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The Night Of : voyage au bout de l’enfer

Bon, comment dire. J’ai cherché une introduction appropriée, genre vraiment. Pendant de longues minutes, j’ai regardé d’un œil vitreux, mon café refroidir et ma cigarette se consumer (oui, je suis un cliché bobo sur pattes, et alors ?) en essayant de trouver une entrée en matière appétissante et suffisamment putaclik pour te donner envie de lire. Le tout sans pour autant te révéler dès les premières lignes de ce chef d’œuvre (soyons honnêtes, chacun de mes articles en est un) de quoi j’allais te causer en ce mardi aux allures hivernales. Mais trêve de galéjades et de bons mots, soyons dans l’action et l’efficacité. Je vais te parler aujourd’hui (toi qui lis ma prose bafouillante confortablement installé dans tes toilettes) d’une mini série qui te claque le beignet et te retourne le cerveau, et je suis à peu près sûre que tu auras envie de la regarder avant même d’avoir tiré la chasse. Optimiste, as-tu envie de me dire ? Non, pas quand on parle de The Night Of.

La nuit où tout bascule

Je préfère te prévenir, mon ami, les avis sont divisés quand à cette série : réussite totale pour les uns, série bancale pour les autres, The Night Of a su dans tous les cas capter plusieurs problématiques dans l’air du temps aux États-Unis : du profilage raciste dont peuvent être victimes les minorités ethniques ou religieuses en passant par les manquements du système judiciaire. Je risque de te spoiler un tout petit peu la série, ce qui pourrait, j’en conviens, être une cause de rupture entre nous. Lis donc les lignes qui suivent à tes risques et périls, camarade , mais sache quand même que j’en dis le moins possible, histoire de garder un peu de mystère !

Adaptée de la mini-série britannique Criminal Justice, qui avait été crée en 2008 par Peter Moffat pour la BBC, The Night Of reprend l’intrigue de la première saison de Criminal Justice, dont l’acteur principal n’était autre que le talentueux Ben Wishaw (vu dans Cloud Atlas et Skyfall). Aux États-Unis, la chaîne câblée HBO s’est empressée de racheter les droits de la série afin de pouvoir la mettre à la sauce yankee avec aux commandes Richard Price, connu pour son travail de scénariste sur la magnifique série The Wire, et Steven Zaillian, qui a notamment collaboré sur les scripts de La Liste de Schindler ou encore Gangs of New York. HBO qui rachète les droits d’une série BBC avec ce genre de mecs aux commandes ? L’affaire semblait bonne dès le début, et j’y ai été les yeux fermés (un peu comme quand Lazylumps achète des pulls, ce qui explique ses choix vestimentaires douteux).

The Night Of est une histoire simple, quasi limpide, comme on en a souvent vu dans les médias, que cela soit au cinéma ou dans les séries. C’est l’histoire d’un type pris dans une spirale qui le dépasse, une tempête qui balaye tout sur son passage, y compris sa vie. Le gars en question s’appelle Nasir Khan, il est étudiant, et en une nuit, il va trouver le moyen de ruiner toute son existence.

Comment ? Ça tombe bien, j’allais te l’expliquer. Le père de Nasir est chauffeur de taxi, et fiston décide de lui emprunter son véhicule pour se rendre à une soirée cool et branchée organisée par des gens de son université dans New York. Une jeune femme monte dans le taxi, le confondant avec un vrai, et de fil en aiguille, il annule ses plans et se retrouve chez elle. Sauf que pas de bol pour lui, le lendemain matin, la fille est morte, il n’a pas forcément de souvenirs de ce qui s’est passé (spoiler alert : ils n’ont pas mangé des Carambars et bu du lait en regardant Le Roi Lion). Donc je te laisse imaginer que ce n’est pas exactement un réveil des plus agréables pour lui. Ne sachant que faire, il décide de quitter la scène de crime, et de se carapater chez lui le plus vite possible. Sauf que sur le chemin du retour, Nasir se fait arrêter pour un truc tout bête. Et lorsque la police le fouille, elle trouve sur lui un couteau, qui de toute évidence est l’arme du crime. Dommage, tu étais à ça de t’en sortir les mains dans les poches, et c’est le début des ennuis pour toi mon vieux.

En pleine tempête 

À partir de ce moment là, notre protagoniste principal se retrouve au cœur d’un système qui ne va cesser de le broyer, petit bout par petit bout, inlassablement. Et quand on est dans l’œil d’un cyclone aussi impitoyable que la police et la justice américaine, on en ressort rarement en sifflotant un petit air de Sinatra. Mais ça, le jeune et naïf Nasir va l’apprendre à ses dépends.

L’évolution du personnage de Nasir se fait lentement d’épisodes en épisodes, un peu à la manière de Walter White dans Breaking Bad. Ils semblent en effet pour moi tout les deux suivre la même ligne de conduite, dont le principe est simple : survivre.

Si, dans Breaking Bad, le personnage de Walter choisit la voix criminelle comme un moyen de mettre à l’abri sa famille financièrement, dans The Night Of, Nasir ne révèle jamais les cartes de son jeu. Et quand je dis jamais, c’est jamais. C’est d’ailleurs un des premiers conseils que lui donne son avocat, John Stone, un type au premier abord miteux qui traîne de commissariats en commissariats en quête d’affaires à plaider : « Ne parle pas ». Et c’est en ça que la série réussit un coup de poker. Peu importe que Nasir ait commis le crime ou non, les scénaristes veulent nous parler d’autre chose.

Sa culpabilité aussi bien que son innocence sont discutées de toute évidence dans la série, mais ce n’est pas ce qui intéresse le spectateur, enfin tout du moins ce qui m’a fait regarder les huit épisodes. Ce qui m’a en partie captivée, c’est que j’ai eu l’impression de vivre les événements au travers des yeux de ce mec banal, sans histoire, et lisse (tout du moins en apparence). J’étais avec lui en garde à vue, j’étais avec lui quand on lui remettait ses fringues de détenu, j’étais aussi là le jour du début de son procès.

Du début de ses emmerdes au dénouement, je ne l’ai pas quitté des yeux, je l’ai vu changer, subtilement mais de manière implacable. Car pour survivre, et en prison en attendant son procès, le gamin va devoir mettre de côté son humanité. C’est un peu cliché, et souvent convenu dans nombres de films et séries traitant du thème carcéral, mais dans le Rikers Island de The Night Of, les faibles n’ont pas leur place, et pour être bien vu, il faut en imposer, marquer son territoire, et se faire aider par un taulier. Nasir le comprend vite, et on voit alors inexorablement l’agneau du premier épisode, naïf et peureux devant les officiers de police, devenir un loup, prêt à beaucoup de choses pour pouvoir survivre dans un monde qui n’est pas le sien (et qui n’est d’ailleurs celui de personne).

Une scène est d’ailleurs emblématique dans la série, celle où en prison, il se rase le crane, afin de mieux pouvoir représenter ce qu’il est devenu.

The Night Of prend le parti de nous faire regarder droit dans les yeux tout au long de la série ce mec, qui de plus en plus devient ce que la société veut qu’il soit : un criminel. Parce qu’il est en prison, parce qu’il est déjà condamné par le reste du troupeau avant même le début de son procès, parce qu’il est issu d’une minorité (il est en effet pakistanais), parce que ses parents ne sont pas riches, parce qu’il est musulman. On ne peut s’empêcher de se demander « Et si toute cette histoire arrivait à un blanc riche, est ce que cela serait la même tisane ? ». À cette question, je n’ai pas la réponse de manière certaine, mais à mon avis, et selon les informations auxquelles tout citoyen peut avoir accès concernant le système judiciaire et pénitentiaire américain, ça donne quand même l’impression d’être deux salles, deux ambiances. Et là encore, la série abat ses cartes de manière habile, dénonçant subtilement les rouages d’une machine qui envoie des mecs dont elle n’a pas la certitude de la culpabilité au casse-pipe et les laisse moisir dans un enfer carcéral, faute de mieux.

Car aux États-Unis, le pays que Trump tente vainement de rendre Great Again, si tu n’as pas un compte en banque bien garni, et que tu es noir, arabe, ou asiatique, tu as quand même pas mal de chances d’être mal/sous défendu et considéré comme le coupable idéal par la police et une partie des conservateurs, bien trop heureux de pouvoir prouver que c’est toujours la faute des autres. Les parents de Nasir n’ont pas les moyens de payer des frais d’avocats exorbitants et comme le dit Stone « Je peux défendre votre fils pour cette somme, mais si vous choisissez un avocat au rabais, vous allez vous retrouver avec un mec qui prend un dossier sur une pile, le lit 20 minutes avant l’audience, plaide, et passe à l’affaire suivante ». L’ubérisation de la justice, avec des avocats qui n’ont pas le temps de tout tenter pour leurs clients, hormis gros chèque en échange, est démontrée de manière efficace en une scène de cinq minutes. Bien joué non ?

Le système judiciaire est ainsi fait et, malgré la présomption d’innocence, The Night Of nous prouve qu’il ne faut en aucun cas attendre une condamnation pénale pour détruire une vie. Lorsqu’on est arrêté, lorsqu’on est suspecté d’un crime, on est mis au ban de la société. Reconnu coupable ou pas par la justice, on est forcément marqué au fer rouge comme la bête noire du troupeau, et l’exclusion se fait de manière automatique. Qui a envie d’embaucher un mec qui a été accusé d’un crime ? Peu de personne. Il suffit d’un soupçon, d’une erreur de jugement de la part de n’importe quel rouage de l’instance (policiers, procureurs, etc…), ou parfois malheureusement d’avoir la mauvaise couleur de peau ou appartenance à une communauté pour être le coupable idéal aux yeux des autres. En cela, la série arrive encore une fois subtilement à faire écho à l’actualité, notamment aux États-Unis où les minorités ethniques ou religieuses sont souvent la cible toute trouvée par la vindicte populaire en cas de crime.

Les dialogues particulièrement bien ciselés (je te le rappelle, les scénaristes sont loin d’être des verts dans le milieu), mettent un point d’honneur à humaniser au maximum des situations qui sont tout sauf dans l’ordre des choses. On ressent vite un véritable attachement pour le personnage de Nasir auquel se rajoute un sentiment d’identification. Toutes proportions gardées, nous avons tous été jugés dans notre vie, et même si cela n’as pas été jusque dans les extrêmes que la série montre, le sentiment d’être mis hors-jeu pour une rumeur, un soupçon ou une accusation, est quelque chose de persistant. L’avocat que l’on voit principalement en parallèle de la vie de Nasir , John Stone, est lui aussi attachant (malgré ses défauts) dans la mesure où c’est loin d’être un ponte du barreau. Tu ressens, au fur et à mesure de la série, une vraie tendresse de Stone envers Nasir, une espèce de besoin irrépressible de sauver ce gamin.

HBO, Deutsche Qualität

L’interprétation des acteurs est aussi évidemment un des points forts de la série. Récompensé aux derniers Emmys Awards, Riz Ahmed livre une prestation tout simplement incroyable dans le rôle de Nasir. Il n’est jamais dans la démesure, toujours juste, et a cette faculté de faire passer les émotions au travers d’une intonation, un geste, un regard. Déjà repéré pour ma part dans Night Call avec Jake Gyllenhaal, puis dans la série Netflix The OA, il devrait asseoir son statut de comédien incontournable grâce à la franchise Star Wars dont il fait partie. En plus, petit fun fact pour toi cher ami, il fait aussi du rap sous le nom de Riz MC, et c’est plutôt pas mal, je t’invite donc à aller checker ça.

John Turturro , dans le rôle de l’avocat décrépi jusqu’au bout des pieds (un des mini fils rouges de la série est en effet le fait qu’il fasse de l’eczéma sur les petons, comme une manière de caractériser physiquement le coté un peu branturle de cet avocat qui distribue des cartes de visites datées et un peu ringardes) est très juste également, se mettant au diapason de Riz Ahmed sans jamais faire fausse route, ou s’égarer dans le coté pathos que son personnage pourrait inspirer . Sachant qu’à la base, c’est James Gandolfini qui devait interpréter le rôle, puis qu’à la mort de celui-ci Robert de Niro a été envisagé , on se dit que Turturro aurait pu apparaître comme un second choix, mais on a l’impression que le rôle a été écrit pour lui de part la finesse de son travail.

En plus, il y a même Michael Kenneth Williams, le fameux Omar de The Wire, dans le rôle du prisonnier qui va offrir sa protection à Nasir.

Pour te résumer ceci en une phrase courte : niveau casting, les mecs ont assuré.

Mon seul regret reste le manque d’intérêt que l’on porte aux personnages féminins, que cela soit la victime du crime Andréa, ou alors une avocate et une procureure dont les personnages ne semblent exister que pour remplir un quota dans un univers un peu trop masculin.

Niveau réalisation, on est chez HBO donc c’est toujours de bonne facture, même si, avouons-le, cela ne révolutionnera pas le monde des séries par son inventivité visuelle. L’ambiance se veut froide, comme pour nous rappeler la situation désespérée dans laquelle est Nasir, les plans sont soignés, et on ressent le sentiment d’enfermement et d’oppression des personnages à travers des petits pics de nervosité qui sont les bienvenus. La série tranche bien évidemment avec les autres séries « policières » du genre, se plaçant dans le haut de la gamme en termes purement techniques. Notons la très belle photographie, et le travail apporté à la luminosité, amenant une touche toujours plus sombre.

The Night Of, vendue comme une série sur un crime, parle de beaucoup de choses, sans forcément parler du crime en soi, à la manière des séries policières américaines. Ici, on est du coté des condamnés, des perdus d’avance, des losers. Les failles et faiblesses du système judiciaire américain sont montrées dans ce qu’elles ont de plus cruelles, nous indiquant à quel point les partis pris d’une société qui pousse toujours à mettre les casseroles aux fesses des plus démunis se ressentent jusqu’au cœur de la justice. C’est une dénonciation qui avait déjà été faite mais qui mérite d’être répétée tant à travers le biais des médias journalistiques qu’au travers d’un travail artistique comme peuvent l’être les séries. On a souvent mal au cœur en regardant la série, mais c’est un mal nécessaire, pour nous faire comprendre que l’on peut vite devenir le coupable tout trouvé, tant l’habit semble faire le moine.
Et réussir tout cela sur huit épisodes, entre toi et moi, ça a quand même de la gueule non ?

KaMelaMela

Kamélaméla aime deux choses: la blanquette et Eddy Mitchell. Sinon, de temps en temps, elle va au ciné. Voila, vous savez tout.

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