Mastodon, Cold Dark Place (EP) – Sombre, mais pas froid

Ce 22 septembre sortait la seconde production de l’année pour le groupe Mastodon, l’EP Cold Dark Place, cadet de six mois de l’album Emperor of Sand. Cadet, vraiment ? À vrai dire, non ; trois des quatre titres furent en effet enregistrés au cours des sessions de l’avant-dernier opus du groupe, Once More ‘Round the Sun (2014). Quant au quatrième, Toes to Toes, il le fut durant celles d’Emperor of Sand. Sortie surprise annoncée dans le courant de l’été, cet EP pour le moins inattendu se présente donc comme un pont dressé entre les deux derniers albums du groupe.

L’album le plus contemplatif de Mastodon

À la différence d’Emperor of Sand, écrit collectivement, Cold Dark Place fut tout d’abord envisagé comme un album solo par le guitariste et chanteur occasionnel Brent Hinds. Venant d’être confronté à une rupture amoureuse difficile, celui-ci décida d’extérioriser son tourment par la composition musicale solitaire et la sculpture d’un phallus géant (voir ci-dessous). Heureusement pour tout le monde, la première tentative fut la plus fructueuse. Hinds a en effet pensé son œuvre comme plus contemplative que les compositions habituelles de Mastodon. Plus intimiste, l’EP fait la part belle au jeu du guitariste, à son travail sur les textures sonores, ainsi qu’à sa polyvalence vocale. 

“Le langage de la sculpture est un néant prétentieux s’il n’est pas composé de mots d’amour et de poésie” – Constantin Stanislavski

Hinds est en outre l’auteur de toutes les paroles de l’EP, assez éloignées des univers fantastiques et bigarrés auxquels Mastodon nous a habitués. Point de bestiaire exotique ou d’allusions aux quatre éléments fondamentaux ; il n’est ici question que de réclusion créative et chagrine, accentuant la dimension autobiographique de l’album. Par cette introspection, Hinds brosse une sorte de portrait changeant, indécis, parfois contradictoire de sa personne. Cependant, il prédomine au sein de ces quatre morceaux, de longueur semblable, une mélancolie latente et contemplative. Protéiforme, celle-ci s’illustre à travers une écriture résolument progressive et foisonnante ; mais aussi, par une couleur d’ensemble plus sereine et psychédélique qu’à l’habitué.

Une écriture musicale singulière 

En effet, l’ambiance de ce sympathique EP se caractérise par quelques innovations tout à fait intéressantes, qui renouvellent, sans grande méchanceté le style de Mastodon. Mettant à l’honneur les origines sudistes du groupe d’Atlanta, Hinds a notamment sorti du placard sa steel guitar Sho-Bud 13 de 1954. Cet instrument, emprunté au bluegrass, trouve ici un terrain d’expression surprenant mais, néanmoins, adéquat, comme en témoigne le premier morceau North Side Star. Les chants du bassiste Troy Sanders eux-mêmes ne sont pas sans rappeler la musique folklorique traditionnelle américaine, notamment sur l’introduction de Toes to Toes. 

Le batteur Brann Dailor, dont la présence se marque davantage d’album en album pour culminer sur Emperor of Sand, est ici beaucoup plus en retrait. Son instrument occupe une place bien plus restreinte sur Cold Dark Place, quitte à paraître très convenu dans les phrases qu’il déploie. Hormis quelques mises en places progressives se prêtant tout à fait à son jeu véloce, Dailor occupe sur cet EP un rôle somme toute assez conventionnel. Son chant est, lui aussi, pratiquement absent de l’album, à l’exception de quelques passages très brefs ; rien à voir, donc, avec les lignes vocales FM qui le propulsent, depuis The Hunter (2010), sur le devant de la scène. 

A l’image de celle de Dailor, les participations instrumentales de Sanders (basse) et de Kelliher (guitare) sont, elles aussi, de circonstance. Si l’écriture relève du genre progressif dans l’enchaînement de séquences variées, le format de l’EP demeure assez classiquement calibré. D’une durée de 21 minutes, il présente quatre titres d’environ 5 minutes chacun. In fine, Cold Dark Place s’avère donc être un pont tout à fait convaincant entre les deux derniers albums de Mastodon, équilibré et homogène, sans être révolutionnaire ni rendre justice à l’originalité du groupe. Il n’en demeure pas moins efficace et agréable tout du long, sans pour autant céder à la facilité d’un Show Yourself, par exemple.

Making of de l’artwork de pochette, lui aussi commandité par le seul Hinds

Cold Dark Place constitue un petit EP fort sympathique et dépaysant, tout à fait bienvenu et plutôt logique dans la place qu’il occupe au sein de la discographie de Mastodon. S’il ne fera pas grande date dans l’œuvre du groupe, il serait néanmoins dommage, pour le fan averti, de s’en dispenser. De même, il peut constituer une porte d’entrée convaincante, encore qu’un peu trompeuse, pour d’éventuels profanes

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.