Thomas Fersen, passeur et fabuliste

Nombreux sont les corbeaux de tempête à chanter la décadence des moeurs de notre beau pays, « et la déliquescence de la langue de Molière (vous savez, la grosse du fond). Journal scrupuleux et surtout d’une neutralité toute professionnelle, le Cri du Troll s’abstiendra donc de citer, pour ne pas les froisser, les Eric Zemmour, Alain Finkielkraut et autres Lorant Deutsch (pour -ne pas- en citer que trois). Si cette déploration facile est aussi vieille que la langue elle-même (pensons à Caton l’Ancien, premier des vieux cons historiques répertoriés), qui ne s’est pas affligé de la disparition dernière d’un Jean-Pierre Marielle, d’un Jean Rochefort ? Il est de ces êtres magiques,  alliant trogne et bagout, dont l’emphase unique transcende notre rapport à l’expression, au langage, à l’imagerie. Thomas Fersen est de ceux-là. Faisons donc la nique aux prophètes d’apocalypse, et hissons le discret Fersen sur le piédestal qui lui revient de droit. 

Le chant du coq gaulois 

Par où commencer, lorsqu’il s’agit de présenter l’insaisissable Fersen ? Par ce nom, tout d’abord, qui n’est pas le sien ; emprunté en partie à l’un des amants suédois de Marie-Antoinette, dès 1988, pour la sortie de son premier morceau. Axel de Fersen, ce noble scandinave, organisateur, notamment de la fuite à Varennes. Nombreuses sont les références à notre Histoire dans l’univers du chanteur, des textes ses chansons (comme lorsqu’un centenaire hédoniste entend « finir comme Félix Faure ») au nom de son label « Editions Bucéphale », du nom de la monture d’Alexandre le Grand. Sans oublier l’éponyme Diane de Poitiers… 

Il serait pourtant indu de faire de Fersen un cuistre prosateur. Amoureux de la rime, c’est avant tout un poète, chez qui les paroles antécèdent la mise en musique. Ses œuvres, très écrites, sont empreintes d’une profondeur irrévérencieuse et ludique. Des textes métaphoriques et allégoriques font leur miel des expressions les plus savoureuses que recèle notre belle langue, dans un jeu aussi raffiné que léger. 

Rendons pleinement justice à la malice fersenienne en évoquant, aussi, une tendance ponctuelle au trivial. Si l’on est loin de la scatologie consommée d’un Cavanna ou d’un Rabelais, dont on ne présente plus la verdeur langagière, l’artiste ne se prive pas de peindre les situations les plus cocasses. Citons pour mémoire l’édifiante élégie des « Borborygmes« , où l’insomniaque chante l’indicible tourment de partager sa couche avec une amante qui ronfle.

Thomas Fersen ne saurait cependant être réduit à un simple pitre. A l’instar d’un Brassens, il sait manier le rire et les larmes, en les mêlant souvent, comme peu de conteurs peuvent s’en vanter. Témoin, « La Chapelle de la Joie« , composition contemplative sur la passion secrète. Ce spleen hanté et ce style imagé ne sont pas sans rappeler les accents symbolistes de Baudelaire. 

Cabinet de curiosités, cabinet de curieuses idées 

Esprit butinant, Fersen papillonne volontiers du côté des fabulistes : gageons qu’Ésope et La Fontaine se sauraient bien gaussés à l’écoute de ses morceaux. Un bestiaire turbulent grouille ainsi dans sa discographie, qui met en scène, entre autres, une chauve-souris éprise d’un parapluie nantais, un lion châtré par un moucheron irascible, un iguanodon mélancolique… 

L’imaginaire de Fersen se compose aussi d’objets, d’accessoires dotés d’une identité propre, qui s’animent sous les mots de l’artiste. Ainsi des cravates éponymes, déclinées à l’envi sous toutes leurs formes et couleurs, ci-dessous. 

L’oeuvre de Thomas Fersen est aussi une galerie de portraits, dont les personnages incongrus communiquent avec le passé le plus ancien comme avec les situations les plus quotidiennes et triviales. Là encore, longue et fastidieuse serait leur liste ; aussi me bornerai-je à quelques figures éloquentes du petit peuple fersénien : le vendeur de chaussure fétichiste, le psychopathe joueur de scie musicale, l’assassin demeuré grand enfant…

Vous l’aurez compris, la plume exceptionnelle de Fersen prodigue une écriture riche et inspirée, non seulement d’une grande beauté formelle mais aussi d’une ingénieuse et élégante profondeur. Je ne peux résister au plaisir de vous citer certaines de ses strophes si percutantes qui, entre toutes, m’auront marqué ! 

« Son jardin donne des ronces
Son chien montre les dents
Ne réveillez pas l’eau qui pionce

Ou gare aux accidents

Elle fait rarement sa toilette
Elle est sans religion
Mais elle fait les meilleures galettes
De Lanmeur à Lannion

Son cerveau est un repère
De bandits, de scélérats
Les croque-morts y sont prospères
Les vautours y sont gras« 

(Je n’ai pas la gale, Le Pavillon des Fous, 2006).

« Elle me confie son pied nu
Comme à une sœur.
Il est fin, petit, menu,
Bref, sans épaisseur.
Je le respire, je le flaire,
Enfin je le hume,
Je voudrais mettre sous verre
Ce qui le parfume. »

(Le Chat Botté, Pièce Montée des Grands Jours, 2002)

« Connaissez-vous l’étrange comte Dracula ?
Qui dormait dans sa tombe ou bien la tête en bas
Il se relève la nuit pour aller se nourrir
Et il ne sait pas se décrire.

L’eau du miroir ne lui renvoie pas son reflet
Il ignore s’il est beau, il ignore s’il est laid
Il porte une cape, il porte une fraise en dentelle, un chapeau démodé
Mais il est immortel.

Je connais une fille dont le sourire pointu
Est plus cruel que celui de Nosferatu

Le crucifix qui descend entre ses deux seins
Ferait se damner un saint.

On se brûle les yeux sur sa chevelure blonde
Comme si l’on revenait d’une cave profonde
Le goût de sa personne comme celui de l’ail
Me reste dans la bouche, je doute qu’il s’en aille« .

(Dracula, Je suis au Paradis, 2011).

Cette inventivité baroque ne se limite pas aux seules inspirations textuelles de l’artiste. Sa musique reflète, tout autant, un éclectisme sans cesse renouvelé. Sous l’appellation passe-partout de « chanson française », on a tôt fait de passer sous silence des influences qui vont d’Ennio Moricone (cf ci-dessous, à 1’55 ») à la salsa, en passant par le rock. Toujours flanqué de musiciens variés, Fersen fait intervenir, à longueur d’album, des choristes, des cordes, des cuivres, mais aussi de l’harmonica, une batterie, des guitares électriques ou de l’accordéon. Chaque nouvel opus est pour lui l’occasion de révéler un nouveau pan de sa personnalité, tout en multipliant les niveaux de lectures en son sein. Comment ainsi rapprocher l’élégant et lyrique Bal des Oiseaux (1993) du sinistrement romantique Je suis au Paradis (2011) ? 

Un solitaire bien entouré 

Artiste solo et indépendant farouche, Fersen peut donner l’impression d’un relatif introverti, d’un musicien prodige et jaloux de sa créativité propre. Bien que multi instrumentiste et chanteur, il s’accompagne pourtant de légions de musiciens et artistes talentueux à chaque nouveau projet, venus de tous horizons. Il serait impossible de leur rendre ici hommage à tous. Évoquons cependant son fidèle acolyte Pierre Sangra, présent sur chacun de ses albums et en tournée, notamment à la guitare, à la mandoline (voir ci-dessous) et à la basse. Le compositeur, multi instrumentiste et arrangeur Joseph Racaille (ancien collaborateur, entre autres, de Bashung) tisse également une vraie relation de complicité avec le chanteur, qu’il épaule sur les albums « Qu4tre« (1999) et « Un Coup de Queue de Vache » (2016).

Fersen multiplie également les collaborations, dont l’une des plus célèbres à ce jour demeure la participation de la regrettée Marie Trintignant au morceau éponyme Pièce Montée des Grands Jours (Pièce Montée des Grands Jours, 2002). 

Entre autres partenariats musicaux, citons également l’album « Thomas Fersen and the Ginger Accident » (2013), d’un rock plus survolté qu’aucun de ses albums solo. 

Au début de la décennie, Fersen s’est également illustré dans la pièce musicale « Histoire du Soldat« , relecture par Roland Auzet de l’oeuvre de Ramuz et Stravinsky, interprétée par les musiciens du Conservatoire National de Lyon. Inspirée d’un conte folklorique russe, celle-ci narre la rencontre d’un soldat déserteur avec le diable, qui lui propose d’échanger son violon contre un livre révélateur de l’avenir… Tous deux sont campés, tour à tour, par Thomas Fersen en personne. 

Citons enfin son souci de nourrir un univers visuel sophistiqué, en faisant appel à des graphistes, photographes et dessinateurs tels que le bédéaste Christophe Blain pour la couverture et le livret de « Je suis au Paradis » (2011). 

Illustre héritier de la Pléiade, autant que d’Ésope, la Fontaine et Brassens, Thomas Fersen constitue l’un des artistes les plus singuliers et les plus émancipés de la scène française. Le musicien parvient à marier sophistication textuelle et beauté musicale avec une adresse rare, qui fait de lui un chanteur, mais aussi un poète accompli, c’est-à-dire un artiste total. Si son identité se retrouve à chaque nouvel opus, les albums de celui-ci reflètent une évolution perpétuelle et un souci constant de renouvellement. Gardez donc un œil sur lui, une nouvelle oeuvre semblant devoir paraître prochainement, comme le préfigure le morceau récemment diffusé : « Les Vieilles » ! 

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.