Utena, la fillette révolutionnaire : un shojo-ai qui voit la vie en rose(s)

Il est 22h, fin de journée fatigue du corps et de l’esprit, je parcours mes bibliothèques du regard. Écrire un article oui mais sur quoi ? Par quoi commencer ? Le premier article c’est toujours finalement un de ceux dont on se souvient, soit en bien soit en mal. Je regarde les étagères encombrées : je dois bien l’avouer, une grande partie a déjà fait l’objet de nombreuses chroniques. Les œuvres préférées se prêtent entre amis à grand renfort de « tu devrais lire cela c’est formidable » ou « tiens écoute cet album il est génial ». Ce que l’on prête définit, dans une certaine mesure, nos goûts sociaux ; en somme ce que nous montrons est ce qui peut aider à nous définir. 

Je lève la tête et… j’avais l’idée. Complètement suicidaire. Le postulat est simple, si ce qu’on l’on prête nous définit, qu’en est-il des œuvres que l’on ne prête jamais mais qui nous définissent pourtant également ?  De ces œuvres qui, si un œil pourtant amical se pose dessus, nous force à dire « non, inutile cela ne va pas te plaire ». Ces œuvres que, pourtant, pour rien au monde, vous ne jetteriez. En somme, au même titre que la personne qui garde l’intégrale de Police Academy, l’inavouable n’en dit-il pas plus sur vous que ce que vous flattez ? Quitte à écrire le premier article autant sortir le gros dossier en chroniquant mon inavouable : Utena, la fillette révolutionnaire.

Utena la fillette révolutionnaire

Sailor Moon version LGBT ?

Shōjo kakumei Utena traduit, très justement, en français par :  Utena la fillette révolutionnaire est le pendant délirant et lesbien de Lady Oscar. L’animé (le manga est oubliable) est un croisement assez improbable entre une œuvre très LGBT, une ode maladroite à l’émancipation féminine – vue par un nippon – et une réalisation contemplative. 

Si le manga est relativement dénué d’intérêt, la série animée c’est une autre tisane. Cet animé on le doit à Kunihiko Ikuhara, un des créateurs de Sailor Moon, inutile donc de dire que le bonhomme n’est pas sorti de nulle part. Ikuhara a pris l’œuvre originale et l’a sublimé.

En 1999 lorsque l’animé sort en France, les enfants et adolescents sont encore traumatisés de l’arrêt du club Dorothée deux ans auparavant. Pour avoir votre dose, vous avez encore la possibilité de zapper sur les chaînes traditionnelles mais mes parents avaient eu la bonne idée de s’abonner au câble, câble qui comprenait respectivement les chaînes : Game One, Cartoon Network et Mangas. Rien que le nom de ces chaînes parle aux trentenaires. Remettez la situation, j’ai 12 ans et des parents habitués à me trouver devant Dragon Ball ou Nicky Larson ; voire sur les cassettes d’Albator ou du Capitain Flam du grand frère. Bref, des dessins animés bien étiquetés « garçon ». Seulement Utena c’était la série – au même titre que Sailor Moon ou Cardcaptor Sakura – que je zappais assez maladroitement quand un parent arrivait dans la pièce, de peur qu’il ne me fasse une réflexion du style : « ce n’est pas un truc de fille ça ? ». Idées et réflexions qui me paraissent ridicules aujourd’hui. Non ! ne vous cachez pas je sais que je n’étais pas le seul dans ce cas-là. Or, même si beaucoup de garçons peuvent assumer, maintenant, le fait d’avoir regardé Sailor Moon en se cachant derrière une histoire plutôt sympa et un coté un peu crado par moment, Utena, même quand on a 12 ans, il est difficile de plaider en sa faveur. C’est un peu comme devoir défendre le coté sérieux de Pas de pitié pour les croissants :  une volonté de fer ne suffit pas. Surtout qu’essayer de parler du synopsis vous expose à des risques encore plus grands et, est aussi révélateur que de dire qu’Evangelion ce n’est qu’un animé avec des robots. Prenons quand même le risque.

Une histoire à l’eau de rose

Pour faire assez court, l’histoire commence sur un flashback assez simpliste. Une petite fille, en deuil, se trouve devant la tombe de ses parents et un prince – monté sur un cheval blanc – la réconforte, noblement. Ce prince part, promettant à la fillette des retrouvailles et une vie heureuse. Promesse qu’il scelle en lui remettant un anneau gravé d’une rose.

Cette gamine c’est notre héroïne, Utena. Après ce flashback de quelques minutes nous la retrouvons, adolescente, dans un environnement scolaire, dans une académie – Ohtori pour être précis –  sorte de gigantesque lycée. Le flou est bien entretenu sur la nature même de ce lieu, ainsi que sur la temporalité, mais nous y reviendrons.

La rencontre avec le mystérieux prince, dont Utena n’arrive plus à se rappeler du visage (+1000 en ficelle scénaristique classique), l’a profondément marquée et changée. Elle a surmonté le deuil de ses parents en prenant pour exact modèle le prince de ses souvenirs. Pas question pour elle d’être une fille fragile, elle souhaite être un modèle de vertu et de courage : en somme, un prince (charmant). Utena est donc présentée comme une fille en totale rupture avec les codes classiques de l’académie dont elle fait partie : elle refuse de porter l’uniforme réservé aux filles et porte celui des garçons. Lors des premières scènes, Utena est dépeinte comme une personne aux grandes capacités, animée par un fort caractère, intelligente et sportive. Toutefois l’animé ne verse jamais dans le côté « garçon manqué » de son personnage : une délicatesse notable.

Pour dérouler le scénario plus en profondeur, Utena fait la connaissance d’Anthy Himemiya. Les premiers moments vont directement à l’essentiel, Anthy est présentée comme faible, soumise, exploitée et violentée. Passée cette première présentation, nos deux héroïnes se croisent et Utena vient au secours de cette demoiselle en détresse à la manière du prince de son enfance. Le hic est, qu’en aidant Anthy, elle s’attire les foudres d’autres car sa belle semble faire l’objet de convoitises extrêmes. Convoitises qui se cristallisent autour d’un conseil d’élèves portant la même bague qu’Utena et qui souhaite garder sous contrôle Anthy car elle porterait en elle un pouvoir capable de « révolutionner le monde ».

Les espaces impossibles

Résumer comme je viens de le faire ne rend pas justice à la série qui fourmille de différentes clefs de lecture. Même dans ses délires les plus extrêmes (et il y en a dans la série) : Utena la fillette révolutionnaire a beaucoup, mais alors beaucoup, de sens et d’interprétations différentes. Car oui Ikuhara s’est fait clairement plaisir à ce niveau même si, bien souvent, ces éléments symboles sont amenés avec autant de finesse qu’un éléphant dans un magasin de porcelaine [de Limoges]. Mais il y a des points où Ikuhara excelle en la matière.

En premier lieu, l’esthétique même des bâtiments, me laisse encore rêveur.  C’est certainement l’un des points les plus réussis de la série. Ikuhara adore visiblement les travaux d’architecture d’Escher – avec ses fameux escaliers impossibles. L’académie est labyrinthique, improbable et irréelle :  des fenêtres qui ne mènent à rien et des escaliers inutiles défient la gravité ; la logique et l’aspect technique des bâtiments feraient se suicider, ou fantasmer, les étudiant(e)s qui planchent en école d’archi.

La dichotomie des espaces est frappante : entre des lieux immenses et des endroits très fermés, exiguës, suffocants. Les grands espaces ne sont en réalité présents que pour interroger l’existence du lieu même, car ils sont à la limite de la réalité. Cette impression de lieu ouvert irréel est par ailleurs renforcée par la bande sonore. « La fin du temps, la fin du jour, la fin du monde » sont les paroles qui, dans leur version japonaise, vous resteront pas mal dans la tête. D’autres exemples sont encore plus explicites mais arrivent bien plus tardivement.

 La conception particulière des grands espaces

Encore pour exemple : la scène de « transformation » en mode magical girl et conception architecturale particulière.

Le personnage d’Anthy sert par ailleurs de pont entre ces lieux fermés et ces endroits fantasmagoriques. À la manière des psychopompes, elle oscille entre ces différents mondes : entre son monde à elle, une roseraie, et l’endroit où elle a les attributs de la princesse (voir dans la vidéo de transformation). Ainsi, n’allez pas imaginer une roseraie en extérieur dans un jardin à la française : non, c’est une cage, minuscule bout de jardin au cœur d’un dédale de couloir où elle n’est présentée que comme la plus belle des fleurs.

    La roseraie d’Himemiya

L’académie Ohtori sert donc de pendant au côté mielleux de l’histoire. Elle est véritablement présentée de manière dystopique et cette architecture – un peu comme celle des Anciens dans les œuvres de Lovecraft – laisse des séquelles psychologiques. Les personnages qui y résident depuis trop longtemps, comme le club des élèves, sont tous complètement dérangés ; mais leur folie n’est pas visible au premier coup d’œil, elle est cachée, enfouie et finit – vous vous en doutez – par exploser. Le mot « perversité » pourrait davantage convenir pour les antagonistes. Et cette perversité dans la série, Ikuhara la pousse finalement assez loin pour un shojo, et ce, de manière la plus sérieuse et la plus froide : de la simple jalousie maladive à la violence conjugale en passant par l’inceste. Ambiance, ambiance. Avec mon regard d’adulte je dirais qu’on touche presque par moment à l’ambiance si spéciale des mondes de Clive Barker notamment à celui d’Hellraiser : l’académie est un lieu malaisant, pourri jusqu’à l’os.  

Vous l’aurez compris, visuellement Utena est une œuvre clairement aboutie, une grande partie des scènes importantes étant construites comme des tableaux, il n’est pas rare de prendre de bonnes grosses claques visuelles. Le seul bémol est l’omniprésence des roses sur CHAQUE SCÈNE un tant soit peu romantique, un flashback ou une scène positive. Le pire dans l’affaire c’est que la censure européenne, qui frappait les nombreux animés de cette génération, en rajoute encore davantage.

Des roses partout ! Le souci de l’animé : la surcharge de fleurs. La version européenne n’arrangeant rien à l’affaire car la censure consista à rajouter des roses sur les endroits « sensibles ».

Voici un exemple qui résume bien tant l’ambiance de la série que l’aspect visuel : une scène extraite du film mais qui, au moins, ne spoil pas!

Utena est un animé daté, étrange mais qui me colle à la peau. C’est une œuvre que je ne prête guère, que je ne fais surtout pas voir mais dont je ne me séparerais pour rien au monde.

C’est une madeleine, MA madeleine. J’aime avec cet animé pouvoir me vautrer dans les symboles, j’aime le traitement visuel de l’histoire.  Utena est une série qui donne la part belle au traitement de l’image, image qui n’est plus vue comme simple manière de représenter quelque chose mais qui fait sens et qui ouvre à de nombreux sens de lecture.

Utena c’est une œuvre complexe, confuse par moment, mais qui fourmille d’idées incroyables et dont la profondeur est manifeste. À la manière de certains films de Coppola, les réponses données aux différentes questions ouvertes par l’histoire peuvent être interprétées de différentes manières, suivant vos sensibilités, mais chacun y trouvant son compte. 

Pour finir le titre ne trompe personne : Utena fait une révolution, mais la révolution est autant politique que physique. « Révolutionner le monde » c’est bien de cela qu’il s’agit dans cet animé et les thématiques sont, en réalité, universelles. Qu’il s’agisse de la quête d’amour, d’amitié, de l’aspect doux-amer de l’enfance, de l’émancipation, de la quête d’identité, ces thèmes nous traversent et nous questionnent, fille ou garçon. Après réflexion, pas étonnant que cela puisse plaire à un gamin de 12 ans…

Shal

Shal aime se nourrir de viande volante et observer les lumières dans le ciel, il a donc poussé sa croissance jusqu'à n'avoir plus qu'à tendre la main pour choper la volaille et les martiens. Sa taille équivalente à deux Narfi et un Petrocore et demi est pratique pour intimider les autres trolls qui lui arrivent à la ceinture au max de leur croissance. Toutefois il n'a toujours pas trouver le moyen de se curer les pieds sans faire de roulé-boulé. Ainsi va la dure vie du Shal.