche. On arrive, je pense, à un carrefour historique, où les conflits entre progressistes et réactionnaires vont devenir de plus en plus violents, comme cela arrive toujours en temps de crise. Avant de pouvoir choisir un camp, il faut d’abord avoir conscience que ces camps existent (et dans une société qui élit un président ni de droite ni de gauche, c’est évident qu’il y a du boulot). Je veux donc parler de tout un tas de thèmes sociaux différents, en m’appuyant sur le relativisme culturel que permet la fantasy. Je trouve ça plus intéressant de parler de l’expérience collective que de son nombril, et j’assume complètement d’être un auteur militant. Je dirais même que j’envisage ça comme ma raison d’être. Je n’écrirais pas autrement, pour le coup c’est une certitude.

Syffe est un enfant qui voyage de rencontres en rencontres, gros pari que de prendre un enfant comme personnage principal en fantasy, est-ce que ça révèle un désir de « réformer » un peu le genre (qui d’habitude nous place face à des aventuriers plus mûrs) ?

Je n’irais pas juste à parler de réforme, pas au stade où on en est, du moins. J’ai beaucoup de retours qui concernent l’originalité de mon texte depuis sa sortie, et c’est curieux, mais je ne le vois pas tellement, ou alors c’est que je dois être beaucoup plus déconnecté des littératures de l’imaginaire que je ne le pensais. Pour moi on est sur un schéma assez classique de roman initiatique. Le choix de commencer le récit par l’enfance du personnage était complètement évident pour moi dès la base : je pense avoir depuis mes débuts un intérêt pour les origines, le fait qu’on ne vienne pas de nulle part, que l’on est façonné par le monde et la somme de nos expériences. Je voulais d’une part que le lecteur puisse assister à ça, l’élaboration et l’affirmation d’un personnage. D’autre part, j’ai trouvé que le point de vue de l’enfant était un bon point de départ pour faire l’apprentissage d’un univers étranger, puisque ce parti-pris facilite l’immersion et la découverte des enjeux propres au monde qu’il habite, sans aller trop vite, et de manière plus organique.

D’ailleurs je trouve que ta fantasy tend à coller au réel, est-ce que tu penses qu’à l’instar d’un Jaworski, ou d’un Platteau, la fantasy française est en train de renouveler le genre ?

Et ben écoute, c’est marrant parce que je discutais de ça avec Steffan Platteau pas plus tard qu’hier, et lui parlait de « courant » . Je suis assez d’accord avec ce terme. Effectivement, la fantasy, et même l’imaginaire francophone se renouvellent vachement, je trouve. On voit débarquer de nouveaux auteur(e)s avec des textes vraiment écrits, et des thèmes de fond qui cassent avec le sous-texte souvent réactionnaire que l’on associe volontiers au genre. On verra où ça mène.

Tu m’as parlé de ta volonté de « surprendre »… Tu peux nous teaser un peu la suite ? SANS SPOIL sinon nous brûlerons en enfer.

Sans spoiler, ça va être compliqué. Disons que j’entrevois les deux premiers tomes du cycle comme étant assez classiques, ce qui n’est pas un gros mot. J’espère pouvoir casser par la suite avec les codes que j’ai mis en place (par exemple la figure de « l’élu », si chère à la fantasy), et la place accordée aux thèmes sociaux fera partie de ça, je pense. Féminisme, réflexions sur le pouvoir et la violence politique, le spécisme, le polyamour, et un tas d’autres concepts que le genre (et la littérature) n’a pas vraiment tendance à arraisonner. Je pense que la série part classiquement, et qu’elle va s’éloigner des canons progressivement. J’aime l’idée que ce soit un peu pédagogique.

Pour terminer, un petit mot autour de l’illustratrice du bouquin, Fanny Fa dont le taf est remarquable ?

Hé bien pour faire simple, mon éditrice Marion Mazauric a pour ambition de casser les barrières de genre avec le cycle de Syffe, du coup on a tout de suite pensé qu’il faudrait que la couverture ne soit pas quelque-chose de classiquement fantasy avec les personnages sur la couv’, le héros sombre et ténébreux avec son épée dans la main, entouré d’amazones à moitié dévêtues dans des positions suggestives. Du coup Fanny, qui connaît la trame de l’histoire, a conçu une couverture plus généraliste. Ensuite, hé bien on a beaucoup discuté du contenu intérieur, et on est partis de l’idée qu’il fallait qu’on colle au principe de récit rapporté qui se trouve au centre de la trame : notre concept c’est donc que les dessins ont été ajoutés par le narrateur, et qu’il en va de même pour les cartes, pour aider à la compréhension de l’histoire qu’il raconte. Fanny s’est essayée à de nombreuses techniques avant d’opter finalement pour une solution à la plume et à l’encre de chine. J’ai aussi eu envie de casser avec la sempiternelle carte du monde illisible au début du bouquin, pour en faire quatre à la place. Fanny a sauté sur cette occasion pour poser sur le tout une vraie personnalité, et le tour était joué.

Elle est très forte, voilà tout !

Merci à Toi Patrick, et on sera là pour lire la suite !

LazyLumps

Déjà petit, le troll Lazylumps collectionnait les cailloux. Après en avoir balancé un certain nombre dans la tronche de tout le monde, il est devenu le "Rédak' Chef" de la horde, un manitou au pouvoir tyrannique mais au charisme proche d'un mollusque. Souvent les nuits de délire on l'entend hurler "ARTICLE ! ARTICLE ! IL FAUT UN ARTICLE POUR DEMAIN".

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