Traquemage, Azimut : il faut qu'on reparle de Wilfrid Lupano

Traquemage, Azimut : il faut qu’on reparle de Wilfrid Lupano

 

J’ai personnellement découvert ce très cher Lupano par le prisme de petits vieux anarchistes dans l’excellente et drôlissime saga Les Vieux Fourneaux, une bd au style Franco-belge, militante et frondeuse, qui nous a arraché à tous dans la rédaction des éclats de rires francs et sincères. Nous en avions d’ailleurs fait une chronique avec l’ami Flavius ! Lupano donc, en plus d’avoir éclairé mes lectures le temps de quelques tomes d’une série au succès mérité, vient désormais de prendre une place considérable dans ma bibliothèque : il faut dire que l’auteur est prolifique et multi-facette. Du polar à la fantasy, du propos engagé à l’absurde, on retrouve dans son style une quintessence d’influences diverses et variées qui se marient bien ensemble et qui ne sont pas pour nous déplaire, nous, lecteurs devenus fidèles. C’est pourquoi je me retrouve ce jour à vous parler de deux de ses créations qui m’ont particulièrement marqué : Traquemage et Azimut. Deux séries de fantasy, pour deux ambiances différentes mais un seul même ressenti : Lupano est un excellent conteur.

Traquemage : fantasy rurale et fromage de chèvre

Connaissez-vous le Pécadou ? Non ? Vraiment, ça ne vous dit rien ? Bon sang mais c’est que vous passez à côté du plus formidable fromage de cornebique de toute la contrée ! Une perle gustative, un joyau gastronomique façonné avec amour et tendresse par le seul Pistolin, berger émérite et fromager. Eh oui, pendant que les mages s’entretuent dans une lutte éternelle, les petites gens continuent à vivre et se désintéressent des hautes considérations de ces derniers. La magie ? Parait qu’ça existe. La guerre ? Un gros truc chiant et dangereux qui nuit au commerce et aux pâtures des bêtes. Les mages ? Des emmerdeurs.

C’est qu’y faut vivre mon bon monsieur, et y’en a qui doivent bosser ! On va pas se laisser emmerder.

 

Alors quand le troupeau entier du pauvre berger se fait emporter par un fâcheux événement que je ne vous spoilerai point mes bons, il décide de partir en quête de vengeance. Car oui, ces satanés mages méritent la mort ! Et lui, fier Pistolin, armé de l’épée du grand-père du cousin du voisin… et accompagné de sa fière Myrtille, dernière survivante de ses cornebiques, s’élance vers le monde pour accomplir sa destinée : il sera le nouveau Traquemage, l’élu qui mettra fin à la guerre en annihilant les mages.

Il en est convaincu.
Mais il part de loin.

Traquemage est une fable de fantasy rurale qui nous invite à suivre les aventures d’un berger tout au long de sa belliqueuse quête. Et même si le néologisme du titre prête à sourire au premier abord, notamment au vu du calibre de son héros paysan, fier looser maladroit et un peu benêt, on se rend tout de même vite compte qu’il compte bien endosser ses responsabilités !

Couillonnades obligent, ce dernier est bien sûr entouré de nombreux bras cassés, guidé par sa seule foi en ses capacités et sa colère vengeresse. On lui a buté son troupeau nom de nom ! Peu importe que la guerre séculaire sévisse dans les hautes sphères ! Il veut qu’on lui rende des comptes, il veut pouvoir bosser tranquille et développer son commerce de fromages de chèvre pénard.

Traquemage promet une bonne tranche de rigolade et ce, dès sa première page. Très vite, on tombe sous le charme de ses personnages tous plus casse-cou et barjots les uns que les autres qui subissent leur destinée les yeux grands écarquillés. Du berger Pistolin, investi d’une mission divine, à la Féé Pompette, ivrogne notoire, en passant par Myrtille la chèvre traumatisée et Merdin l’Enchianteur maudit, on se plonge dans cet univers étrange avec un sourire collé au visage en suivant les aventures rocambolesques de la troupe.

Avec Traquemage c’est simple  : on pense souvent à Gotlib, que ce soit grâce au trait de Relom ou bien à l’humour de Lupano ; on pense beaucoup à Pratchett, de par l’univers de fantasy décrit. Enfin, par certains aspects, Traquemage peut même faire penser à Kaamelott, avec ses personnages déconnectés hauts en couleur et pas forcément très malins… Tous embarqués dans une aventure qui les dépasse complètement.

On ne regrettera qu’une chose : à l’heure actuelle il n’y a que deux tomes disponibles. Vite Lupano ! Vite !

Azimut : la quête de l’oiseau du temps

Le pôle nord a disparu, un explorateur émérite est revenu à son point de départ après des années d’errance, une belle fait tourner la tête des hommes dans sa quête d’éternelle jeunesse et cherche à braquer la Banque du Temps, un peintre est transi d’un amour renversant, un inventeur à moitié fou vogue avec son navire steampunk à la recherche du Temps… des chimères pondues par des oiseaux, un arracheur de Temps…

Pas de doute, Azimut est une invitation au voyage en Absurdie. À mi-chemin entre les délires d’un monde fantasmé par Lewis Caroll et ceux du Disque Monde de Pratchett, Azimut s’impose comme une BD prometteuse et fantastique qui s’amuse avec des concepts désincarnés que l’on retrouve ici métamorphosés en personnages emblématiques : le temps, la mort… le pôle nord !

Azimut est une BD hommage à n’en pas douter. Loisel, Caroll, Pratchett, Alain Ayroles (De cape et de crocs)… on sent et ressent les influences qui abondent et qui font qu’Azimut sort du lot de fort belle manière. Ici, Lupano laisse vagabonder son esprit de conteur et propose au lecteur de passer dans un univers fantasmagorique où tout est possible. Sublimé par le travail magistral du dessinateur Andreae, déjà repéré depuis longtemps sur La confrérie du Crabe, ou encore Terre mécanique, on se laisse porter par le récit tout au long des quatre tomes de la saga (elle en comptera cinq au total) et qui mettent en avant les folles aventures de la bande à Manie Ganza.

On aime se perdre à la fois dans les méandres du scénario et à la fois dans la foultitude de détails visuels que sublime à merveille le trait avisé d’Andreae. D’autant qu’avec sa ribambelle de personnages loufoques Azimut s’assure le fun nécessaire pour capter le lecteur et le tenir immergé dans l’univers Lupanien.

Une grande claque à tous points de vue. Une grande découverte, un scénario fou, un univers incroyable, des personnages attachants… Pas de toute, vous ne pourrez pas rester de marbre devant Azimut !

Lupano est un auteur couteau suisse, capable à la fois de faire de la fantasy sérieuse, de la fantasy déconnante, du polar, de la fable sociale, du potache… Il est un des auteurs de BD le plus prometteur de notre génération et s’emploie à le démontrer encore et encore à mesure que ses idées se concrétisent. Avec Traquemage et Azimut, il visite deux styles de fantasy distincts pour notre plus grand plaisir, entre éclats de rire, et émerveillement.

D’autant que le bonhomme sait s’entourer de dessinateurs de grand talent qui subliment aisément les traits de génie du scénariste. Bref, Lupano, c’est la classe.

À lire :

Traquemage, série en cours, 2 tomes parus aux éditions Delcourt
Azimut : série en cours, 4 tomes parus, aux éditions Vents d’Ouest

 

LazyLumps

Déjà petit, le troll Lazylumps collectionnait les cailloux. Après en avoir balancé un certain nombre dans la tronche de tout le monde, il est devenu le "Rédak' Chef" de la horde, un manitou au pouvoir tyrannique mais au charisme proche d'un mollusque. Souvent les nuits de délire on l'entend hurler "ARTICLE ! ARTICLE ! IL FAUT UN ARTICLE POUR DEMAIN".