Rire au Moyen Âge : fabuleux fabliaux

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ue vous évoque la littérature médiévale? En premier lieu, une époque rêvée, fantasmée. Un cadre toujours fertile où s’épanouissent  les passions les plus nobles; celles du parangon de chevalerie, de la dame courtisée par celui-ci… Source intarissable de maints récits devenus légendaires, le Moyen Âge est souvent malmené au gré de tous les excès. Théâtre lointain propice au déploiement des imaginaires les plus variés, il inspirera tant la nostalgie romantique du XIXème siècle que l’heroic fantasy la plus contemporaine. À contrario, nombreux sont ceux qui, se faisant les chantres d’une vision « plus réaliste » de cette période, relayent de façon décomplexée les clichés les plus noirs, dont certains, poncifs construits de toute pièce  à la Renaissance, participent tout autant… d’une forme d’imaginaire qui la diabolise. Qui n’a jamais entendu prononcer l’adjectif « moyen-âgeux » sur un ton d’ostensible mépris?

identifier W.88.000319|date 2013-02-22|creator The Walters Art Museum (Baltimore/MD/USA)|contributor Herbert, Lynley|contributor Herbert, Lynley|contributor Herbert, Lynley|contributor Bockrath, Diane|contributor Emery, Doug|contributor Sedovic, Katherine|contributor Tabritha, Ariel|contributor Wiegand, Kimber|format image/tiff|description This is an image of folio 157r from Walters Ms. W.88, Book of Hours, on parchment, 13th century|rights Licensed for use under Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 Unported Access Rights, http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/legalcode. It is requested that copies of any published articles based on the information in this data set be sent to the curator of manuscripts, The Walters Art Museum, 600 North Charles Street, Baltimore MD 21201.|source Walters Art Museum Ms. W.88, folio 157r|title Walters Ms. W.88, Book of Hours|type Image|subject Book of Hours|subject Flemish |subject Codex|subject Flanders|subject 13th century|subject Devotion|subject Latin|subject Devotional

Du bon usage de son vuvuzela dans un stade de foot.

Comme vous vous en doutez sûrement, il existe pourtant d’autres littératures médiévales, et par conséquent d’autres façons d’aborder et de percevoir le Moyen Âge par sa littérature. Que les choses soient claires : la littérature n’est pas l’Histoire. La littérature ne produit pas l’Histoire, en tout cas aujourd’hui. Mais la littérature EST objet d’Histoire. Et en tant que tel, elle nous renseigne sur des mentalités, des moeurs, des imaginaires, des manières de voir le monde et de (se?) le représenter, à une époque donnée. Après vous avoir allègrement cassé les couilles dans le pédantisme le plus complaisant, je puis donc maintenant vous inviter formellement et en bonne conscience à vous intéresser à l’une de ces littératures, plus délaissée par la mémoire collective : celle des fabliaux. 

Cachez ce fabliau que je ne saurais lire

Aujourd’hui encore, les fabliaux ne sont que peu abordés lors des initiations à la littérature médiévale, sinon proscrits. On les évoque vaguement, en tant que contes populaires, volontiers vulgaires, comme l’on saluerait de loin dans la rue un cousin débile dont la parenté vous ferait honte. Si une part de vérité fonde cette image réductrice des fabliaux, elle masque d’autres intérêts que ceux-ci présentent en nombre. Tout d’abord, il existe une grande variété de fabliaux, tant par les thèmes qu’ils abordent que par la forme qu’ils adoptent ; et tous ne versent pas dans la vulgarité. Et puis, quelle vulgarité, au fait ? Si les fabliaux abordent souvent des thèmes crus, de façon décomplexée, ils ne consistent pas pour autant en une débauche aveugle de grossièretés gratuites. Caractérisés par une forme généralement courte (souvent inférieure à 300 vers, selon N. van den Boogaard), les fabliaux font montre d’une relative simplicité dans leur structure. Le nombre de personnages est restreint, ainsi que le temps et le cadre où se déroulent l’intrigue, qui est elle-même contée de manière linéaire. L’efficacité du récit est ici visée avant tout. Si l’écriture ne cherche pas le sublime ou la virtuosité poétique des chansons de geste ou de la littérature courtoise, c’est qu’elle doit servir un propos précis. Ce propos peut-être satyrique et/ou moral, mais dans l’extrême majorité des cas, il doit, avant toute chose, susciter le rire chez le lecteur (ou devrait-on dire, » l’auditeur », pour l’époque qui nous intéresse…). Il est donc temps pour nous, chers vous, d’entrer dans le vice du sujet: comment les fabliaux firent-ils rire les médiévaux ?

Mettre en scène le quotidien de manière subversive

Très souvent issus de la tradition folklorique et mis à l’écrit de façon anonyme, les fabliaux sont l’occasion, pour leurs auteurs, de renverser la société dans laquelle ils vivent, de la tourner en dérision. D’aucuns ont ainsi pu les qualifier de contes « réalistes », par opposition aux récits plus épiques ou métaphoriques. Des personnages d’une importance mineure, passifs voire absents de ces textes occupent ainsi une place centrale et récurrente dans les fabliaux. Les clercs, les femmes, les paysans et les bourgeois sont les protagonistes de prédilection de cette littérature. Pour autant, celle-ci inclut aussi la noblesse et la chevalerie dans ses récits, mais de manière plus anodine et désacralisée. Les individus ne sont jamais nommés, ils apparaissent comme des seigneurs locaux, qui faisaient donc partie de la réalité quotidienne des médiévaux. Autre particularité : tous ces personnages sont en interaction, en dépit de leur rang ou de leur fonction. Ainsi apparaît la figure récurrente du curé, sorte de priapiste triomphant, terreur des maris de sa paroisse car grand retrousseur de jupons devant l’Éternel !

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Homme curé, à moitié dans ton prieuré.

On voit par exemple un forgeron jaloux clouer le scrotum de son curé cocufieur à une poutre de son établi, et y mettre le feu. Il lui laisse toutefois une chance de se sauver en lui donnant une lame… les bourses ou la vie, me direz-vous ! L’adultère est un thème très présent dans cette littérature ; les bourgeois et les nobles ne sont pas en reste quand il est question de celui-ci. Dans le Dit du Plisson, de Jean Condé, une bourgeoise manque ainsi de se faire surprendre au lit avec un écuyer, qui se cache sous les draps in extremis. Quand le mari menace de tuer les deux amants si jamais sa femme venait à le tromper, celle-ci lui répond sur un ton persifleur qu’elle lui jetterait la couverture au visage avant qu’il ait le temps de faire quoi que ce soit. Joignant le geste à la parole, l’air de rien, elle permet ainsi à l’écuyer de s’échapper ! Les femmes, très présentes, sont souvent montrées faisant preuve d’une grande astuce pour échapper à la fureur conjugale, ou bien pour punir leur mari pour des raisons diverses.

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Ainsi, dans Bérangier au Long Cul, une noble dame mariée à un chevalier arriviste de naissance plus vile décide de réagir à l’attitude nonchalante de celui-ci, plus valeureux à table qu’à la bataille. En armure, elle se fait passer pour son rival (Bérangier) et le provoque en duel. Son couard de mari la suppliant de l’épargner, celle-ci accepte, à condition que le lâche lui donne un baiser… sur l’anus. Et ce dernier de s’étonner de la longueur du « cul » de son vainqueur (qu’il prend toujours pour un homme, ledit « cul » étant situé, rappelons-le, à proximité d’un autre élément de l’anatomie féminine que je tairais pudiquement ici). Une fois l’infamant bisou délivré, la femme se met à tromper son mari au grand jour, menaçant d’appeler le fameux Bérangier en cas de protestation trop violente de la part de celui-ci. Attention toutefois à ne pas voir dans ces épouses dégourdies les prémices d’un féminisme anachronique ; en effet, la femme est ici montrée comme « rusée » ; elle met son audace et sa perspicacité au service d’une nature perverse et libidineuse, qui lui était alors prêtée. Si elle est utilisée pour railler d’autres personnages ou certaines institutions, elle l’est, somme toute, de manière tout aussi désobligeante à son encontre. 

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Une scatologie complaisante ?

Comme il a été dit plus haut, c’est par leur forme, d’une relative simplicité, mais surtout par les sujets qu’ils abordent que les fabliaux furent dévalorisés durant longtemps. Ainsi Joseph Bédier, spécialiste incontesté et fondateur de leur étude au XIXème, condamne t-il « l’absence de toute prétention littéraire chez nos conteurs », notamment en raison de leur grivoiserie. Cette assertion est d’autant plus injuste que parmi ces conteurs figurent, à côté des anonymes, de grands noms de jongleurs, mais aussi de poètes, de gens de lettres, voire même… de clercs ! La plume de ces auteurs reste de qualité, et l’emploi d’expressions grivoises reste savamment dosé. Utilisées avec une parcimonie des plus pertinentes, celles-ci témoignent bien au contraire d’une maîtrise étendue de la langue à travers tous ses registres, et peut-être d’un amour d’autant plus profond pour elle. Cette gouleyante liberté et cette verdeur décomplexée ne sont pas sans rappeler un Rabelais, ou même, plus proche de nous, un Cavanna… Tout cela considéré, il n’en demeure pas mois que… oui, les fabliaux regorgent de détails scabreux d’une subtilité discutable, pour notre plus grand plaisir ! Et ceux-ci ne se rencontrent pas uniquement de loin en loin, pour évoquer la frénésie copulatrice d’un curé fornicateur ou le coup d’une pine vengeresse d’écuyer inhibé par son maître. Non. Non seulement la sexualité, mais aussi le corps d’une manière générale, dans toute son odorante, bruyante et salissante réalité, peuvent occuper une place centrale dans ces récits.

enluminure-doigt qui puePrenons par exemple le Débat du Con et du Cul, qui oppose dans une joute verbale un anus vindicatif à une vulve méprisante. Le premier reproche au second ses sécrétions abondantes, qui l’incommodent en s’écoulant « jusqu’en sa barbe et sa moustache », son ingratitude face à son inventif « jeu de cor », qui se veut musical et divertissant. Enfin le triste « cul » s’estime lésé lorsque survient l’acte sexuel ; en effet, celui-ci ne récolte que coups de la part de deux percussives « orphelines », lorsque le « con » s’arroge les faveurs des phallus de passage. Comble de dépit, cet organe arrogant est bien plus paresseux lorsqu’il s’agit de soulager le corps de ses indicibles déchets ! Toujours dans le même registre, et parce qu’on est surtout là pour s’amuser, nous avons le fabliau de la Couille Noire.

Une jeune épouse découvre après leurs premiers commerces intimes que son mari possède des gonades de couleur sombre. Inquiétée, elle décide d’en référer à l’évêque de son diocèse pour demander le divorce. Au tribunal, celui-ci enjoint l’infortuné bonhomme à se justifier. Le mari commence par se plaindre à son tour que sa femme lui vole son foin afin de s’essuyer le postérieur. Celle-ci, haineuse, rétorque que c’est impossible, étant donné qu’elle ne s’est point essuyée depuis plus d’un an. Victorieux, le mari fait constater à l’assemblée hilare que telle est la cause du coloris original de ses parties.

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Le rédacteur tient à prévenir toute interprétation exagérée sur son âge mental.

Un dernier, pour la route ? Optons pour le fabliau de Jouglet. Jouglet est un ménestrel itinérant, engagé pour jouer lors d’un mariage. Alors qu’il accompagne le fiancé, Robin, sur la route de l’église de la célébration, il décide de lui jouer un tour. Passant devant un poirier, Jouglet fait croire à celui-ci qu’il est coutume de se goinfrer de poires avant tout mariage. Robin, aussi accommodant que tendrement con, engloutit goulûment l’intégralité des fruits. Les effets secondaires de son orgie gourmande ne se faisant pas attendre, il se voit proscrire tout soulagement par Jouglet : il serait indécent de se laisser ainsi aller avant le mariage. Mariage qui se déroule comme prévu, supplice de Tantale gastrique pour certains, moment de réjouissance pour d’autres. Vient la nuit. Alors que sa promise l’accueille avec concupiscence dans sa couche, Robin se confond en excuse, rendu impuissant par la colossale rétention fécale. Après qu’il a raconté le calvaire de sa journée à sa mie, celle-ci lui fait rapidement comprendre qu’il s’est fait berner. Elle lui suggère donc de se venger de la manière suivante. Alors que Jouglet fait la fête un peu plus loin, la victime revancharde se glisse dans sa chambre, bien décidée à lui faire payer son larcin à grand renfort de merde fétide. C’est donc avec une délectation non feinte que le mari soulagé défèque abondamment et à de multiples reprises dans les affaires du troubadour : vêtements, bonnet, draps, bassine, instrument, tout y passe ! Puni par l’anus justicier, Jouglet se salit ainsi toute la journée du lendemain, allant de surprise en surprise et se recouvrant de matière excrémentielle à chaque petit geste du quotidien.  
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Que ce soit par leurs intérêts littéraire, historique, et (surtout ?) par leur comique d’un premier degré triomphant, les fabliaux sauront ravir le lecteur qui est en vous ! S’il est en effet possible de les étudier avec passion, tant pour ce qu’ils nous apprennent sur le Moyen Âge que pour la façon dont ils furent écrits, ces textes accessibles s’apprécient avant toute chose en tant que littérature drôle, efficace et décomplexée. C’est d’ailleurs pour ça qu’on les inventa ! Au nombre d’environ 150, vous pourrez les retrouver dans Les fabliaux; 122 fabliaux, textes et traductions (1994) de Geneviève et René Métais. Si les aspects plus techniques et analytiques vous intéressent, vous pouvez également vous procurer l’exhaustif Les fabliaux, contes à rire du Moyen Âge de Philippe Ménard (1983). Attention toutefois à ne pas les faire circuler dans des mains trop chastes, ou à adopter leur type d’humour ; votre réputation s’en ressentirait ! 

 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

Lâche ton cri

  • 9 mai 2016 at 17 h 39 min
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    Salut à toi, Elève intéressé! Et tout d’abord, désolé pour cette réponse tardive qui nécessitait une nouvelle consultation de mes sources!
    Le récit de l’infortuné curé aux gonades clouées est connu selon deux appellations. On peut trouver sa traduction française sous le titre de « Connebert », notamment dans le tome VII du Nouveau Recueil Complet des Fabliaux (NRCF) publié par Willem Noomen en 1993, où il porte le numéro 77. Il apparaît également sous le titre de Li Prestre qui Perdi les Colles, dans un manuscrit conservé à la bibliothèque universitaire de Nottingham. On sait de manière assez certaine que son auteur fut le jongleur Gautier le Leu (ancêtre du célèbre A-à-à-la-queue), qui le composa dans la seconde moitié du XIIIème siècle.
    Puisse le retard de cette réponse être compensé par la satisfaction qu’elle t’apporte!
    En te remerciant de l’avoir posée,
    Amicalement,
    FLY le troll

  • 5 mai 2016 at 8 h 28 min
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    Notre expert ès-fabliaux (et auteur de l’article) est sur le coup, ne t’en fais pas ! Sa réponse ne devrait pas tarder à arriver.

  • 2 mai 2016 at 20 h 43 min
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    Quel est le titre du récit dans lequel un forgeron cloue le scrotum de son curé ?

  • 14 mars 2016 at 20 h 42 min
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    Article drôle et très instructif ! Et cette plume… on ne s’en lasse pas !

  • 11 mars 2016 at 16 h 06 min
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    La marotte n’est pas volée, cet article a été écrit par un fol aux bons mots ;)

    Très intéressant, cassant de multiples clichés tout en ne tombant pas simplement dans le vulgaire pour le plaisir de la forme : encore, encore ;) !

  • 11 mars 2016 at 11 h 16 min
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    Excellent article très documenté. Où l’on voit que chansons paillardes et représentations salaces ont de tout temps fait le buzz !

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