Luke Cage S02 : Rhum et Reggae en Stokes

Netflix poursuit son exploration à grande vitesse de l’univers Marvel avec une réelle inconstance. Oscillants sans cesse entre le très bon (Daredevil s1, The Punisher), le (très) moyen (The Defenders) et l’exécrable (Iron Fist), les différents shows forment une mosaïque pour le moins bigarrée. Une tendance claire semble toutefois se dégager ; la qualité inférieure des saisons supplémentaires proposées pour chacun des héros. Cela ne signifie pas qu’elles soient nécessairement de mauvaise facture – les nouvelles aventures de Jessica Jones étant par exemple convaincantes – néanmoins elles témoignent d’un certain essoufflement. La plate-forme parvient là encore à nous surprendre avec la deuxième saison de Luke Cage. Bien que loin d’être parfaite, elle fait mentir les pronostics tout au long de ses 13 épisodes. Petit coup de projecteur.

Bushmaster

C’est un Luke quelque peu lassé que nous retrouvons à l’entame de cette suite. Un calme tout relatif est certes revenu sur Harlem, mais criminels et bandits poursuivent leur œuvre mortifère sans que le colosse noir ne puisse les arrêter définitivement. Surtout, si la mort de Cornell Stokes aka Cottonmouth et l’emprisonnement de Diamondblack ont largement changé les règles du jeu, Mariah Dillard (née Stokes), elle, demeure bien en place. Débarrassée de son encombrant et véreux cousin, elle a le champ libre. Toutefois, avec son nouvel amant Shades, elle entend s’émanciper de toute association avec la pègre afin de poursuivre son œuvre philanthrope en toute légitimité. Vous connaissez la chanson : l’histoire aurait pu s’arrêter là… C’était bien sûr sans compter l’irruption d’un nouveau grand vilain qui va venir foutre le bordel. Élément perturbateur toussa, classic shit quoi.

Cela n’empêche pas de créer un show qui permette de prendre son pied. Là aussi, la ritournelle est bien connue : c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs soupes – à condition peut-être de rajouter ce zeste de je-ne-sais-quoi qui ravive quelque peu la flamme. Mission largement accomplie dans cette seconde saison avec l’arrivée de Bushmaster, un féroce jamaïcain. Lié aux Stokes par un passé que l’on comprend d’emblée plus que sulfureux, il entend se venger en cherchant à exterminer Mariah par tous les moyens mis à sa disposition. Entendez par là notamment toute une troupaille dépenaillée (les Stylers) prête à déferler sur Harlem. Luke essaiera d’éviter un bain de sang, avec plus ou moins de succès.

Bushmaster fait incontestablement du bien au show de Netflix. Symboliquement, il permet de renforcer la dimension militante des aventures de Luke Cage, héros de la cause noire. La Jamaïque bénéficie d’une aura particulière, comme chacun le sait. Le pays fut le berceau du Rastafarisme à partir des années 1930. De façon plus globale, son histoire mouvementée est marquée par des soulèvements restés célèbres. A cet égard, la révolte des Marrons face aux esclavagistes blancs est particulièrement emblématique, et c’est elle qu’évoque fort opportunément Bushmaster lorsqu’il explique les origines de son fighting spirit. Une manière comme une autre de rendre hommage à ces événements, hommage que l’on ne peut qu’apprécier. Évidemment, si le personnage avait été un méchant monolithique, cet aspect aurait pu largement passer à la trappe. Mais force est de constater que ce n’est pas le cas ; Bushmaster dévoile peu à peu ses nuances au fil de la saison, et le spectateur tend à ressentir une certaine empathie pour le bonhomme (quoique relative, faut pas pousser mémé) et donc ce qu’il incarne. On saluera en outre l’interprétation réalisée par Mustafa Shakir, qui a fait un travail considérable pour s’imprégner de l’accent jamaïcain. Pour ne rien gâcher, ses aptitudes physiques lui ont permis d’adopter un style de combat inspiré de la Capoeira, ce qui ajoute indéniablement du punch aux bastons du show, pas réellement réputées pour être très travaillées en temps normal.

I put a spell on you

Qui dit Jamaïque dit également Reggae. Et sur ce point, il faut bien dire que cette saison nous gratifie de quelques chansons pas piquées des hannetons. On se régalera ainsi de la désormais classique Chase dem composée par Stephen Marley mais aussi de Under Mi Sensi (Barrington Levy) entre autres pépites. Il n’y a pas à farfouiller ; cette suite bénéficie d’une bande-son tout simplement exceptionnelle, encore plus aboutie que celle de la première saison. Mélangez des sons jazzy (I put a spell on you, The Thrill is gone) bien repris, et du bon gros hip-hop qui fait zizir, ajoutez-y un poil de rock et de musiques caribéennes et vous voilà avec une setlist qui envoie du pâté. Jouissive, la scène d’ouverture nous offre trois minutes d’un Luke cassant des fions en écoutant Shook Ones part II. Basique, sans doute, mais terriblement efficace. L’exploration de tous ces hits de la scène afro-américaine s’incarne de surcroît magnifiquement sur le plan visuel. La plupart des épisodes contiennent plusieurs minutes de concert au Harlem’s Paradise dont l’ambiance est toujours aussi délicieuse. Très honnêtement, on s’en délecte sans forcer.

Quelle autre série Marvel estampillée Netflix peut aujourd’hui se targuer d’avoir une esthétique sonore et visuelle aussi forte et aboutie que Luke Cage ?

L’univers bénéficie toujours d’une palanquée d’acteurs de qualité ; Mike Colter bien entendu, grâce à son physique qui colle parfaitement aux attentes mais aussi Alfre Woodard (Mariah Dillard) ou encore Reg E. Cathey, le père de Luke, que l’on avait notamment déjà croisé dans des petits machins comme The Wire, et House of Cards.

Une réflexion intéressante mais trop étalée

Cette saison 2 aborde des thèmes ressassés maintes fois, ne nous le cachons pas : le manichéisme et ses limites, le pouvoir, les liens familiaux ou encore le pardon. Néanmoins, ils sont la plupart du temps traités avec une subtilité relativement appréciable (pour un show de super-héros).

Ainsi, le personnage de Mariah Dillard permet aux showrunners de traiter la question du mal nécessaire et/ou inévitable sans chausser de trop gros sabots. Sa position a priori fortement paradoxale – réelle philanthropie d’un côté VS violence abjecte à l’encontre de quiconque se mettrait en travers de son chemin – n’est pas inintéressante et donne lieu à des dialogues convaincants. Réussi également son côté torturé, brûlé, abrasé par un passé familial qui ne passe pas et que l’on avait déjà largement entrevu dans la première saison.

On pourrait même soutenir qu’il y a une réelle tentative de dépassement de l’antagonisme méchant/gentil, non pas en raison de portraits nuancés et protéiformes, mais bien parce que le héros finit par s’inspirer des méthodes de Mariah. C’est sans doute là le meilleur de cette seconde saison. Alors que la croisade sanguinaire de Bushmaster n’inspire que de la répugnance à Luke, il est progressivement amené à adopter une éthique de la responsabilité qui, dans une certaine mesure, est celle du personnage joué par Alfre Woodard. Renversement somme toute pessimiste, qui voit les convictions du personnage être sacrifiées sur l’autel de l’efficacité ; critique de l’Etat également, absolument incapable d’assumer son rôle et de préserver son monopole de la violence légitime.

Tout ceci serait excellent si la série ne se caractérisait pas par des longueurs préjudiciables, et un sérieux problème de rythme par endroit. Certes, il y a des idées intéressantes, mais nul besoin de les étaler sur 13 épisodes. À cet égard soulignons l’apparition totalement inutile de ce cher Iron Fist, résolument falot voire ridicule comme à son habitude. Les showrunners ont-ils réellement souhaité se le coltiner pendant 50 minutes entières ? Était-ce une tentative pour lui donner un semblant de crédibilité en profitant de l’aura de Luke Cage ? Si c’était le cas, on peut dire sans trop se tromper que l’échec est cuisant. D’ailleurs le mieux, c’est encore d’écouter le héros de Harlem se foutre de sa gueule sans le moindre scrupule tout au long dudit épisode. Cette saison 2 souffre certainement d’autres défauts (l’écriture de Shades est par exemple un peu pétée…), mais qui n’empêchent toutefois pas de profiter du show. Au total, il est clairement préférable d’avoir des scènes en trop que de se payer les 8 épisodes ramassés et creux de The Defenders.

Dans l’absolu, la seconde saison de Luke Cage n’a rien du chef d’œuvre. La faute à un scénario qui reste somme toute classique, avec des thèmes maintes fois traités, et des longueurs dispensables. D’un autre côté, est-ce vraiment ce qu’on lui demandait ? Probablement pas. Or, en termes de divertissement pur, difficile de passer un mauvais moment tant l’esthétique est irréprochable. Cette suite se paie même le luxe d’éviter les plus gros travers de la première saison (coucou Diamondback) tout en mettant en valeur la culture afro-américaine et caribéenne de fort belle manière. Idéale pour une séance de binge-watching !

 

Narfi :
Quelle bonne petite saison à thème caraïbes que voilà ! Non contente de nous ramener un méchant charismatique après l’absence du regretté Cottonmouth, cette saison 2 nous offre un petit détour par la Jamaïque, que ce soit avec ces personnages buvant du Rhum ; avec ces musiques Reggae efficaces (Stylers Arrive) ; ou avec ce restaurant servant de base de repli à Bushmaster et où est servie la meilleure chèvre au curry de New-York. Pour ce qui est de ce focus sur cette partie de la culture afro-américaine, c’est carton plein.
Contrairement à Graour, j’étais heureux de voir un Iron Fist enfin convaincant, ne chouinant plus comme un crevard mais détendu, zen, blagueur et tranquille. Un seul épisode qui nous tease les Heroes for Hire, réussissant au passage l’exploit de nous rendre l’immortel Iron Fist plus sympathique que 21 épisodes lui étant consacrés, il faudra m’expliquer comment, mais c’est possible.
Enfin, pour ce qui est des thématiques de la saison, on se tape tout de même un final qui laisse un sale goût dans la bouche vis-à-vis de ce message extrêmement pessimiste adressé à la situation des afro-américains. La putasserie ne nous épargnera pas cette scène hommage au plus grand film de gangster de tous les temps, qui à elle seule avec la bande-son de cette saison, devrait vous pousser à mater avec plaisir cette deuxième fournée des aventures de Luke.

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.