Un Monde en Pièces : des cases de BD pour sortir de l’échiquier

« Mais n’est-ce pas déjà le limiter injurieusement que d’appeler les échecs un jeu? » écrivait ce bon vieux Stefan dans Le joueur d’échecs, une de ses nouvelles les plus connues. D’autres artistes ne s’y sont également pas trompés, de Dali en peinture jusqu’à Bilal en bande dessinée et son fameux chessboxing imaginé dans l’album Froid équateur de la trilogie Nikopol : le jeu d’échecs de par son esthétique, ses règles ou son histoire est une source d’inspiration à la dimension métaphorique évidente.
C’est ce qu’ont bien compris deux jeunes auteurs français de bande dessinée décidés à aller au bout du concept en imaginant notre société comme un gigantesque échiquier où les gens sont des pièces différentes en fonction de leur position. Un Monde en Pièces, BD numérique gratuite est le résultat de cette excellente idée. Une œuvre sur laquelle nous les trolls sommes tombés un peu par hasard mais qui nous a plu et intrigués au point d’aller poser quelques questions aux frangins à l’origine d’un monde de cases ouvrant une fenêtre sur… d’autres cases.

Pour ceux qui veulent directement passer à l’interview de Gaspard Gry et Ulystrations, c’est en bas de l’article.

Pour les autres, vous pouvez et devez d’ores et déjà lire Un Monde en Pièces ICI

 

Du jeu d’échecs à l’échec d’une société

Sous un ciel balayé par  la pluie et les éclairs, le début de l’histoire s’ouvre sur un suicide. Un Monde en Pièces nous plonge ainsi instantanément dans une ambiance sombre servie par un dessin en noir et blanc très réussi. Si l’idée de pièces anthropomorphes peut a priori prêter à sourire, la BD de nos deux jeunes artistes tient en premier lieu du roman noir. Non pas que la légèreté en soit absente comme en témoignent les nombreux jeux de mots bienvenus, mais elle ne peut simplement pas effacer la triste image d’une société bloquée et impitoyable. Blacksad n’est pas Le vent dans les saules de Plessix (je vous apprends quelque chose !) ; malgré les blagues, la figure animalière y dessine des perspectives beaucoup plus obscures sur notre monde que l’œuvre du dernier nommé. Eh bien c’est un peu le même principe avec le jeu d’échecs ici.
Habitants des quartiers pauvres en pions, migrants en pièces de jeux de dames (un divertissement considéré comme inférieur aux échecs !), hommes politiques en tours : chacun occupe une case bien définie dont il semble  difficile de sortir. Seuls les fous paraissent échapper à une manipulation  à grande échelle  orchestrée par le gouvernement et les médias. Imaginer notre monde comme un gigantesque échiquier, c’est « surchauffer le réel »  selon le mot de P. Christin, en révéler les dérives actuelles ou à venir, dénoncer sans pour autant s’enferrer dans le strictement politique grâce à la fiction.
Viennent se greffer à cette société totalement déterministe les histoires de plusieurs personnages : Caïn le cavalier-policier qui traque les activistes de la tangente, Détroit le pion camé qui essaye de survivre, Idisse l’immigrée, Jaiseth le ministre… Différents protagonistes amenés à se rencontrer dans le cadre d’une intrigue que l’on commence tout juste à découvrir mais qui s’annonce déjà intéressante.

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L’immersion dans cet univers à la fois sérieux et déjanté est quasiment instantanée. Il faut saluer à cet égard le soin du détail, les références à l’histoire du jeu d’échecs notamment au travers de citations de joueurs très célèbres comme Xavier Tartacover. Elles s’insèrent parfaitement dans le thriller qu’est Un Monde en Pièces et prêtent parfois à sourire sans pour autant perdre leur portée signifiante.

BD 2.0

Un petit mot enfin pour commenter un point fort de ce travail : l’utilisation des possibilités offertes par le numérique. Depuis un moment, des plate-formes (Izneo par exemple) se sont spécialisées dans la vente de BD numérisée, à savoir les planches papier mis à l’écran. Ça n’a globalement à mon sens que fort peu d’intérêt, si ce n’est évidemment d’éviter que votre collection de bande-dessinée n’envahisse tout votre appartement. En revanche, il n’y a pas tellement de créations pour écran (c’est à dire qui utilisent réellement le potentiel du numérique) dans l’univers de la BD ou du moins pas autant que nous le souhaiterions.

On peut tout de même citer quelques excellentes initiatives, comme avatar-cavalierProfesseur Cyclope lancé par quelques auteurs dont Cyril Pedrosa (Portugal). Le magazine n’a cependant pas trouvé le public espéré. Plus récemment encore, le projet Magnétique prévoit d’utiliser les casques de réalité virtuelle afin de créer une expérience à 360° totalement immersive pour le « lecteur ». Mais dans l’ensemble, l’engouement pour la chose se fait attendre et c’est bien dommage.
C’est donc d’autant plus chouette de profiter des animations qui parsèment les cases d’Un Monde en Pièces : volutes de fumées qui s’enroulent, mouvements de la circulation, cahots du métro ou encore gouttes de pluie qui s’écrasent sur le sol, autant de petits éléments qui renforcent notre immersion. Le digital change aussi notre manière de lire : la verticalité prime largement contrairement à une BD classique, ce qui n’est pas sans conséquences évidemment.

On pourrait écrire des pages sur la façon dont cela transforme la bande-dessinée, mais pour l’heure, je me contente de vous renvoyer à l’interview concernant cet aspect tout en vous disant à quel point l’utilisation qui en est faite dans Un Monde en Pièces claque. Le travail de G. Gry et Ulystrations est tout simplement ultra-prometteur et on a hâte de voir ce que le prochain épisode nous réserve…

interview

Pour tous ceux qui veulent des informations supplémentaires, notamment sur le parcours personnel de G. Gry et Ulystrations,  encore une fois n’hésitez pas à aller sur le site d’Un Monde en Pièces : http://un-monde-en-pieces.com/

D’où vous vient l’idée de départ a priori simple mais excellente ?

Au départ je bossais seul, en marge de mes études à la fac, sur un projet de BD, La Psychose de Korsakoff, où un amnésique à poil finissait par découvrir qu’il était devenu fou en jouant la pièce du fou aux échecs. Au fil des versions, je sentais que les échecs avaient un gros potentiel de signification et je leur donnais de plus en plus de place, mais je galérais à écrire une intrigue satisfaisante… J’ai alors proposé à mon frère de m’aider, on a viré le mec à poil et on a poussé l’univers des échecs à fond.

Et les jeux de mots ? (mention spéciale pour échec et malt)

On est archi-fans de jeux de mots ! Faut savoir que sur les versions précédentes, y en avait encore plus. Mais ça alourdissait pas mal le texte, on a dû se faire mal et choisir lesquels garder, pour privilégier le dessin, la lecture et l’ambiance. C’est comme les pièces d’échecs, l’important c’est comment on les case.

Il y a des citations de Xavier Tartacover et Aaron Nimzowitsch dans Un Monde en Pièces. Vous jouez vous-même beaucoup aux échecs ou c’est le simplement le résultat de vos recherches ?

On aime bien les échecs, mais on n’est pas experts. Du coup on s’est surtout beaucoup documentés.

Un monde en pièces véhicule une image particulièrement noire de notre société et de notre système politique. S’agit-il d’un authentique cri d’alarme ou la fiction vous a-t-elle poussés à aller au-delà de votre propre vision des choses ? Les deux ?

Effectivement c’est un peu les deux. Le genre film noir suppose d’adopter un ton sombre, désabusé sur l’époque, mais on n’a pas choisi ce genre pour rien. Quand on fouille un peu, notre système présente des aspects peu reluisants : inégalités montantes, ghettoïsation des banlieues, mauvais accueil des migrants, instrumentalisations et magouilles de certains politiques, etc. A la base je suis dessinateur de presse, j’utilise le dessin pour dire quelque chose. On a voulu faire pareil avec de la science-fiction.

Quelles pièces seriez-vous sur l’échiquier ? plutôt fous ?

On serait sans doute des pions qui rêveraient être des fous.

Le style noir et blanc est-il venu naturellement quand vous avez décidé du sujet, ou aviez-vous décidé du noir et blanc avant même d’avoir cette métaphore de l’échiquier en tête ?

J’adore le Noir et Blanc, de Sin City à Marc-Antoine Mathieu, en passant bien sûr par Corto. Et puis on trouvait que ça allait bien avec l’ambiance sombre qu’on voulait donner, tout comme avec le jeu d’échecs, qui est strictement noir et blanc.

Les animations sont toujours très agréables, il n’y en a ni trop ni trop peu. Comment décidez-vous de ce qui doit être animé ? Au feeling ?

On est ravis de cette remarque ! Comme pour les jeux de mots on ne voulait pas que ça alourdisse la lecture, ou bien nous sorte trop de la bande dessinée. On essaie donc d’en mettre que lorsque c’est justifié par le scénario, ou apporte une profondeur au dessin. Au départ on s’est inspiré des cinémagraph, un style qu’on peut trouver sur le web et qu’on trouve très beau, où un seul détail d’une photo est en mouvement. Mais en dessin c’est pas si facile, parce qu’il faut que ce soit des boucles de mouvements parfaits… ça limite donc déjà pas mal les possibilités et c’est devenu un jeu, on cherche quel nouveau gif on pourrait créer.

Vous êtes plutôt blanquette ou bœuf bourguignon ?

On est sans doute des amateurs de blanquettes qui rêveraient d’aimer le bœuf bourguignon.

« Un monde en pièces » n’est pas une BD numérisée mais une création spécifique pour écrans, une BD 2.0 comme vous dites, pourquoi ce choix ? Avez-vous l’impression de repousser les frontières de la bande-dessinée ou de créer quelque chose d’autre ?

On bosse tous les deux dans le web : Gaspard est web-journaliste, et j’anime une page de dessins de presse (www.facebook.com/ulystrations), qui m’a amené à illustrer un webdoc interactif, Iranorama, il y a quelques années. Avec Yann Buxeda, le journaliste du doc, on avait intégré des animations en gif pour augmenter l’expérience de l’internaute. On a par ailleurs vu que Boulet, dont on est fans avec Gaspard, en mettait dans une de ses bd. On a trouvé ça génial et on l’a suivi dans cette voie. Mais le scrolling est aussi important : lire  sur le web implique une lecture complètement verticale, on a essayé d’y répondre avec des vignettes extra-hautes. C’est intéressant parce que ça crée une surprise continue pour le lecteur, qui ne peut pas savoir à l’avance ce qu’il va trouver en bas de son scroll, contrairement à une lecture sur livre où on aperçoit la suite sur la page de droite par exemple. Bref, il y a pas mal de choses à faire sur le web  en bd !

Étant donné cette particularité, on imagine mal une adaptation papier : on se trompe ?

Une adaptation papier supposerait quelques adaptations et on perdrait les gifs, c’est vrai, mais ça ne changerait rien à l’univers, au scénario et au dessin. En tout cas on en rêve ! Et je suis sûr qu’il y a également plein de choses à inventer sur ce support…

Dans un article de 2014, l’excellent site Bodoï soulignait que la création pour écrans, – malgré des initiatives intéressantes – avait du mal à se développer notamment parce qu’elle n’avait que peu de relais institutionnels et que les auteurs n’avaient pas toujours les bons outils à disposition. C’est un diagnostic que vous partagez ? Comment pourrait-on favoriser les projets comme le vôtre selon vous ?

C’est tout le problème des deux aspects du web : un espace de création et de liberté de dingue, où on peut être lu ou vu sans passer par des intermédiaires, et un lieu où peu de monde accepte de payer pour en voir. C’est dommage, et en même temps ces deux aspects sont sans doute complémentaires. Je ne sais pas trop ce qu’il faudrait faire, en attendant on essaie de se servir du web pour faire connaître notre travail.

Avez-vous déjà des projets du même genre dans les cartons ? (même si c’est encore bien tôt pour en parler peut-être)

La saison 2 d’Un Monde en Pièces ! Qui devrait nous faire voyager sur d’autres plateaux…

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.