Tsugumi Project : Japon nuke again

Cela faisait un moment que j’attendais fébrilement Tsugumi Project. En effet, un de mes libraires (ce fourbe) m’avait mis entre les mains avec un sourire en coin un volumineux Kioon mag, dans lequel il avait repéré le manga d’Ippatu. Je me retrouvais donc avec un début d’histoire et des mois à patienter pour avoir la suite… merci valet du capital de m’avoir ainsi aguiché et fait de moi l’innocente victime du consumérisme culturel le plus dévoyé. Enfin, victime… le plaisir fut grand de retrouver cette œuvre sur ses étals maudits, pour enfin m’en faire une idée plus complète.

Fallout New Tokyo

Tsugumi Project, déjà, kécessé ? Il s’agit d’un manga à l’univers post-apocalyptique, qui met en scène un grand baraqué appelé Léon (c’est pas commun dans le manga) envoyé avec des compagnons d’infortunes mettre la main sur une arme biologique dans un Japon ravagé par la guerre nucléaire. Ces hommes sont missionnés, à grands coups de pied dans le cul, par l’armée qui profite de leur statut peu enviable de condamnés pour leur faire jouer la complainte de la suicide squad en terrain hostile et radioactif. Léon « se lie » alors d’amitié avec un autre galérien, sobrement nommé Doudou (lol) quand, soudain, leur avion subit une avarie et se casse joyeusement la gueule dans un cours d’eau. Léon, isolé, se retrouve en terrain inconnu et pas forcément très amical avec… surtout sa bite en fait, et les mains menottées. La mission ne commence pas sous les meilleurs auspices d’autant que des formes sombres se détachent dans les bâtiments en ruine de l’ancienne Tokyo. Des petits yeux malfaisants l’observent, se rapprochent… Notre héros pense sa dernière heure venue quand des créatures vaguement simiesques l’encerclent. Et c’est alors qu’une gamine aux pattes d’oiseau, Tsugumi justement, et un terrifiant félin géant semblent lui sauver la mise… ou venaient-ils seulement massacrer les petites bestioles grimaçantes ? Léon, esseulé dans cet univers qu’il devine sauvage, comprends que la survie, avant la mission, ne va pas être de la tarte.

Japon radioactif

Directement dans la continuité des œuvres qui, avant-elle, parlent de l’apocalypse nucléaire au Japon, Tsugumi Project s’ancre dans la réactivation de cette angoisse nippone au moment de Fukushima. L’auteur, Ippatu, l’évoque d’ailleurs directement en interview ; il a en effet réutilisé dans Tsugumi Project une idée de manga qui était en train de germer dans son esprit précisément au moment de l’incident dans la centrale et qu’il avait appelé Kanata no monogatari. L’idée du personnage principal et de la gamine aux pattes d’oiseau en sont aussi des vestiges.
Dans Tsugumi Project, l’originalité est à un retour de la guerre nucléaire, un thème qui s’est estompé avec la disparition de la Guerre Froide entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Peut-être que les réactivations des tensions entre les puissances et l’accession de la Corée du Nord au club des puissances nucléaires ne sont pas étrangers à ce retour. En tout cas, il est intéressant de noter que l’apocalypse a été ici complète, détruisant la civilisation humaine au Japon. Du reste du monde nous n’avons que peu d’informations, seulement que la France est encore une grande puissance puisque c’est elle qui convoite les technologies militaires perdues au Japon. D’ailleurs le héros est lui-même français. Ippatu a raconté en interview que sa découverte de l’Europe est passée par l’ouverture d’un compte Twitter. Là, son travail a été largement commenté et certains lui ont dit que cela leur faisait penser à la bande dessinée européenne, notamment dans l’emploi, assez massif chez lui, de détails. Cela l’a intrigué, il a poussé la porte de l’autre pays du manga et il cite par exemple le travail de Nicolas de Crécy comme une de ses (nombreuses) inspirations.

Bosser avec style

De fait, le dessin d’Ippatu est à la fois singulier et complexe. Il charbonne beaucoup avec la plume, aime donner de la matière et de l’épaisseur à ses dessins en rajoutant des hachures et des petits traits. Cela rajoute du mouvement et un dynamisme certain à son travail. Sans parler évidemment de l’aspect fouillis, cassé, abîmé, ruiné qui se dégage de l’environnement post apocalyptique. Les créatures y gagnent en sauvagerie, les héros en rudesse. Par contre, le contraste est saisissant par rapport à son traitement de la jeune fille aux pattes d’oiseau. Elle a un graphisme davantage classique, avec ses grands yeux mouillés et sa chevelure dense.

Ippatu a travaillé comme assistant de Shinichi Ishizuka, l’auteur de Blue Giant (un excellent manga, un des meilleurs de ces dernières années) et de Jiro Taniguchi, qui nous a donné une palanquée de chef d’œuvre, comme Quartier Lointain (qui a mis en émoi notre pourtant glacial Graour). En clair, il a bossé avec la crème et a pu parfaire un style complexe qui lui est assez propre, loin des travaux à l’académisme fossilisé remplis de stéréotypes. Si la maîtrise n’est pas parfaite, il n’en demeure pas moins que ce dessin fera parler de lui à l’avenir ; l’auteur débute sur sa première œuvre et ça promet.

Round d’observation

De façon plus générale Tsugumi Project est un manga où l’atmosphère revêt une grande importance. L’univers primitif, totalement détruit, transmet une sensation de danger permanent. Les formes de vie, frustes et féroces, relèguent l’humanité au rang de proie, voire de victimes de la cour de récréation. Léon et Doudou, pourtant anciens des forces spéciales, taillés comme des combattants de MMA, se font secouer comme des poupées de chiffon et doivent faire fonctionner leurs neurones pour espérer survivre.

C’est un peu La guerre du feu, le retour.

Mais au fond, ce premier tome laisse encore beaucoup de choses en suspens ; la gamine et son monstre se contentent d’apparitions ponctuelles et interagissent peu avec notre héros. On ne sait rien de leur origine et de leur but. Le reste de l’expédition crashée reste introuvable. La destinée de la mission encore bien floue. Bref, ce premier tome est surtout un tome d’exposition. L’auteur a installé son univers, montré sa brutalité, amené à la rencontre des principaux protagonistes. Maintenant reste à voir comment toute cette belle mayonnaise va prendre. Le deuxième tome arrive pour septembre 2019 ; il aidera à faire passer la rentrée.

Tsugumi Project est un manga de qualité. L’univers dépeint est intriguant et servi par un excellent dessin. Les personnages sont plutôt attachants, même s’il faudra attendre pour les connaître plus avant. L’auteur a eu l’intelligence de laisser planer le mystère sur les pattes d’oiseaux de la gamine et les apparentes mutations de la faune. Il y a quelque chose de pourri qui sommeille. La science militaire a encore probablement fait des siennes et le Japon, meurtri, continue par ce manga à explorer les profondeurs de ses traumatismes. Affaire à suivre.

Flavius

Le troll Flavius est une espèce étrange et mystérieuse, vivant entre le calembour de comptoir et la littérature classique. C'est un esthète qui mange ses crottes de nez, c'est une âme sensible qui aime péter sous les draps. D'aucuns le disent bipolaire, lui il préfère roter bruyamment en se délectant d'un grand cru et se gratter les parties charnues de l'anatomie en réfléchissant au message métaphysique d'un tableau de Caravage.