The Leftovers, entre absence et quête de sens

Je sais, cela fait longtemps que je n’ai pas écrit un article. Trop longtemps. Je crois que je ne sais plus faire. L’angoisse de la page blanche qu’ils disaient. J’ai beau tourner et retourner le bouzin dans ma tête, entre deux esquives des appels effrénés de Lazylumps, ce totalitaire uniquement capable de gueuler « Mais faites des articles bordel, moi je veux une Rolex », je me dois de te l’avouer, jeune lecteur, en ce moment, j’ai pas d’idées.

Enfin si, j’ai bien une idée. J’ai un compte OCS (non, cet article n’est pas sponsorisé), et du temps libre. Ajoute à ceci une météo de chiottes et un désintérêt total pour toute forme de vie sociale, et tu as le combo parfait pour bouffer de la série et du film par paquets de douze. Enfin là, je m’éloigne un tantinet du sujet. Tout ça pour te dire, à toi qui t’endors déjà devant ton écran, que j’ai enfin regardé la série The Leftovers. Mais j’ai peur de ne pas réussir à en parler. Quoi? Comment ça tu n’es pas mon psychiatre et tu n’as pas envie de me voir raconter ma vie ?! Okay, sympa. Je note. Tu voulais un article, tu vas en avoir un…

Crée en 2014 par Damon Lindelof, déjà connu des sérievores pour son travail sur la série insulaire Lost  en tant que producteur et scénariste, et Tom Perrota, écrivain dont la nouvelle Les disparus de Mapleton a servi de point d’ancrage à la série, The Leftovers est vite devenu un succès critique. Elle a été diffusée par HBO aux Etats-Unis, tandis qu’en France OCS, comme je te le disait plus haut, a récupéré le bébé. Et quel bébé, bordel !

Le concept n’est pas inédit ou révolutionnaire en termes d’originalité, mais c’est dans son traitement des personnages, sa subtilité et son analyse que la série a vite su convaincre les réticents ( suite à la fin « bâclée » de Lost) comme les fanas de la première heure , par l’intelligence de son propos, sur un sujet qui a été maintes fois traité a la télévision ou au cinéma.

Le sujet, c’est la disparition. Des êtres. De ceux qu’on aime. En effet, dans l’univers de The Leftovers, 2 % de la population mondiale s’est volatilisé le 14 Octobre 2011. Où ? Comment ? Pourquoi ? Personne ne le sait ! Et c’est 140 millions d’absences que l’Humanité s’est prise en pleine tronche d’un coup. L’histoire commence 3 ans après cet événement (appelé en VO « The Sudden Departure », parce que nique sa maman la VF), dans la petite bourgade fictive de Mapleton. On suit dès ce premier épisode, Kevin Garvey, chef de la police de la ville. Si lui n’a pas été impacté dans sa famille par ce phénomène de disparition, sa vie n’en a pas moins été chamboulée. En effet, suite aux événements, sa femme, Laurie, l’a quitté pour rejoindre une secte appelée The Guilty Remnant qui a été fondée après les disparitions.

Bon, là, ça te fait déjà pas mal d’informations à ingurgiter, j’en ai conscience. Prends donc cinq minutes de pause, écoute le bruit luxuriant d’une rivière sur YouTube ou regarde une compilation des meilleurs sketchs de Bigard (Spoiler Alert : Ça devrait t’occuper à peine deux minutes). Souffle un coup, pisse un coup, bois un coup, et reviens me voir.

C’est bon, t’es prêt pour la suite?

Parce que la suite , c’est dans le désordre et pèle-mêle : une histoire d’amour, une réalisation à se taper les fesses par terre, des larmes de fragile et de gros dur, des réponses qu’on croit bonnes, des non-dits, du retournage de cerveau. En 3 saisons, soit moins que la pizza et Vivaldi, ce qui nécessite quand même un sacré talent.

WARNING : Je vais tenter d’être la plus spoiler-free possible pendant cet article, néanmoins, cher petit lecteur, pour que cela fasse sens et que tu comprennes un peu de quoi on cause, je risque de dévoiler quelques points de l’intrigue. A tes risques et périls , mon ami ! 

Le deuil et tout ses amis

Alors, on est d’accord, il existe plein de séries traitant du deuil, de l’absence, de la nécessité de se reconstruire après un événement traumatique. Mais The Leftovers ne fait pas qu’effleurer du bout des doigts une blessure qui ne se referme qu’avec le temps. Elle remue, interroge, nous pousse dans nos retranchements. Au travers de l’évolution du parcours de Kevin, de sa rencontre avec celle qui deviendra sa compagne lors de la série, Nora Durst, de ses questionnements, des échecs auxquels lui et les siens font face, on voit toute la difficulté de réapprendre à vivre, quand l’absence de l’autre prend toute la place.

Car Nora et Kevin sont les deux piliers de la série, les deux ancres qui nous permettent de nous confronter à la perte et à la douleur. D’un coté Kevin, relativement épargné lors de la disparition de ces 2% de la population, doit faire face aux conséquences indirectes de celle-ci sur sa famille. Et laisse moi te dire qu’elles sont nombreuses et corsées, ces foutues conséquences. Comme je te l’ai déjà expliqué au début de cette tremblante bafouille, sa femme l’a quitté, rejoignant ainsi la secte des Guilty Remnants, qu’on pourrait traduire en français par les « Restants coupables ». Son fils, Tom, a lui aussi choisi des chemins de traverse, préférant suivre aveuglément un gourou du nom de Holy Wayne, qui prétend pouvoir enlever la douleur qui bouffe les gens de l’intérieur. Le genre de type que l’on a pas vraiment envie de rencontrer au moment le plus compliqué de sa vie, en somme. Quant à la fille Garvey, Jill, elle peine à trouver des repères dans un monde où tout peut disparaître en un claquement de doigts. En résumé, on est pas sur une base familiale hyper stable chez les Garvey, 3 ans après les disparitions.

De son coté, Nora a payé le prix fort lors du « Sudden Departure ». En effet, son mari et ses deux enfants ont disparu, faisant d’elle la seule personne de toute la ville à avoir perdu ce jour-là toute sa famille proche immédiate en une seconde, faisant d’elle une espèce de curiosité au sein de Mapleton. Lorsque nous sommes confrontés à elle pour la première fois, elle prononce un discours lors de la commémoration des événements. Sa fragilité et sa douleur transpirent à travers les mots qu’elle prononce, laissant entrevoir le trou béant que l’évaporation des siens a fait dans sa vie.

Kevin et Nora vont peu à peu se croiser, s’aimer, s’aider l’un  l’autre à reprendre leur respiration. Leur histoire d’amour est un des fils rouges de l’histoire, mais ne tombe jamais dans le cliché si simple de  » Soyons plus forts ensemble chéri, je te ferais oublier ce que tu as vécu ». Les absents vivent à coté d’eux, les empêchent parfois d’avancer, les font chialer. Mais malgré la douleur, le chagrin et l’indicible souffrance que ces personnages traversent lors de la série, ils seront chacun la béquille sur laquelle l’autre pourra se raccrocher. Pas étonnant que l’épisode final de la série, les dernières minutes, les derniers mots avant de nous quitter soient ceux de ces deux-là, se rassurant encore l’un et l’autre, se faisant confiance encore une fois.

Je crois, donc je suis ? 

L’autre point fort de cette série, c’est son atmosphère. Un parfum à la fois mystérieux et trouble flotte dans chaque scène. Comme le montre  l’expérience de pensée du chat de Schrödinger, les choses peuvent parfois être à la fois mortes et vivantes. La vérité absolue sur un fait ne se découvre qu’au travers d’une analyse claire et une observation physique de ce qui se passe en face de soi. Or, de toutes les personnes épargnées par la disparition au sens littéral du terme (c’est-à-dire ne faisant pas partie des 2%), aucune n’est capable d’affirmer de manière certaine ce qui s’est passé.

C’est indéniablement un des twists de la série, et je te conseille de sauter une ou deux lignes si tu ne veux pas en connaître la teneur. On ne sait jamais ce qui s’est véritablement produit le 14 Octobre 2011. La série choisit de ne pas répondre a cette question. Et ce n’est pas un drame. Car même si la curiosité de départ et le coté surnaturel de la chose ne nous laissent pas nécessairement de marbre, ça n’est pas le sujet de The Leftovers. Et en soi, au fur et à  mesure des épisodes on se fout de plus en plus de connaître les raisons de cette grande disparition. La chose qui compte, c’est de savoir comment les restants, ceux qui nous renvoient comme un miroir à nos propres paradoxes et à nos propres insécurités sur la peur de la perte, continuent à vivre, sans avoir de réponses à leurs questions.  En cela, le titre de la série en elle-même, The Leftovers, était prémonitoire. On ne s’intéresse pas tant aux disparus qu’à ceux qui restent (La famille Garvey, Nora , ces fameux leftovers).

L’analyse de la disparition se fait aussi par le prisme du choix des disparus. Ont-il été sélectionnés au hasard, ou triés par une force supérieure, qui a décrété qu’ils n’avaient pas leurs places sur Terre ? Qui sont les victimes ? Ces 140 millions de disparus, ou ceux qui restent et doivent vivre avec leurs fantômes ? C’est une des interrogations qui te traversera l’esprit lorsque tu seras posé dans ton canapé couvert de miettes de chips et de taches de bière, dégustant épisode après épisode. En effet , rien ne nous dit que les disparus n’ont pas été récompensés par une forme de divinité, ou de loi surnaturelle, leur permettant ainsi d’atteindre un Eden et quittant une planète dont on a parfois l’impression qu’elle est pourrie jusqu’à l’os. Mais on peut aussi croire que ceux qui sont partis sont dans d’atroces souffrances, ayant été happés au cœur de leurs vies, sans aucune explication ni raison. Il n’y a pas de logique, pas de sens à ces disparitions qui ont frappés toutes les strates de la population. Qu’on soit béni ou qu’on soit maudit, comme disait Polnareff, les chances étaient égales pour tous au départ. On ne sait pas si il y a eu un dénominateur commun aux êtres volatilisés, ou si le hasard a simplement frappé la ou bon lui semblait, et c’est une des questions qui revient plusieurs fois au fil de la série.

De plus, la montée des sectes comme on peut le voir à travers l’exemple de The Guilty Remnant, font se questionner à la fois certains protagonistes, et nous autres spectateurs, sur les conséquences de tels événements.

En effet,si pour certains  les membres de GR considèrent que la disparition n’est ni plus ni moins que la démonstration de la toute puissance de Dieu, qui a choisi d’enlever aux leurs les êtres dignes de sa considération, pour d’autres spectateurs , leurs attitudes nihilistes peut s’apparenter à une forme sévère de syndrome post traumatique. On ne peut que se questionner sur leurs motivations,  le deuil faisant d’eux des personnes dans le déni d’un monde qui continue de tourner  quand l’impensable s’est produit, ou sont ils juste la pour servir de rappel quotidien que le monde n’est plus le même et qu’on ne doit pas oublier ?

Ici encore, il n’y a pas d’explications définitives, et comme dans pleins de moments de ta vie, tu devras choisir laquelle de ces réponses te convient le mieux. Enfin laquelle de ces réponses te permettra de trouver le sommeil sans être bercé par le son de tes propres pleurs. Je sais, ça fait rêver.

Il est enfin temps de faire l’éloge des qualités techniques et artistiques de la série. Photographie incroyable, images léchées, musiques de Max Richter absolument magnifiques, The Leftovers est sublimée par l’interprétation incroyable de ses deux acteurs principaux, Justin Theroux dans le rôle de Kevin et Carrie Coon dans celui de Nora, tour à tour touchants, pleins de grâce, attachants, justes, cassés, en colère ou tristes. Une partition sans aucune fausse note tout au long de la série, et un vrai personnage féminin fort, tout en fêlures certes, mais dont on se sent immédiatement proche et à qui je me suis identifiée, que j’ai aimé profondément tout au long de cette épopée. So long Nora Durst, you fucking badass.

The Leftovers, c’est plus qu’une série, pour moi ça a été une sorte de voyage initiatique, quasiment sensoriel, sur ce que l’humain a de plus faillible et de plus beau, à savoir ses sentiments et ses questionnements. Si tu cherches un truc capable de te faire réfléchir au type de vie que tu veux avoir ou à l’empreinte que tu veux laisser,  n’attends plus, et regarde le premier épisode. Sinon, il y a Totally Spies de disponible sur Netflix. En parlant avec Blorb, il m’a conseillé de finir l’article sur une citation. Comme Derek dans American History X le conseille à son frère. je vous laisse donc avec une des dernières phrases dites dans la série:

Kevin- « I believe you ».

Lazylumps : Série la plus triste de la terre. Jamais un jeu d’acteur ne m’avait autant bouleversé que celui de Justin Theroux, juste de bout en bout et sidérant de fragilité. Si vous voulez vous mettre à The Leftovers, armez vous de beaucoup de xanax, vous partez pour un voyage dans le désespoir et la mélancolie la plus viscérale. Une (très) belle oeuvre.

KaMelaMela

Kamélaméla aime deux choses: la blanquette et Eddy Mitchell. Sinon, de temps en temps, elle va au ciné. Voila, vous savez tout.