Sans un bruit : Tais-toi et survis

 

Voilà ça y est, je fais partie de ces gens chiants. Ceux qui ont trop froid en hiver et trop chaud en été. Du coup, je souffle, je râle, je remets du Narta. Bref, je suis insupportable quel que soit le temps. Mes amis, souhaitant ne pas faire 20 ans de réclusion criminelle pour assassinat, choisissent donc de m’emmener dans des lieux climatisés, histoire de me mettre dans de meilleures dispositions. C’est donc ainsi, cher lecteur estival, que je me suis retrouvée dimanche dernier au cinéma, dernier bastion de fraîcheur au sein d’une ville teintée de canicule.

Et là, je me dois de t’avouer quelque chose. Un truc que je cache au reste du monde. Je suis une fragile du film d’horreur. Le genre de meuf capable d’être traumatisée devant Le Silence des Agneaux. Mais pour toi, j’ai décidé de dépasser ma peur, et j’ai fièrement demandé un ticket pour Sans un bruit.

 

Parce qu’en ce moment aux États-Unis le film fait un carton, critiques et public confondus, Stephen King, le master de l’horreur ayant même twitté un avis dithyrambique sur celui-ci. Après le succès surprise de Get Out l’an dernier (récompensé par l’Oscar du meilleur scénario lors de la dernière cérémonie), nos amis ricains font une nouvelle fois preuve d’inventivité afin de nous faire tressaillir dans nos fauteuils.

Et franchement, encore une fois, ils ont su transformer l’essai (comme quoi ils sont plus malins en cinéma qu’en politique). Sans un Bruit réunit les codes du film d’horreur et de science-fiction, mais réussit à les transcender, afin de métamorphoser ce qui pourrait être un énième film marketing en survival intimiste. Baisse le son et dis à tes mouflets d’arrêter de crier qu’ils veulent des Mister Freeze, et je vais t’expliquer le reste.

Le silence est d’or

L’histoire du film est relativement simple, si simple que je peux te la résumer en une seule phrase. Tiens-toi prêt et lis attentivement :

Nous suivons une famille qui, suite à de mystérieux événements et l’apparition de créatures, doit survivre dans un monde où le moindre bruit est susceptible de leur coûter la vie. Pas évident. Mais genre pas évident du tout. Tu imagines l’ambiance ? La scène d’ouverture du film illustre parfaitement les contraintes qu’un tel chamboulement de la réalité impose. Je ne te spoile absolument rien en te la racontant, donc ne commence pas à te plaindre devant ton écran. Le film commence dans un supermarché typiquement américain, qui vend à la fois des médicaments et de la bouffe. On y voit les gamins, qui marchent à pas de loup, puis la mère, qui cherche une boîte de médicaments délicatement, le plus silencieusement possible. On remarque, comme dans toute bonne fiction « post-apocalyptique » que les rayons ont été pris d’assaut. Mais il reste un aliment en quantité. Les chips. Parce que c’est croquant, gourmand mais aussi bruyant. Ce souci du détail dès les premières minutes prouve la minutie avec laquelle le sujet de la survie silencieuse est traité. Les membres de la famille communiquent entre eux grâce au langage des signes, ils marchent pieds nus, ils sont pleins de précautions. On est au jour 89 depuis le début des événements. Et on se dit qu’ils ont vite compris comment survivre.

 

 

Mais le film, avant même d’être un film d’horreur, est avant tout une histoire d’amour, sous différentes formes. L’amour entre une femme et son mari, l’amour de parents à leurs enfants (John Krasinski, le réalisateur dont je te parlerai plus en détails plus bas a d’ailleurs annoncé avoir réalisé ce film comme une déclaration d’amour à ses propres enfants), l’amour familial en somme. Et ce sentiment transparaît tout au long du film. On sent ces parents prêts à tout pour que les leurs survivent, essayant de faire d’une situation cauchemardesque un cadre de vie pas trop affreux pour leur descendance. Ces enfants s’entraident, se tendent la main, sont forts en gueule, même en silence. Mention spéciale pour le rôle de la fille, sourde, à laquelle on s’attache de façon instantanée tant de son personnage émanent une pureté et une bienveillance rares au cinéma.

On dit souvent (enfin surtout mon père pour que je la boucle) qu’un silence vaut mille mots. Le film en est la superbe illustration. Pas besoin de murmures pour exprimer toutes les émotions qui traversent nos protagonistes, et pourtant Dieu sait qu’ils en chient. Mais à travers un regard, un signe, un sourire, les personnages existent, de manière encore plus viscérale pour moi que dans un film classique. Après quelques recherches sur le film et la langue des signes, j’ai compris que les personnages signaient de manière différente. Le père, un survivaliste, utilise les signes pour expliquer les choses, aller droit au but. La mère par exemple, est plus affectueuse dans sa façon de s’exprimer. Deux manières différentes d’aborder la parentalité. Le film peut d’ailleurs être vu comme une métaphore du fait d’être parent, et de devoir protéger la chair de sa chair à tout prix, contre tout.

 

 

Alors attention, Sans un bruit n’est pas un film muet par contre. On entend les respirations saccadées de nos héros malgré eux, les grincements d’une vieille maison, les bruits d’une rivière qui coule. Mais à chacun de ces bruits, on est perturbé, stressé, les fesses au bord du siège. Tu te dis que si les gars ont peur de manger des chips, c’est que vraiment, les créatures en question ont l’ouïe surpuissante. Et tu as raison. Chaque son un peu brutal ou fort peut être fatal, et cela t’est prouvé plusieurs fois dans le film. Ces créatures, dont on ne sait pas d’où elles viennent ni comment elles sont apparues sur terre, nous intriguent autant qu’elles nous font flipper. Quelles sont leurs faiblesses ? Combien sont-elles ? Comment les vaincre ? Autant de questions auxquelles le film répond au fur et à mesure que l’intrigue avance, avec des rebondissements parfois attendus mais résolus de manière maline et subtile. Le silence est partout, devenant l’acteur principal de cette œuvre. D’ordinaire pendant un thriller ou un film d’horreur, les moments calmes sont synonymes de mauvaises nouvelles pour la suite. Or ici, tous les moments sont calmes, plongeant le spectateur dans une sorte de tension permanente. C’est impressionnant de maîtrise et d’efficacité et cela permet de montrer l’étendue des façons de filmer le silence, ce qui est original et rafraîchissant dans l’univers du cinéma d’aujourd’hui.

Le bruit et l’horreur

Le sentiment d’identification est également quelque chose d’extrêmement présent tout au long du film. Les gens dans la salle étaient religieusement silencieux, comme si nous aussi, nous étions à la merci de ces bêtes. Les sachets de bonbons sont restés intacts, les gens ne se murmuraient pas des trucs à l’oreille. Nous étions avec la famille Abbott, comme embarqués dans une expérience collective où le bruit que nous faisions aurait pu avoir des conséquences pour eux. Beau tour de force pour un film que de fédérer ainsi son audience au point d’imposer inconsciemment un comportement identique à celui de ses personnages. Certains cinémas aux États-Unis, voyant leurs ventes de pop corn s’effondrer lamentablement lors des séances de Sans un bruit, ont donc remplacé ce petit plaisir bruyant par des chamallows, histoire de pousser le mimétisme jusqu’au bout. C’est te dire si ça marche.

 

 

Donc comme tu l’as compris, dans le film, un bruit équivaut à ton arrêt de mort. Et c’est là qu’intervient un des arcs de narration les plus importants du film. Alors encore une fois, je vais parler d’une scène en particulier, mais si tu as vu la bande-annonce (tu sais, celle que j’ai balancée au début de mon article), tu devrais comprendre de quoi je parle. Attention mon petit chaton, moment révélation. Il se trouve qu’en fait, maman Abbott, elle est enceinte. Et que donc, de façon quasi-mathématique (j’ai pas fait médecine mais bon) elle va accoucher. Or, s’il y a bien un moment où tu es bruyante, c’est au moment de donner la vie, les contractions n’étant pas une promenade de santé, paraît-il. Imagine, accoucher sans devoir faire le moindre bruit ? Ça paraît difficile voire impossible. À moins d’être une nana absolument badass. Et laisse-moi te dire que Maman Abbott, elle est bien plus badass que la moyenne. Voilà je ne t’en dis pas plus, mais tu seras sur les fesses devant le courage de cette femme. Tiens-le-toi pour dit. Quand on sait que ces tarés de scientologues demandent aux femmes de rester silencieuses pendant leurs accouchements, on se dit qu’entre la fiction et la réalité, il n’y a parfois pas grand chose.

Bijou silencieux 

Maintenant que je t’ai expliqué de quoi causait le film, laisse-moi te raconter comment il a été fabriqué. Donc déjà, le premier truc à savoir, c’est que le réalisateur n’est pas du tout un mec qu’on attendait là, à savoir John Krasinski, le fameux Jim de The Office. Un comédien talentueux et drôle, mais pas nécessairement le choix de base pour réaliser un film d’horreur, tout comme Jordan Peele et Get Out. Krasinski le dit lui-même, les films qui font flipper ne sont pas vraiment sa came à la base, mais quand Brian Wood et Scott Beck, les deux scénaristes, sont arrivés avec leur idée sous le bras, il s’est lancé dans le projet en ré-écrivant une partie du scénario, et bouffant du film d’horreur par paquets de douze pour assimiler les codes du genre. La décision de caster sa femme in real life, Emily Blunt, pour jouer la mère de famille, même si elle semble logique, amène un background aux Abbott dans le film qui nous provoque une tendresse immédiate pour eux. Il en va de même pour le casting des enfants, particulièrement celui de Milicent Simmonds, actrice sourde qui joue dans Sans un bruit l’adolescente victime de ce même handicap. Une décision inclusive et non-négociable pour Krasinski, qui a dû batailler avec les studios pour pouvoir caster cette petite pépite.

Les interprétations de tous ces acteurs sont magistrales, à commencer par celle de Blunt, tour à tour aimante, inquiète ou badass. Les acteurs jouent tous brillamment, oscillant entre courage et terreur, exploitant les failles de leurs personnages de façon habile et inattendue. En plus d’être un réalisateur malin, Krasinski est un directeur d’acteurs intelligent, prenant les meilleures qualités de ses interprètes et les sublimant à l’écran. Bref, pour son 3ème film et sa première plongée dans le cinéma d’horreur, on peut parler de réussite. Bien joué John.

Sans un bruit est un film qui a tout compris. Comment alpaguer son public, le tenir en haleine, sans jamais être dans le pathos ou dans le jump scare inutile. Mi-film de créatures, mi-drame familial, cette œuvre se construit sur des personnages portés par des acteurs majestueux et une réalisation soignée. Filmer le silence, ça me semblait coton, mais on ne s’ennuie jamais devant cette petite bombe. Simon and Garfunkel chantait The Sound of Silence il y a déjà des années, mais Krasinski vient de les battre à plate-couture. Cours donc au ciné le plus proche, et surtout, pour l’amour du ciel, tais-toi, bordel. À bientôt cher petit lecteur silencieux.

KaMelaMela

Kamélaméla aime deux choses: la blanquette et Eddy Mitchell. Sinon, de temps en temps, elle va au ciné. Voila, vous savez tout.