The Call of Cthulhu : le film, pas le FPS

L’obscurité dévorante de l’œuvre de Lovecraft n’a pas souvent trouvé au cinéma le traitement qu’elle mérite. Trop souvent les films s’égarent dans des récits guignolesques vaguement inspirés de l’auteur de Providence et essentiellement prétexte à des pantalonnades numériques débiles. Je m’y suis peu penché, j’en ai parcouru des extraits et c’est aussi fameux que le fromage en plastique américain. Plus sérieusement, un seul film se dégage vraiment dans la critique et à raison ; il s’agit de The Call of Cthulhu de Andrew Leman sorti en 2005. Dans un écrin très années 20, le réalisateur nous propose une expérience intéressante d’immersion dans le récit le plus célèbre de Lovecraft.

Noir et blanc mon amour

Rares sont de nos jours les films qui sortent de façon délibérée en noir et blanc. George Miller a eu récemment avec Mad Max Fury Road des velléités en ce sens et les Sin City s’y sont essayés avec divers succès (le deux est une purge dont le seul élément d’accroche se concentre dans la plastique généreuse d’Eva Green). J’exagère un peu, il arrive ponctuellement qu’un réalisateur déterminé propose à de frileux producteurs de financer une œuvre qui emprunte au passé sa forme esthétique et accouche d’un monument du cinéma, n’est-ce pas Elephant Man. Mais alors on ne peut s’empêcher de les imaginer renâclant de la sorte : « Mais qu’est-ce c’est que ce truc de Hipster intello, vous ne voulez pas y coller des effets spéciaux en 3D et des super héros ? Ça marche bien les super héros et puis ils aiment ça les effets spéciaux les gosses, ça traîne les parents au cinéma les gosses, et puis ça achète des glaces à 12 euros. Votre public là, ça broute de l’herbe éco-responsable, on les pigeonne ailleurs qu’au cinéma. Moi je vous dis, votre film de monstres bizarre vous oubliez le noir et blanc, vous y calez de la CGI tartinée avec la bite et c’est parti ! » Je pense avoir assez brillamment explicité la genèse des blockbusters modernes.

Pour en revenir à nos moutons à tentacules, disons-le sans détour, le film a été fait avec de tous petits moyens qui justifient l’audace de sa forme et évitait les attaques d’apoplexie actionnariales. Du coup le réalisateur y a été à fond les ballons dans l’immersion de l’époque. Le film est muet et du coup retrouve les plaisirs secrets du sur-jeu théâtral (qui a dit que Keira Knightley n’avait pas d’avenir ?) amplifié par les contrastes. Mais surtout, c’est à travers les traitements de l’image propres à l’expressionnisme qui magnifient l’ambiance lovecraftienne. En effet, ce qui frappe dans l’œuvre de l’auteur américain c’est la perpétuelle caractérisation d’une étrangeté difficile à imaginer pour un esprit humain. Or quoi de mieux pour représenter cela que l’expressionnisme ? Avec la puissance de ses contrastes guidant le regard et les déformations grotesques de ses formes, ce style cinématographique nous propulse dans des sphères proches du cauchemar. Or c’est précisément dans la suggestion d’un rêve que l’expressionnisme apparaît pour la première fois pour ne plus quitter le film voire devenir dominant dans un final d’apocalypse. Surtout, c’est la mise en image de la cité engloutie de R’lyeh et son architecture non-euclidienne qui profite le mieux de ce procédé. Si les effets spéciaux sont bien entendu très carton-pâte, cela ne compromet pas trop l’immersion simplement parce que cette forme fait davantage penser à du théâtre vis-à-vis duquel l’esprit est moins exigeant pour la technique des trucages.

Expressionnisme ma gueule

Tentation tentaculaire

Nosferatu (1922)

Vous l’aurez compris, la force de ce court film (une quarantaine de minutes) c’est l’atmosphère qui s’en dégage. Elle possède les vertus de l’ancien et, sans la virtuosité d’un Nosferatu, n’en demeure pas moins efficace, en particulier grâce à sa musique. Elle a bien entendu un rôle majeur dans un film muet ; elle accompagne l’intrigue et rythme les péripéties, sans quoi on risquerait d’être catapulté hors de l’histoire. Or justement, on se laisse aisément entraîner dans le récit mais sur ce point j’ai peut-être été trop guidé par ma connaissance de la nouvelle sur laquelle est fondé le film. Tout y est résumé de façon fidèle et qui l’a déjà lue se prend rapidement à attendre l’évolution de l’histoire, guettant comment le réalisateur a pu transcrire à l’écran tel événement du bouquin. En conséquence est-ce un bon moyen de découvrir Lovecraft ? J’ai bien peur que cela soit trop âpre, trop particulier pour vraiment apprécier le travail de mise en scène. Néanmoins jeune novice en lovecrafteries tentaculaires, point de panique prématurée ; The Call of Cthulhu est une nouvelle courte qui se dévore rapidement. Par la suite vous devriez nettement mieux comprendre et apprécier ce film, qui reste ce qu’il y a probablement de mieux en la matière en attendant que Guillermo del Toro reçoive enfin le feu vert pour l’adaptation d’une autre œuvre de Lovecraft, Les Montagnes hallucinées. Il est en train de se débattre avec la classification de la MPAA ; il a réussi à gratter un PG 13 mais reste enquiquiné par la caractérisation de scènes horrifiques qui ne passeraient sans doute pas dans cette grille. Du coup il évoque la potentialité de scènes tournées de deux façons, l’une peu suggestive et une autre plus adulte avec des éléments dérangeants montrés à l’écran. Ce qui est rassurant c’est de voir le bougre défendre encore son bout de gras, sachant qu’en plus le projet n’en est pas qu’au stade de vague envie de fin d’apéritif.

La venue des Grands Anciens

Mais au fait, The Call of Cthulhu qu’est-ce que cela peut bien être ? Non, ce n’est pas le dernier né de la franchise décérébrée des FPS, je l’ai brièvement évoqué, il s’agit d’une nouvelle de Howard Phillips Lovecraft publiée en 1926 et qui est une des pierres angulaires de la mythologie cauchemardesque qu’il a constituée au fur et à mesure des textes. Son postulat est relativement simple : notre planète n’a pas toujours été l’endroit rieur et plein d’une outrancière abondance généreuse de Mère Nature. Il fut un temps, lointain, où la terre ployait le dos sous la poigne tentaculaire de créatures d’outre-espace, créatures terrifiantes, répugnantes à la chimie différente de la vie terrestre et qui n’attendent qu’un signal pour revenir couvrir la terre de secondes ténèbres, ce sans le recours à un quelconque maître anneau. Ce que Lovecraft a développé c’est tout bonnement la synthèse de ses angoisses, il a caractérisé la peur primordiale de l’homme.

N’est pas mort ce qui à jamais dort.

Ses créatures possèdent nombre d’atours instinctivement répulsifs pour notre petit cerveau de primates : des tentacules (bon à part si vous êtes une japonaise aux plaisirs coupables gluants), des fonds marins froids et obscurs, des cauchemars, des géométries inintelligibles, de la dégénérescence raciale (oui oui on est dans l’Amérique des années 20-30 où la fascination pour le fascisme a eu des adeptes, dont Lovecraft, ce dont il se repentira un peu plus tard)… Bref, c’est un cocktail de terreurs que charrie l’œuvre de Lovecraft. Dans celle qui nous occupe un jeune homme hérite des travaux de son vieil oncle décédé et découvre qu’il a rassemblé nombre de documents sur un culte secret à une mystérieuse divinité absurdement terrifiante, Cthulhu. Fasciné, il va peu à peu remonter le fil de l’enquête pour comprendre le cœur de cette antique horreur. La nouvelle est un chef-d’œuvre ; elle confronte les récits et les sources, et progresse de façon implacable vers des révélations infernales. On y chemine le long de la frontière de la folie, près des limites de l’esprit humain. En cela le crescendo du film calque bien celui qui structure la nouvelle, l’inverse eut été dramatique. Bref, je vous mets un lien vers une lecture en ligne à destination des plus paresseux et une fois cette expérience avec le matériau de base faite allez donc visionner le film. On en papote dans les commentaires si cela vous dit.

The Call of Cthulhu est un film très correct dont l’audace de la forme s’harmonise bien avec l’œuvre d’origine. L’emploi de techniques expressionnistes suggère le délire dans lequel plongent les protagonistes, confrontés qu’ils sont à l’indicible. Néanmoins, sans avoir lu la nouvelle cela peut laisser un peu sceptique. En conséquence, cela reste un film plaisant qui parvient avec de maigres moyens à nous immerger une quarantaine de minutes dans l’œuvre de Lovecraft ce qui est rare sur les écrans.

 

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.