Smokin’ Parade : C’est l’histoire d’un rouquin…

En manga comme dans le reste de la bande-dessinée je confesse avoir quelques inclinations personnelles pour les qualités du dessin. Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, j’avoue que la séduction a opéré ainsi. J’ai été hypé comme un petit Lazylumps devant un simulateur de randonnée et me suis empressé de me lancer dans la lecture de Smokin’ Parade de Kazuma Kondou et Jinsei Kataoka avec le secret espoir de trouver quelque chose d’aussi intriguant que Deadman Wonderland, leur œuvre précédente, délicieusement givrée.

Le gore c’est comme le Nutella : quand tu en tartines trop, ça te file la gerbe

L’histoire s’ouvre avec fracas sur des révélations sordides de meurtres abominables commis par des monstres, les Jackalopes (oui oui). Cut, on débute vraiment le récit en suivant un jeune homme un peu cinglé, qu’on ne cesse d’appeler le rouquin et que, par commodité je vais appeler ainsi tout le long moi aussi. Il se balance d’un pont, non qu’il soit suicidaire le bougre, mais il suit un règlement très très précis. La construction du personnage est vraiment amusante et son jusqu’au-boutisme implacable, associé à son air de s’en foutre comme de la première liquette de Narfi, pousse assez naturellement au rire. Mais les péripéties avancent vite, on n’a pas le temps dans ce manga et bientôt une grave révélation lui fait perdre quelques membres (oh, pas beaucoup, seulement trois) et intégrer la joyeuse bande des Jackalopes qui, ô spoiler ennemi (genre), ne sont pas de si gros enculés que cela. Ils font une belle brochette de timbrés, mais on atteint bien vite les limites du genre ; on sombre dans le déjà vu des milliers de fois, dans la célébration des archétypes du genre et hormis le chef, aucun ne parvient vraiment à convaincre… Voire même à rester en tête. Peu construits dans ce premier tome, ils font le nombre et l’action se concentre vraiment sur trois protagonistes dont le héros. On ressent bien qu’il y a derrière chacun quelques trucs un peu pourris, du passé qui sent plus fort que la salle de sport, un peu comme notre héros. Mais comme rien n’est vraiment abordé, on se fout cordialement de leur sort et c’est un peu dommage.

Face à eux, des humains mutants appelés Spiders, dont la tête se transforme en peluche à mesure que leur raison fout le camp. L’idée est sympathique et dans le délire me rappelle un peu Dolly Kill Kill, mais l’utilisation de machins kawaï dans un manga sordidement gore est aussi nouveau que l’abus de bien social en politique… On touche là à un problème important ; il est tout à fait possible d’utiliser un ressort d’écriture déjà vu, c’est même souvent plus sain que tenter à tout prix de faire du neuf. Mais faut-il encore que cela en change un peu la perspective, ou l’enrichisse vaguement. Or dans Smokin’ Parade le matériau apparaît tellement artificiel et calibré qu’il est bien délicat d’y voir autre chose qu’une idée tiroir. Et les auteurs de tartiner le gore pour le gore, le sordide pour le sordide, mais fondé sur une intrigue tellement creuse que cela laisse complètement indifférent. Pourtant, je le répète, l’idée originelle de ce héros formaliste au dernier degré, promettait d’être intéressante. Cependant, cela même s’étiole à mesure que s’épanche le récit. On perd ce léger souffle et s’accumulent bientôt les pesanteurs ; passé quelques découpages bien sentis de monstres, on se rend compte que tout cela manque d’enjeux, de présentation des vrais méchants… Et donc on façonne à la va-vite une enquête d’une journaliste, une exposition des antagonistes principaux pour un résultat, vous le devinez, qui fleure bon le bâclé. Cerise sur caca, une bonne grosse caricature du méchant très très méchant dont le traitement est tellement hors des limites fixées par la convention de Genève, que ça relève du tribunal de La Haye. Si je vous dis hyper-sexualisation, cruauté envers ses sous-fifres, bain langoureux dans une substance repoussante, vous vous représentez bien le cimetière de l’originalité ?

#posey

Mais par contre… C’est tellement bien dessiné… C’est assez dingue. C’est à la fois extrêmement maîtrisé et complètement dynamique. Il n’y a pas la moindre fausse note dans tout cela, à se demander si l’histoire n’est pas juste un prétexte pour nous submerger les mirettes avec tant d’aisance graphique. Dans le cadrage-même c’est la fête ; contre-plongées, plongées, gros-plans de dingues, jeux sur les ombres…, tout cela dans un style très cinématographique, on ne peut que saluer. Bon, ça fait un peu poseur. Beaucoup poseur. Mais quand on a cette virtuosité-là pourquoi s’en priver !? C’est d’ailleurs amusant de signaler que ce travail graphique se permet avec justesse l’emploi de forts contrastes entre les cases extrêmement sérieuses et d’autres où les personnages sont représentés avec de petites têtes hyper-expressives. C’est toujours efficace quand c’est aussi bien amené et montre quelque chose qui tempère un peu mes propos du premier paragraphe ; le manga ne se prend pas au sérieux.

S’il est clair que la badasserie est mise à l’honneur, il est aussi indéniable que la volonté est aussi dans le rire, un rire outrancier qui se moque de la loufoquerie des protagonistes, qui, même confrontés à l’abominable, ont préféré s’esclaffer. Du coup, ce ton perpétuellement léger, en opposition avec le tragique des scènes, suggère un certain sentiment de folie. C’est dommage que cela soit aussi subtilement amené qu’un tractopelle dans un magasin de porcelaine et que jamais il n’y ait de véritable rupture dans la mécanique, ce qui interdit de s’impliquer dans l’histoire ; on rigole, on se massacre joyeusement, on a des méchants complètement hors limites ? Hé bien ok, d’accord, on y va, mais vous réveillerez mon intérêt en partant vous serez mignon. Le plus terrible là-dedans ? C’est que je n’ai déjà plus grand-chose à en dire.

Avis aux amateurs de dessins de qualité, Smokin’ Parade va vous régaler, mais si vous avez envie de subtilité/surprise/écriture/nouveauté vous risquez fort de vous ennuyer. C’est une œuvre sympathique mais aussi assez dispensable, qui a sacrifié sur l’autel du gore et d’une folie artificielle toute prétention à raconter vraiment quelque chose.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.