En guerre : et contre tous

Salut, jeune lecteur assoiffé de mots et d’expressions fleuries en tout genre. Parce que pour te retrouver sur un de mes articles, ne nous mentons pas, tu dois plus être du côté Tupac que du côté Baudelaire. Mais il en faut pour tous les goûts, et je suis pas là pour te juger. Enfin, uniquement quand tu as le dos tourné, t’inquiètes. En plus, en ce moment je suis énervée comme tu n’as pas idée. Je sais pas si c’est ce mois de novembre qui dure depuis 6 mois, l’actualité mondiale ou quoi, mais je suis à vif, et prête à partir au quart du huitième de tour. C’est te dire. Et comme si cela ne suffisait pas, j’ai décidé de te parler d’un film qui m’a profondément émue, mise en rogne et donné envie de corriger du grand patron. Décanille toi une grande Kronenbourg au briquet, allume ta dernière clope, tu en auras besoin.

Le film dont je vais te causer aujourd’hui annonce la couleur dès le titre : En Guerre. Comme l’a dit Orelsan et repris beaucoup d’autres, on est sur du simple, basique.
Mais pas besoin d’en faire des caisses quand on s’appelle Stéphane Brizé. Parce que ce mec là, il a tout compris au cinéma social, qu’on se le dise. Son film précédent La loi du marché avait déjà marqué par l’engagement social dont il avait fait preuve, montrant sans fioritures ni dorures le quotidien d’un mec obligé d’accepter un taff de vigile dans un supermarché, avec ce que cela comporte d’ingrat (qui a envie de reprendre de la nourriture à quelqu’un qui la vole car il est dans le besoin ?).
En ces temps où les films à gros budgets mais petits scénarios pullulent sur nos écrans, voir le contre-pied de ceux-là, à savoir des films faits avec pas grand chose sinon du cœur, des neurones et des tripes, ça fait plaisir. Finis ta Kro avant qu’elle ne chauffe, fais balle neuve, et on embarque toi et moi dans la guerre selon Brizé.

La guerre est déclarée

En guerre aborde un sujet dont les médias parlent de temps en temps, la plupart du temps de façon erronée et étriquée : les fermetures d’usine. Mais bien sûr que si, tu vois très bien desquelles je parle : les Goodyear, les GMS, Whirlpool et toutes les autres, tous ces gens que l’on laisse sur le carreau pour toujours plus de productivité à moindre coup. Sauf que les types, au cinéma et dans la vie, ils ne se laissent pas faire, et dieu sait s’ils ont raison. Tu laisserais un connard décider de ton avenir à ta place ? Non ? Alors normalement tu devrais être de leur côté, donc du mien, donc on devrait toujours être copains à la fin de cet article. Avoue que tu es rassuré.

En guerre nous plonge dès les premières minutes dans le combat qui oppose les employés de l’usine Perrin -qui va mettre la clé sous la porte- à leur direction. En effet, depuis des mois, on leur demande d’en faire plus, pour bien évidemment gagner moins, en leur faisant le coup traditionnel du management par la peur « oui mais si vous n’acceptez pas nous serons obligés de fermer l’usine ».
Du coup, les mecs, ils en ont accepté beaucoup. Mais bon, on leur a promis qu’il n’y aurait pas de licenciements économiques pendant les cinq prochaines années, alors ils acceptent. Ont-ils le choix ? Pas tellement quand tu as une maison à finir de payer, les études des gamins à financer et la bouffe à mettre sur la table tous les jours.

Sauf que deux ans après, la direction revient sur ces promesses, et décide de fermer quand même l’usine, provoquant ainsi le licenciement des 1100 salariés. Une directive venue de la maison-mère en Allemagne, des histoires de rendement, de compétitivité à l’international, enfin des mots qui cachent surtout une furieuse envie de délocaliser à un moindre coût dans un pays où les ouvriers sont payés un tiers de SMIC français. Les ouvriers de Perrin seront donc virés, faute de reprise, victimes d’un plan social qui les dépasse comme il nous dépasse aussi.


Mais là, ils décident de ne pas se laisser faire. Se faire couper la tête et en plus devoir affûter la lame du bourreau ? Sûrement pas. De là commence la guerre des nerfs qui donne son titre au film.
Et laisse-moi te dire que les nerfs de nos salariés de chez Perrin, ils sont mis à rude épreuve. Parce qu’on les envoie balader, parce qu’on se fout bien de leur gueule. Que dire par exemple de cette scène se déroulant au siège du Medef, où les grévistes s’incrustent afin de pouvoir causer au patron des patrons pour lui demander d’intervenir en leur faveur ? Je te spoile un minimum quand je te dis que ça se finit en mêlée avec les flics, avertis d’un coup de téléphone pendant que l’on demandait aux gars de patienter, qu’ils allaient être reçus par le boss. De l’humain à la filsdeputerie, tu te rends compte qu’il n’y a que quelques pas, bien vite franchis quand des intérêts financiers sont en jeu. Alors qu’on se le dise direct, les yeux dans l’écran, Brizé, il est comme toi et moi, il a choisi son camp. Attention, je ne te dis pas par là qu’il filme les patrons comme si c’était Satan, en contre-plongée avec une musique qui fait peur. Il ne stigmatise pas les employés de chez Perrin, comme il ne diabolise jamais les patrons. Mais le simple fait de faire un film aussi politique à l’été Jupiter est bien la preuve qu’il existe encore un cinéma social, conscient et encore connecté avec la réalité de certaines situations dégueulasses. You go Stéphane !

Alors tout au long du film résonne ce fil rouge : comment se faire entendre lorsque l’on se rend compte que l’on ne pèse pas bien lourd dans la balance ? La force ? Très peu pour eux ! La négociation ? Quand tu te fais balader d’interlocuteurs en interlocuteurs, tu commences à en souper de la négociation. Leur meilleure arme, à ces gens, c’est leur abnégation. Leur capacité à résister face au rouleau compresseur du libéralisme. Un personnage, le héros du film, en est la preuve. En effet, nous voyons le combat mené par les syndicats à travers le regard de Laurent Amédéo, personnage campé par un Vincent Lindon une fois de plus habité par son rôle (mais nous y reviendrons).

Laurent, il est pas là pour lâcher du lest ou trier les lentilles. Il est là pour essayer de sauver sa peau et celle de ses camarades avec. Mais son rôle n’est pas le plus simple à avoir. Surtout quand des tensions au sein des grévistes apparaissent, quand certains lâchent, quand certains cèdent. Pour avoir des indemnités. Pour pouvoir bouffer à la fin du mois.
C’est un parti-pris extrêmement intéressant dans le film : montrer les coulisses d’une négociation syndicale, avec ce qu’elle comprend de petits arrangements et de grandes paroles. L’opinion de chaque gréviste est « entendable ». On comprend l’obstination de Laurent, qui veut aller au bout des choses, comme la fatigue de certains, à qui on promet des indemnités de licenciement juteuses.

Vincent Lindon

Et tout ceci mélangé, ça forme un sacré bordel. Ça s’empoigne, ça s’insulte, les mecs se crient des vérités que personne n’a envie d’entendre. Diviser pour mieux régner, créer des frictions, foutre de l’huile sur le feu, ça coûte pas cher aux patrons, alors tu penses bien qu’ils ne s’en privent pas, à grand coups de promesses d’indemnités de licenciement rondelettes. Pas facile de se dire que le mec en face de toi, prêt à accepter un chèque de licenciement pour nourrir sa famille et assurer quelques mois de stabilité, si il lâche, il ne rebossera jamais. Parce qu’à 55 ans, on est fatigués pour Pôle Emploi. La France de 2018 se fout de ses ouvriers, qu’elle préfère foutre au RSA ou aux allocations chômage que défendre, comme le prouve le film lors de dialogues avec le conseiller social de l’Elysée, qui les assure de tout le soutien du gouvernement et du chef de l’Etat, mais sans se mouiller non plus, une hydrocution est si vite arrivée. Si la France était un garçon, ses bijoux de famille reposeraient délicatement dans les mains de 4 ou 5 grands patrons. Oui, je te le dis comme je le pense. L’état est tenu par les couilles par les tocards de la Bourse.
De quoi finir de te dégoûter quand tu vois au sein d’En guerre le peu d’actions que le gouvernement déploie pour aider ces salariés, nous montrant encore une fois le pouvoir d’action limité d’une gouvernance prise à la gorge par les intérêts économiques. En bref, on traite les travailleurs comme du produit périssable. Et ça ne nous empêche pas de dormir. Enfin quand je dis nous, je parle plutôt de ceux qui nous dirigent à grands coups d’austérité et réformes, de ton élu au patron du patron de ton patron.

Touche pas à mon ouvrier 

Là où Stéphane Brizé arrive encore une fois à faire toute la différence, c’est au niveau de la mise en scène. Il connaît son sujet, le maîtrise et nous propose alors une œuvre hybride, entre le documentaire par ses côtés et partis-pris techniques (une mise en scène vive, au plus près des protagonistes, une lumière et des décors naturels, ainsi que des faux sujets télévisés au sujet de Perrin) et le fait que l’histoire soit bien évidemment une fiction.
Brizé a su s’entourer encore une fois sur ce film de syndicalistes ou anciens leaders syndicaux comme Olivier Lemaire, ou encore d’un avocat spécialisé dans le droit syndical comme Ralph Blindauer, surnommé le « Baron rouge  » dans le milieu des avocats d’entreprises, c’est te dire si le mec pèse dans le game.

De cette documentation et de ce travail de recherche nait un sentiment de vérité qui transparaît à l’écran. Même si je n’ai jamais été au sein d’une bataille entre patronat et syndicat, je n’ai jamais douté de la vision du film, de la véracité de son propos. Tout sonne juste, tout résonne dans nos têtes longtemps après la fin d’En guerre. Cet équilibre entre la fiction et le documentaire en fait une œuvre d’autant plus puissante qu’elle évoque chez nous des souvenirs pas si lointains, que cela soit la petite pique d’un président demandant à des ouvriers de changer de région si ils veulent du boulot, à la violence montrée par les médias comme systématique chez les syndicats, prouvant encore une fois la désinformation dont nous pouvons être victime. De là, on ne peut que s’interroger sur qui est coupable entre l’homme qui est à deux doigts de perdre son travail et arrache la chemise de son DRH, ou le DRH lui-même ? Si nous en doutons encore, le film nous montre que le travail abîme, brise des individus qui en arrivent par désespoir à des gestes condamnables. Mais quand tu vires des mecs par paquet de 1000, tu n’en es pas moins coupable.
Cette dualité trop peu souvent montrée dans les médias populaires, Brizé te la met en pleine gueule. Plusieurs fois au cours du film, les protagonistes tentent de dissuader leurs camarades de combat d’opter pour la violence. Parce que c’est toujours ce que l’opinion retient. Ce que la ménagère et son mec retiennent d’intéressant et commentent en somme, de façon toujours très nuancée, en gueulant devant leur purée-saucisse : « Regarde moi ces connards de syndicalistes qui foutent encore la merde, pas étonnant que les patrons se barrent ». Habile manière donc, pour le metteur en scène, de nous foutre en face de la réalité même romancée d’un tel bras de fer. Les mecs ne sont pas là pour créer un fight club, ils sont là pour conserver leurs boulots. Ils n’ont pas envie de se lever le matin et d’occuper leurs usines, de devoir se battre comme des chiens face au mur, ils n’ont juste pas d’autre choix.

C’est un film dans l’air du temps, évoquant le quotidien de milliers de français. Le fait d’avoir choisi encore une fois Vincent Lindon pour interpréter le personnage principal de son film est judicieux, tant son jeu tout en subtilité nous inspire dès les premières minutes du film une empathie profonde. Le duo Brizé/Lindon n’en est pas à son coup d’essai, mais à sa 4ème collaboration, après le magnifique La Loi du marché qui avait valu à Lindon le prix d’interprétation masculine à Cannes. La méthode Brizé se retrouve aussi dans le choix de prendre des acteurs amateurs, Lindon étant encore une fois le seul acteur professionnel à l’écran. Un choix audacieux mais qui apporte une note d’authenticité et une saveur particulière à ce film. Dernière carte du réalisateur afin de mettre ses acteurs dans l’ambiance, une durée de tournage courte (23 jours) afin que soit retranscrite à l’écran toute l’urgence de la situation, et pour éviter de trop nombreuses prises qui pourraient faire perdre en spontanéité. Comme disait feu mon grand-père «Bien vu Galabru !».

Ai-je vraiment besoin de te dire à quel point ce film est nécessaire ? Si tu n’es pas trop idiot, tu auras compris de toi-même la puissance de ce film, sa résonance avec le climat actuel, et la place importante que le cinéma de Brizé mérite de se faire au sein de la famille parfois un peu consanguine du milieu français. Le film commence avec une citation de Bertolt Brecht, dramaturge allemand :

« Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. »

Je ne saurais rien dire de mieux. Sur ces belles paroles, à la revoyure camarade, et salut !

KaMelaMela

Kamélaméla aime deux choses: la blanquette et Eddy Mitchell. Sinon, de temps en temps, elle va au ciné. Voila, vous savez tout.