L’homme qui savait la langue des serpents : des ours, des poux, des loups et beaucoup de questions

 

« Le vieux monde n’est donc pas tout à fait mort. Tant que je serai là, tant que cette vieille bête existera, il y aura quelqu’un dans la forêt pour se rappeler, quelqu’un qui saura la langue des serpents. » p. 11-12

Ah l’Estonie, pays merveilleux que personne ne connaît véritablement et dont on ne parle pour ainsi dire quasiment jamais. Et pourtant, béni soit cette terre balte qui vit naître un écrivain tel qu’Andrus Kivirähk ! Car oui mesdames et messieurs, je vais vous parler d’un auteur estonien, et pas n’importe lequel s’il vous plaît : il est d’ors et déjà une véritable célébrité dans son pays, et commence sérieusement à se faire un nom auprès des gens de bon goût de notre sympathique contrée. En cela, le Grand prix de l’imaginaire décerné en 2014 à l’œuvre que je vais vous présenter, à savoir L’homme qui savait la langue des serpents (comme les plus perspicaces l’auront deviné), l’a sans doute bien aidé. Les critiques sont dithyrambiques (« Merveilleux dans tous les sens du terme » selon Nils C. Ahl du journal Le Monde) et ce de façon totalement logique tant ce livre est un petit bijou qu’il faut lire, relire et rerelire. Au moins. 

De l’humour, beaucoup d’humour

« Bien peu de femmes leur résistent, ils sont si grands, si tendres, si gauches, si velus. Et puis ce sont des séducteurs nés, les femmes les attirent à ce point qu’ils ne perdent jamais une occasion de s’approcher de l’une d’entre elles pour leur grogner quelque chose à l’oreille. Dans le temps, lorsque notre peuple vivait encore en majorité dans la forêt, il y avait sans arrêts des histoires de femmes qui s’acoquinaient avec des plantigrades, jusqu’à ce que le mari tombe sur les amoureux et chasse le grand brun » p. 22

Les ours sont de bien terribles créatures chez Kivirähk, volant nos compagnes sans aucune vergogne ! A la lumière de cette petite citation, vous pouvez constater que ce qui caractérise L’homme qui savait la langue des serpents, c’est avant tout son côté burlesque (parfois au sens véritablement littéraire du terme) voire délirant qui devrait vous faire régulièrement pleurer de rire. L’œuvre est  une longue fable qui nous plonge dans les forêts estoniennes en des temps fort reculés (une sorte de Moyen Âge fictif), alors que le vieux mode de vie chasseur-cueilleur dans la forêt est mis à mal par l’arrivée d’envahisseurs venant de  l’Europe germanique. Ces chevaliers allemands vont évangéliser – historiquement aux alentours du XIIIème siècle – l’Estonie et peu à peu faire disparaître les traditions ancestrales de ses habitants. Le livre de Kivirähk est le récit mythique de ce bouleversement et de la disparition du peuple de la forêt vue par les yeux  de Leemet, notre héros, dernier Homme à savoir parler la langue des serpents. Cependant, comme je le mentionnai plus haut, ne pensez pas que cette histoire est déroulée sur un ton laconique ou larmoyant. Bien au contraire, elle use volontiers d’un ton humoristique et d’anecdotes abracadabrantes pour conserver une certaine forme de légèreté habile et bienvenue.  En plus d’assister au troussage de quelques jeunes femmes par des bêtes velues, vous constaterez que la forêt regorge d’étrangetés. Entre autres : des hominidés venus du fond des âges élevant des poux géants, des élevages de louves, et, bien sûr, des serpents plutôt sympas.

Le style privilégié par l’auteur se prête bien à ces curiosités et à ce ton souvent badin. En effet,  loin de tenter de se rapprocher d’une langue médiévale qui serait trop lointaine, Kivirähk n’hésite pas à utiliser un vocabulaire et des tournures tout à fait modernes (voire familières) pour raconter les aventures de Leemet. Nulle volonté d’être « réaliste » n’affleure ; il s’agit d’assumer le fait que l’écriture tout comme la lecture, elles, sont bien du XXIème siècle. Cela n’empêche cependant pas la langue d’être travaillée, précise, et au total fort agréable. Kivirähk a fait un choix clair, ce qui ne veut pas dire qu’il ne se soucie pas du style.

Un choc entre deux mondes

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« N’aie pas peur, mon enfant, tu n’as point péché contre le Seigneur. Bien sûr, le serpent est un être impur et une créature de Satan, mais Dieu est plus fort que l’Antéchrist. »

 

Reste que, malgré tous les éclats de rire qu’il suscite, L’homme qui savait la langue des serpents est empreint d’une brume tragique de bout en bout. Dès les premières pages, nous savons que Leemet vogue inexorablement vers la solitude. Peu à peu, tous les habitants de la forêt vont s’installer dans les villages chrétiens et oublier pour toujours les traditions qui les ont vu naître. En ce sens, l’œuvre est une sorte de tragédie burlesque qui ne dit pas son nom.
La dimension humoristique se superpose, sans que l’une ne gâche le plaisir de l’autre, à une dimension plus sérieuse, qui prête à réfléchir. L’évangélisation est une manière de parler du basculement des sociétés : l’apologie que fait le doyen Johannes de la vie au village à Leemet, petit sauvage un peu perdu, n’est pas bien différente (dans ce qu’elle révèle) de l’éloge de la ville et du progrès asséné au campagnard sous la IIIème République. Passé qui s’effiloche, regret des temps anciens, identités en mouvement, ce sont autant de questions qui trottent dans la tête de Kivirähk, bien conscient que la place de l’Estonie dans l’Europe voire dans le monde est fragile, que ce peuple de la forêt qui disparaît ce pourrait être demain ses contemporains.

Ne pensez cependant pas que l’écrivain estonien développe une pensée du « c’était mieux avant ».
Bien au contraire, Kivirähk se méfie grandement de cette posture et place cette prudence au cœur de son récit. Leemet est ainsi confronté à la folie de ceux qui se prétendent être les dépositaires des rites les plus anciens et les plus nobles. L’auteur expose à sa manière les dangers d’une nostalgie excessive, en utilisant notamment le concept d’invention de la tradition, c’est à dire l’idée, finalement, que certains groupes mettent en œuvre des stratégies plus ou moins conscientes de reconstruction du passé afin de stabiliser leur pouvoir.
Rassurez-vous, le texte (et c’est là toute sa subtilité) s’il peut susciter un certain nombre de questions,  ne les impose jamais frontalement, pas plus qu’il ne donne de réponses toutes faites. Il multiplie les niveaux de lecture en ne laissant jamais de côté ce vers quoi il tend en priorité : divertir intelligemment. Par ailleurs, la postface synthétique qui vient clore l’ouvrage vient fournir un certain nombre de clés d’interprétation sans que l’on ait à se torturer les méninges à chaque chapitre.

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Évangélisation de la Lituanie en 1387

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L’homme qui savait la langue des serpents est une petite pépite qui vous fera tressauter de rire à chaque nouvelle manifestation de l’imagination débridée de son auteur. Andrus Kivirähk signe un grand livre qui partage nombre de points communs avec Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez (le réalisme magique, l’humour, une créativité débordante…) sans avoir à rougir outre mesure de la comparaison. Ne cherchez plus ce que vous allez lire prochainement et regardez plutôt du côté de l’Estonie : un petit pays qui, en ce qui me concerne, vient de se trouver une belle place sur la carte du monde grâce au talent d’un seul Homme.

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.