The Handmaid’s Tale : retour vers le futur

Ces derniers temps, l’humeur est plutôt à l’angoisse. En effet, entre la fin des vacances, le président américain qui tente de déclencher une troisième guerre mondiale entre deux parties de golf, et le déficit de nos comptes en banques, personne n’est forcément au septième ciel.
Et ça n’est pas la série dont je vais te parler aujourd’hui qui risque de changer la donne niveau rigolade et joie de vivre. À défaut de faire rire, The Handmaid’s Tale nous pousse à nous interroger sur la situation du monde actuel, et sur les potentielles dérives de celui-ci, notamment au niveau idéologique et sociétal.
Adaptée du roman culte de Margaret Atwood La servante écarlate datant de 1985, The Handmaid’s Tale a été la série coup de poing de la plateforme de streaming Hulu en cette année 2017, et en France, on la trouvera en streaming sur OCS dès le 23 septembre. Développée pour l’écran par Bruce Miller (producteur des séries Les 4400 et The 100, un matheux donc !), elle est portée par les interprétations d’Elisabeth Moss (Mad Men), Samira Wiley (Orange is the New Black) ou encore Yvonne Strahovski (Dexter).

La série se situe dans un futur proche, mais le monde qu’elle dépeint n’a rien à voir avec le notre. En effet, les maladies sexuellement transmissibles et les dégâts environnementaux ayant fait des ravages en terme de fertilité, le taux de natalité a baissé très fortement. Une aubaine pour la République de Gilead, qui s’est ainsi emparé du pouvoir, réduisant les femmes au rang d’esclaves des hommes. Le patriarcat dans toute sa splendeur, et le cauchemar de toute femme qui se respecte.

À Gilead, les femmes sont divisées en trois catégories : les épouses, les Marthas et les Servantes. Chacune d’entre elle a un rôle propre au sein de la société, et elles ne peuvent en sortir. Les épouses ont pour rôle de dominer le foyer, ce sont elles que l’on voit lors de réceptions, et les plus « haut gradées » au sein de cette échelle un tantinet malsaine. Les Marthas, quand à elles, se doivent d’entretenir la maison, et d’effectuer les taches ménagères. Quand aux Servantes, leur but est la procréation. Cette procréation passe donc par l’accouplement avec le maître de maison, aussi appelé Commander, dans le but de rendre la servante enceinte ; et d’ainsi offrir un enfant au couple riche qui la possède. Ça fait rêver hein ?

«Une femme qui n’a pas peur des hommes leur fait peur» 

Au cours de la première saison, nous suivons principalement le destin de June. Incarnée à l’écran par Elisabeth Moss, June est une de ces fameuses Servantes (Handmaid en VO, d’où le titre de la série) sélectionnées pour leur fertilité qui est devenue une « qualité » rare. June est au service de Fred Waterford et sa femme, un couple de bourgeois ayant contribué à l’éclosion de la République de Gilead. Elle est d’ailleurs rebaptisé Offred  (à comprendre « of Fred », donc « de Fred ») par les membres du régime, marquant ainsi au fer rouge, même au niveau de son nom, son appartenance à cette famille. En tant que Servante, son rôle au sein de la maison consiste surtout en une chose : la procréation. Mais attention, à Gilead, on ne parle de procréation médicalement assistée, à l’aide de pipettes et autre liquide séminal congelé. Non, on parle de viol, pur et simple. June/Offred est donc violée régulièrement dans le but d’offrir un enfant à ses maîtres. L’horreur est au rendez vous lorsque le spectateur assiste, impuissant, aux scènes où June/Offred est abusée par Waterford, le tout sous l’œil complice de la femme de celui-ci, Serena Joy, qui est prête à tout pour avoir un enfant.

Les femmes étant au cœur de ce drame dystopien, June/Offred est donc entourée de femmes tout au long de cette première saison. Il y a par exemple Emily, rebaptisée Ofglen, qui est la partenaire de courses ménagères de June/Offred. Cette ancienne universitaire, mariée à une femme et mère d’un petit garçon dans sa vie d’avant, est considérée par Gilead comme une « Gender Traitor » (traître à son sexe) du fait de son homosexualité. Elle est épargnée, à l’instar de nombreuses gays et professeurs d’université, car ces deux ovaires fonctionnent, la rendant ainsi apte à avoir des enfants.
Emily/Ofglen endosse vite un rôle central dans la série, car c’est selon moi, un des personnages qui représente le mieux l’idée de résistance, notamment en parlant à June/Offred de Mayday, organisation en rébellion contre le pouvoir. Tout espoir n’est pas vain dans The Handmaid’s Tale, même si les situations nous semblent parfois sans issues positives possibles.

N’oublions pas le personnage de Moira, meilleure amie de June/Offred pré-dictature, Servante qui tente comme elle le peut d’échapper à son destin.

Les rôles masculins que cela soit celui de Fred Waterford – homme de pouvoir qui a du mal à cacher sa faiblesse devant June/Offred -, ou de Nick – chauffeur des Waterford, dont on se demande quel est le vrai rôle au sein de la république de Gilead – sont aussi travaillés dans le souci de les rendre humains malgré la monstruosité dont ils font preuve de part leurs actions ou leur passivité devant ce qui se déroule sous leurs yeux.

« Je suis fatiguée d’être une citoyenne de seconde zone » 

The Handmaid’s Tale fait partie de ces séries modernes qui interrogent sur l’avenir de nos sociétés occidentales et sur les comportements pouvant amener au genre de dictature dépeinte à l’écran. En effet, tu n’es pas sans ignorer qu’en novembre 2016 ; un nouveau président a été élu aux USA, et que le nouveau locataire de la Maison Blanche est loin d’être un fervent défenseur de la cause féminine. Les preuves par l’exemple sont nombreuses : menace de baisse des dotations accordés aux plannings familiaux américains, que ses comparses républicains agitent d’ailleurs depuis des années ; nombreuses sorties sexistes (« Grab’em by the pussy ») ; sans compter ses réserves sur le droit à l’avortement, la réalité nous prouve que la possibilité que les droits des femmes soient restreints et menacés est bien réelle. The Handmaid’s Tale fait caisse de résonance avec les différents problèmes auxquelles sont confrontés les femmes aux États-Unis. Là où tout le monde se disait qu’il était impensable que Trump puisse être élu et revenir sur des droits acquis, on est bien obligés de l’admettre : le gouvernement américain est bien décidé à la faire à l’envers aux femmes. Le parallèle entre la série et la réalité prend alors une dimension effrayante tant tout nous parait d’un seul coup possible. Le réalisme de la série, c’est de nous montrer que non, les gens ne sont pas privés de leurs droits d’un coup, mais de façon plus pernicieuse, au fur et à mesure : tout d’abord le droit de travailler, puis celui de lire par exemple. En bref, le show nous montre combien les peurs quotidiennes que nous avons en tant que femmes sont fondées et à quel point il suffit parfois d’un grain de sable pour que l’engrenage vers plus d’égalité s’enraye.

Si la série est aussi prenante et bien faite, c’est aussi car elle s’inspire de l’histoire, mais si tu sais, celle avec un grand H. Dans une postface destinée à la réédition de son livre (dont la série est adaptée, je te rappelle), Margaret Atwood nous l’affirme : « Je m’étais fixé une règle, je n’inclurais rien que l’humanité ait déjà fait ». En effet, sans aller chercher bien loin, les humiliations et violences faites aux femmes sont légions dans l’Histoire, notamment occidentale. Doit-on parler des avortements aux aiguilles à tricoter ? Des lois pas si anciennes demandant l’autorisation des maris pour permettre à la femme de travailler ? Les offenses faites aux femmes ont été nombreuses dans nos sociétés occidentales et c’est un beau parti pris que de le rappeler, en des temps où la stigmatisation religieuse fait fureur. 

De plus la représentation de la rébellion qui nous est faite au travers du groupuscule Mayday est intéressante dans la mesure où elle n’est jamais montrée ouvertement. Nous n’assistons pas à des réunions caricaturales où l’on voit toujours les mêmes clichés de l’imagerie dite « rebelle ». Les activistes peuvent être n’importe qui, Marthas, Servantes ou hommes. Leur seul moyen de reconnaissance dans la vie, étant un moyen vocal d’identification (je ne souhaite pas en dire plus, parce que je ne suis pas une spoileuse de l’extrême).

Les moment lumineux de la série sont le fruit d’un courage féminin, de nanas qui décident de ne pas subir leur vies et d’essayer de changer les choses. Comme je te l’ai déjà dit plus haut, l’espoir n’est pas vain, même parmi les Servantes, et en bon être humain qui se respecte, tu enrageras à la vision des horreurs que nos héroïnes subissent tout en exultant quand elles relèvent la tête et regardent leurs adversaires dans les yeux.

« Le plus souvent dans l’histoire, « anonyme » était une femme. » 

Parlons peu, parlons bien, parlons de la façon dont The Handmaid’s Tale est conçue. On va pas se mentir, les deux piliers  de la série sont clairement le scénario et la qualité d’interprétation des différents comédiens. Le scénario est d’une finesse extrême, mais n’a pas peur d’aller taper là où ça fait mal et de nous confronter à des situations où l’indicible devient réalité sous nos yeux notamment à travers l’utilisation très habile de flashbacks. Ces retours-en-arrière ne parasitent pas le récit principal, et mettent en avant des moments clés dans la chute de la démocratie. En exemple : le moment où les femmes n’ont plus eu le droit de travailler ou d’avoir un compte en banque que l’on voit à travers le passé de June/Offred. Il s’agit d’une scène très réaliste alliant l’interprétation impeccable d’Elisabeth Moss aux dialogues finement écrits par une équipe de scénaristes menés par Atwood et Miller.

L’autre aspect très intéressant de cette série est la façon dont elle appréhende le regard que l’on pose sur la femme et sa représentation dans les différents médias contemporains. Laura Mulvey, une critique de cinéma, a développé en 1975 la théorie du « male gaze«   (oui, c’est le moment de l’article ou j’étale ma culture , et alors ?). Le « male gaze » nous explique que la vision de la femme est majoritairement représentée au cinéma, dans les séries, ou d’autres médias (je pense aussi notamment à la publicité) à travers le regard des hommes hétérosexuels. La femme est vu comme un objet de désir ou de convoitise aux yeux du protagoniste masculin, et donc, aux yeux du spectateur, vu que l’œuvre adopte souvent le point de vue du héros principal. La bombasse qui avance face caméra au ralenti, ses cheveux dans le vent, c’est par exemple pile poil ce que Mulvey dénonce, tant c’était (et est toujours malheureusement) répandue à l’époque. Ayons donc une pensée pour toutes les James Bond girls des années 70/80, dont le rôle principal était d’être belles. Eh bien, The Handmaid’s Tale prend le contrepied de ce regard vitreux et monocorde sur la femme. Ici, les points de vues sont féminins, car les protagonistes au centre de l’histoire, ce sont les femmes. Nul besoin du regard d’un homme pour entrevoir leur beauté, leur intelligence ou leur détermination. Ici, la caméra effleure du regard les moments de la vie d’une femme, le trouble d’un regard, l’angoisse et la claustrophobie que ces femmes peuvent ressentir de manière constante. La caméra filme de façon serrée sur son interprète principale, comme pour nous montrer le monde dans lequel elle est cloîtrée. Le sentiment d’authentification est très présent tant on a l’impression de vivre ces instants avec ces différentes femmes dont chacun des faits et gestes sont épiés. De plus, l’utilisation de June/Offred en voix off nous permet aussi de nous plonger dans cet univers sans jamais tomber dans le coté poussif que ce procédé mainte fois utilisé dans les séries peut parfois avoir.

Saluons aussi le travail apporté au niveau des costumes, dont l’emblématique costume des Servantes, habit rouge et bonnet blanc, qui les fait ressembler à un mélange de nonnes et de chaperons rouges niant ainsi tout principe d’individualité. Elles ne sont que des couveuses humaines pour le régime. Le costume les dénude de toute sexualisation : pour les servantes le sexe doit être un acte mécanique entre elles et leurs maîtres. Point à la ligne. La dictature s’immisce même par l’apparat forcé de ces femmes livrées en pâture.

Ai-je vraiment besoin de te préciser que pour moi, The Handmaid’s Tale est un chef-d’œuvre ? Superbement adaptée du roman de Margaret Atwood, d’un niveau d’interprétation magistrale (l’interprète d’Emily/Ofglen vient d’ailleurs de recevoir un Emmy pour le rôle), la série arrive à allier qualités visuelles évidentes (la réalisation et la photo sont de très haute tenue), et écriture particulièrement fine. Les 10 épisodes de la saison 1 s’enchaînent avec une cohérence parfaite, pour un résultat à couper le souffle. Et puis, si tu as besoin, je te passe mes codes OCS pour que tu puisses regarder, on est comme ça au Cri du Troll, premiers sur les Bentleys et le féminisme.

PS: les citations qui servent de titres à mes délicieux paragraphes sont respectivement de Simone de Beauvoir, Rosa Parks et Virginia Woolf. Big up à toutes mes meufs sûres.

 

KaMelaMela

Kamélaméla aime deux choses: la blanquette et Eddy Mitchell. Sinon, de temps en temps, elle va au ciné. Voila, vous savez tout.

  • Frispoulette

    Merci à Kamélaméla pour cet excellent article sur une série indispensable ! J’ai lu le roman, la série semble vouloir aller encore plus loin que le bouquin, c’est rare ; j’attends donc avec impatience la saison deux. Ce qui est frappant dans cette série, c’est comment les femmes peuvent participer, pour tout un tas de fausses bonnes raisons, à leur propre aliénation (l’exemple de Mme Waterford) et comment une société totalitaire opprimant les femmes opprime aussi les hommes, puisqu’ils sont eux aussi prisonniers d’un rôle social qui leur est imposé. Je voulais signaler aussi une mini-série tirée d’un autre roman féministe de Margaret Atwood : cela s’appelle Captive en français, Alias Grace en anglais, cela se passe au XIXème siècle, parle de la violence « invisible » (car considérée comme acceptable) faite aux femmes, tellement bien cachée/exprimée par le visage lisse et les yeux limpides de l’héroïne. Les deux interprètes principaux sont excellents, et en ces temps des affreux H. Weinstein, cela résonne fort…