Les quatre de Baker Street, dans l’ombre de Sherlock Holmes

Ces dernières années, Sherlock Holmes est revenu sur le devant de la scène grâce à un paquet d’adaptations réussies : les films de Guy Ritchie, les jeux vidéo de Frogwares et surtout la série anglaise magnifique de Mark Gatiss et Steven Moffat… Et non, Elementary ne mérite pas de figurer dans la liste, c’est de la grosse daube. Mais au milieu de tout ça, un petit sournois est venu se glisser dans ma bibliothèque, une BD qui ne nous ressert pas les enquêtes du détective le plus asocial d’Angleterre mais va se concentrer sur « les franc-tireurs de Baker Street ».

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Les trois moustiques errent

Ces franc-tireurs, ou « irréguliers de Baker Street » (Baker Street Irregulars) sont des gamins des rues que Sherlock Holmes emploie de temps en temps dans ses enquêtes pour du renseignement ou de la surveillance. Ils apparaissent pour la première fois dans le roman Une étude en rouge et sont menés par un certain Wiggins qu’on retrouve d’ailleurs dans le jeu vidéo Sherlock Holmes : Crimes and punishment. Bizarrement, dans la série modernisée de la BBC, ce ne sont pas des enfants mais des sans-abri qui aident le détective incarné par Benedict Cumberbatch, ils ont peut-être eu du mal à justifier une bande de gamins qui vit dans les rues d’une métropole contemporaine… et il semblerait que le travail des enfants soit illégal aujourd’hui, c’est con… Pourtant, ces mini-détectives sont très importants dans la mythologie Holmesienne.

La BD qui nous intéresse aujourd’hui s’appelle les quatre de Baker Street, elle est scénarisée par Jean-Blaise Djian et Olivier Legrand et dessinée par David Etien (qui fait aussi la couleur parce qu’il s’ennuyait). Publiée par Vents d’Ouest, la série suit trois de ces enfants, Tom, Charlie quatredebakerstreettoitset Billy et nous montre ce qu’ils peuvent bien glander quand Sherlock n’a pas besoin d’eux. Oui, la série s’appelle les quatre de Baker Street et je vous parle de trois enfants, il n’y a pas d’erreur, je sais compter jusqu’à quatre mais le dernier membre du crew est un peu particulier (il a plus de poils que les autres…). Le principe de la BD est donc de raconter les enquêtes mouvementées de ces enquêteurs en herbes, sorte de club des 5 des bas-fonds londoniens qui vont en découdre avec la pègre locale autant qu’avec les autorités.

Filatures, courses-poursuites, castagnes et cabrioles sont le quotidien des franc-tireurs, et nous allons explorer avec eux certains milieux de la ville à chaque tome : Leur première aventure va les amener à côtoyer les prostituées du coin tandis que le second nous fait découvrir les immigrés révolutionnaires russes qui tentent de fuir la police secrète tsariste. Bon, je vais pas vous faire les 6 tomes mais les histoires arrivent à se renouveler avec brio et même si ce sont quasiment des « one-shot », on remarque qu’à partir du 4ème les scénaristes mettent en place un fil rouge impliquant Moriarty et son organisation, avec pour base le fameux épisode des chutes du Reichenbach. C’est d’ailleurs marrant parce que le tome utilisant cette histoire est sorti la même année que l’épisode correspondant de la série Sherlock, s’ils avaient voulu le faire exprès ils y seraient pas arrivés.

Rien n’est petit pour un grand esprit

Djian et Legrand, auteurs bossant en duo sur plusieurs séries, arrivent à créer un sentiment de camaraderie entre leurs personnages qui touchent le lecteur à travers des dialogues bien sentis et des caractères bien trempés – leurs discussions et leurs chamailleries sont souvent amusantes et très bien écrites. On aurait pu craindre que l’ombre de Sherlock Holmes vole la vedette aux franc-tireurs mais pas du tout, et c’est plutôt le contraire, le détective n’est qu’un prétexte et nos héros se débrouillent souvent tout seuls et lui ôtent même quelques épines du pied. Cependant on ne va pas faire l’erreur de croire que c’est une BD simpliste pour les enfants sous prétexte qu’elle met des enfants en scène. Les histoires sont complexes et les enquêtes mouvementées, on navigue dans des milieux pas vraiment recommandables : Maison closes, asiles, tavernes et ghettos sont le terrain de jeu de nos chers petits vauriens, il est encore bien loin le temps des pokémons et des parties de cache-cache (ils jouent encore à ça les gamins d’aujourd’hui ou je passe pour un vieux con avec mes références ?).

Les enquêtes sont bien ficelées et l’univers est vraiment bien documenté et crédible, on sent que les auteurs ont potassé leur sujet et le connaissent sur le bout du clavier. On recroise les personnages et les événements qui marquent la saga d’Arthur Conan Doyle, on baigne dans son univers tout en gardant une identité propre pour cette bande dessinée. Les quatre de Baker street n’est pas une énième réinterprétation de Holmes, c’est une œuvre à part entière qui arrive à trouver sa voie tel le petit scarabée marchant vers son destin, seul sur la route.

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Son identité, la série la trouve aussi (et surtout) grâce à un graphisme hallucinant. Le dessin de David Etien joue pour beaucoup dans le plaisir de la lecture. Chaque planche est une petite œuvre d’art, que ce soit dans la mise en scène, la précision des décors ou les expressions des personnages, le trait est à la fois fin et dynamique, avec une personnalité très forte. L’encrage des planches est très très fin et léger, parfois limite visible, mais ça donne un rendu vraiment intéressant. Les grandes cases de vie urbaine dans ce Londres de fin du XIXe siècle sont vivantes et détaillées, j’ose pas imaginer le temps que l’artiste passe dessus, j’ose pas non plus imaginer ses horaires de travail et son temps de sommeil, vu le rythme de parution relativement soutenu…

Dessiner était sans doute trop simple, alors pour occuper ses derniers moments de vie sociale, David Etien s’est aussi chargé de la couleur pour achever l’ensemble. On reste sur des teintes légères qui mettent l’ambiance en valeur, mais grâce à de petites touches arrivent à installer une atmosphère parfaite. Certains effets de lumières en extérieur sont superbes. Je vous invite à feuilleter la BD en librairie pour vous rendre compte du talent du bonhomme si vous ne connaissez pas, et si vous êtes une flemasse incurable ou un lecteur très pressé (ou les deux), on trouve des previews sur le net assez facilement pour les albums. Petit bémol visuel, sur mon exemplaire du premier tome la couleur a un rendu un peu dégueulasse, je ne sais pas si les éditions suivantes sont corrigées mais le contraste est un peu foiré chez moi, les autres tomes sont bien mieux calibrés.

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Après 6 tomes, Les quatre de Baker Street est une des BD que j’achète les yeux fermés à chaque nouvel opus. Au-delà de l’hommage au héros de Doyle, c’est surtout une très bonne BD tout court, des enquêtes remplies de rebondissements et d’action au dessin exceptionnel dans une Angleterre victorienne pleine de vie et de crapules, ça c’est de la grande bande dessinée, mesdames et messieurs.

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