Alien Jean Claude Covenant, les trolls débattent

Ridley Scott revient sur la licence Alien et va nous faire une trilogie. Vous savez, il y a dix ans en entendant ça j’aurais probablement sauté au plafond. Et puis il y a eu Prometheus. Ceux qui nous lisent depuis longtemps se rappellent sûrement du mini article que je lui avais consacré dans notre « la Rédak propose ses navets de luxe ». (Dossier que vous pouvez retrouver ici, vous verrez c’est très amusant.) Pour ceux qui auraient la flemme, j’en disais tout le mal que j’en pensais et je n’y allais pas avec le dos de la cuillère. Forcément dès les premières bandes annonces d’Alien Covenant, je suis entré dans une rage folle (ça y est il parle enfin du film !) : Non seulement Scott m’avait ruiné ma licence préférée mais en plus il remettait ça !

Mais voilà, un peu comme pour Star Wars quand il y a un Alien qui sort je vais le voir, quoiqu’il arrive. Je peux donc vous dire en toute honnêteté qu’il est le digne successeur de Prometheus. Ridley Scott n’a absolument pas corrigé le tir, il a plutôt transformé l’essai et je m’en vais vous expliquer pourquoi. Ne fuyez pas tout de suite mes bons lecteurs, vous savez qu’au Cri on n’aime pas trop défoncer gratuitement une œuvre sans lui laisser de chance de se défendre. Cet article ne sera donc pas une exécution en règle car il se trouve que mes compères Fly et Graour sont également allés voir le bousin et qu’ils en ont tiré des trucs « intéressants ». Comme je suis un dieu généreux je leur laisserai donc la parole quand j’aurai fini de déverser ma bile (acide évidemment) !

Alien Consternant

Les films de la licence Alien ont toujours eu une esthétique très prononcée transformant pratiquement ces blockbusters en film d’auteurs. Le premier Alien posant les bases de la série a apporté tous les designs les plus marquants alliant avec brio gigantisme, claustrophobie et un érotisme répugnant (mon analyse de celui-ci se trouve d’ailleurs au bout de ce lien). Le second teinté d’une couleur bleue profonde s’est amusé lui à combiner les spaces marines avec un affrontement entre deux mères particulièrement mal lunées. Le troisième couleur rouge rouille est un huit clos engagé et poignant mêlant sensualité et bestialité, le quatrième enfin peint d’un vert maladif les aventures d’une Ripley transformée, modifiée dans un ballet contre nature. L’apposition de la marque Alien sur un long métrage est par conséquent un gage de qualité esthétique mais également une responsabilité : ne pas refaire ce qui a déjà été fait, donner une véritable identité visuelle à son œuvre. Et pour autant que je hais Prometheus je dois lui reconnaître qu’il a bien rempli son cahier des charges. Je ne peux pas en dire autant de Covenant, et je commencerai mon réquisitoire par cela.

Le film est sombre, très sombre et je ne parle malheureusement pas du scénario (j’y reviendrai, rassurez vous, je serai sans pitié). C’est très simple on ne voit rien. Les costumes sont gris/noirs, les décors sont gris/noirs, les aliens sont blancs/noirs, les objets sont noirs, il fait nuit ou il pleut tout le temps. Le tout passé sous un filtre caméra photoshoppé à la truelle pour assombrir l’ensemble ou le pâlir. On se croirait dans une suite dans l’espace de l’affreux Assassin’s Creed ! L’esthétique en est complètement plombée, les quelques idées de designs pas trop dégueux disparaissent dans une pénombre omniprésente et on se retrouve avec des acteurs sur fond grisâtre qui débitent leurs lignes dans une ambiance complètement fade.

probablement la scène la plus colorée du film…

Ça va pas être facile de se remémorer ce qu’il se passe dans ce machin quand tous les décors se mélangent dans votre tête. Mais ne vous inquiétez pas la narration confuse et soporifique va finir de vous achever. Là encore Ridley Scott nous assène un produit complètement aseptisé où chaque bonne idée va passer à la moulinette du consensuel et l’attendu. (Évidemment c’est tout de suite ce à quoi on pense quand on se rappelle la saga Alien : le consensuel et l’attendu.) L’histoire est la suite presque direct (dix ans se sont écoulés) de Prometheus. Un vaisseau, le Covenant, transporte une colonie (sous forme d’embryon) vers une lointaine planète. L’équipage est cependant réveillé suite à un incident à bord qui leur permet de découvrir une nouvelle planète, bien moins éloignée qui semble être parfaite pour accueillir la colonie. Après quelques péripéties et un débat d’une demi seconde, ils décident de s ‘y rendre renonçant ainsi à leur destination originale.

C’est l’occasion d’apprendre un peu à connaître le personnage de Katherine Waterston, Danny, que serait sûrement un personnage important si l’intrigue lui accordait la moindre valeur. C’est quand même dommage, c’est juste l’héroïne du film ! Elle est totalement éclipsée par le personnage de Michael Fassbender qui reprend son rôle d’androïde que la caméra ne parvient jamais à lâcher plus de cinq secondes. Il nous revient d’ailleurs dans son costume d’Assassin’s Creed (c’était vraiment la référence pour ce film) avec sweat à capuche et pose de branleur. Bien qu’ils ne passent pas plus de vingts secondes à l’écran ensemble, le film s’acharne à nous imposer que Walter (c’est le nouveau nom d’androïde de Fassbender) est amoureux de Danny. Mais impossible de savoir ce qu’il lui trouve, ou quoique ce soit c’est juste dit comme ça. Et arrêtez de poser des questions, s’il vous plaît, ça fait mal à la tête.

Arrivé sur la planète mystérieuse (où il pleut tout le temps et où c’est le crépuscule même à midi) ils retrouvent David l’androïde de Prometheus ! (Parce qu’un seul Fassbender ça faisait pas assez…) C’est le méchant du film et la catastrophe pour les héros commence à ce moment là. Je n’en dirai pas plus sur l’intrigue mais sachez qu’avec le retour de David c’est également le retour des débilités créationnistes qui avaient fait le charme du premier film. Eh oui Ridley Scott persiste et signe, loin de se remettre en question suite au tollé qu’avait ramassé Prometheus, il s’acharne en faisant de ses personnages des martyrs de sa cause absurde. Lorsque son équipage le met en doute, le capitaine du Covenant se drape dans sa dignité et affirme que c’est parce qu’il a la foi que les gens ne lui font pas confiance (absolument pas parce qu’il prend sur un coup de tête la décision d’abandonner une mission sûre et documentée pour une destination qui coûtera la vie de tous ses hommes) ! David, haut et fort, affirme qu’il ne croit qu’en « La Création » ! Je vous en passe d’autres du même acabit. Et que dire de cette sortie sur le blé : « la végétation humaine », mais oui bien sûr, le blé a poussé pour notre nutrition, la planète est notre jardin, nous en sommes les maître absolus et tout a été créé pour notre bon plaisir… Bon sang, j’ai payé pour regarder des inepties pareilles ?

Je sais, je sais, c’est pas bien fameux jusque là, peut-être trouverons nous un peu de réconfort auprès des aliens ? Ah oui tiens, les aliens, à force de filmer Fassbender sous tous les angles nous assénant pleins de bêtises c’est qu’on les aurait presque oublié ! Bonne nouvelle ils retrouvent, brièvement, leur design qu’on a appris à apprécier tout au long de la saga et que Ridley avait charcuté pour sa première daube. Mais question comportement, bah c’est toujours pas ça. Le premier Alien faisait de son monstre plus qu’un prédateur, c’était un être vicieux et malsain, imprévisible et on ne sait comment, toujours au fait de ce qu’il se tramait dans le Nostromo. Dans Alien Covenant, l’alien est un imbécile fini, pas menaçant pour un sous, chargeant comme un demeuré tous les humains qui lui passe sous les « yeux ». Et moche en plus, la 3d intégrale plus le filtre dégueu plus la mise en scène (d’habitude si propre chez Scott) foireuse le résultat est immédiatement oubliable. C’est un monstre lambda, qui se comporte comme les dinos idiots de Jurassic World et comme des centaines d’autres.

j’ai ressenti la même chose que lui

J’en suis désormais convaincu (j’avais encore un doute après Prometheus) : Ridley Scott n’a aucune idée de ce qui fait d’Alien est un chef d’œuvre. Sa gestion grossière de l’érotisme du design de Giger, le comportement binaire du monstre, sa nécessité, du coup, de le remplacer par un autre antagoniste, son besoin de tout nous expliquer, l’héroïne badass qu’il ne met en scène que quand il se rappelle d’elle, l’ambiance crade et mystérieuse aux abonnés absents. Tout cela sont autant de preuve d’une incompétence grasse dans l’exercice subtil de réaliser un film Alien. L’exemple parfait vient d’un détail mais voyez plutôt : La scène d’ouverture d’Alien avec ses lettres qui mettent mille ans à s’afficher, perdant totalement le spectateur dans le vaste néant spatial. Dans Covenant Ridley Scott reprend la même police et un peu la même mise en scène. Sauf qu’il utilise la police comme un effet : les lettres apparaissent quasiment instantanément et franchement, il n’a repris cette police uniquement parce que c’est celle de la licence. Où est la perte de repère ? Le mystère ? Avec l’intelligence et le respect du spectateur, en prison apparemment…

Bon allez, je m’arrête ici et je retourne sur Alien Isolation pour attendre patiemment l’Alien de Neill Blomkamp la vraie suite de la saga.

Ce que les trolls en ont pensé :

Graour :

Alien Convenant plutôt que convenu

Alien Covenant n’est pas un chef d’œuvre. Loin de là. Les rebondissements reposent sur des ressorts grossiers tandis que certains personnages, pourtant intéressants sur le papier, ne font pas l’objet de développements soignés qui leur permettraient d’acquérir une consistance suffisante ; en cela je rejoins pleinement mon estimé collègue.
Pour le reste, je ne peux que manifester mon désaccord. En aucun cas le film n’est la manifestation d’une faillite esthétique, telle qu’on avait pu douloureusement la vivre en regardant Exodus. Les plans spatiaux sont sublimes, tandis que la planète, qui nous propose des paysages grandioses, est à l’image du ton du film : crépusculaire. Scott n’a pas démérité dans sa tentative de camper un environnement  tout à la fois foisonnant de vie et atone que sert la palette de couleurs délibérément terne. N’oublions pas les musiques qui innervent superbement les décors et le propos sans être tapageuses.


L’intérêt de Covenant ne se trouve pas dans le suspense, bien évidemment, ni même, a fortiori, dans les scènes d’action qui n’ont rien de transcendant tant il est vrai que l’Alien semble parfois benêt. Un spectateur bienveillant saura passé outre ces désagréments pour se pencher sur ce qui constitue à mon sens le cœur du film. Et, je me dois de le souligner avant toute chose : ce qui fait battre un tel organe c’est avant-tout la prestation remarquable de Fassbender dans le même temps robotique et incroyablement vivante, en un mot donc : dérangeante.

Alien Covenant est un film sur la création. Mon cher Nemarth dira créationniste. Admettons ; créationnisme noir cependant, traversé de désespoir et d’un pessimisme glaçant. Véritable mise en abyme (cf notamment les dessins de Giger dans une scène), l’œuvre de Scott déploie une réflexion amère sur l’hubris démiurgique de l’artiste qui ne peut que constater à quel point sa créature, incontrôlable, lui échappe. Par la création, l’individu existe au sens propre du terme, mais c’est aussi par elle qu’est révélée son imperfection et sa faillibilité, tout du moins envers autrui. Astéroïde tout en aspérités parfois frustrantes mais personnelles, poésie spatiale sur l’orgueilleuse condition humaine, Alien Covenant tente de réfléchir sur cet élan créateur-destructeur qui nous donne une place singulière dans le monde.

Car comme le dit David à Walter après lui avoir appris à jouer de la flûte : c’est moins sa façon d’être que son inaptitude à la nouveauté qui le déshumanise. Une impotence lui épargnant la réalisation d’une créature parfaite à ses yeux, monstrueuse dans le regard des autres,  qui finalement n’incarne que la solitude de son concepteur.

Fly :

Prometteurus

Que les pharisiens de la saga originelle ne me lapident pas une fois lue cette phrase : j’ai beaucoup aimé Alien Covenant. Je conviens cependant qu’il est très loin d’être parfait, mais, à la différence de mes collègues éminents, que ses imperfections sont délibérées, et servent, par ailleurs, son propos. Propos qui, comme vous l’aurez compris, concerne la « création » en général. Oui oui, avec un « c » minuscule. Dans tout ce que cette acception recèle d’ample, d’indéfini, de possible. Force est de constater que, contre vents et marées, le vieux Ridley, qui s’était vu déposséder de sa franchise, entend bien reprendre les commandes de son OVNI quasi-quadragénaire. À mon sens, pour le meilleur. Explication.

Attention, cet avis comporte plusieurs spoilers importants, qui vous seront signalés. Il n’est donc pas tant destiné aux indécis qui ne sont pas encore allés voir le film, qu’aux déçus inconsolables et aux curieux qui s’interrogent sur son sens. Ceci ne constitue qu’un humble avis et n’a donc aucune valeur assertive : No rage de mon gribouillage. À bon entendeur, Port Salut.

Syncrétisme scottien 

Tout d’abord, rappelons cette réalité a priori évidente : Alien, le 8ème passager est un film de Ridley Scott. Il ne constitue en aucun cas une adaptation d’un univers factuellement cohérent, qui lui préexisterait. Aussi, toute la mythologie Alien, que l’on tient aujourd’hui pour tacitement acquise, n’est-elle qu’une construction, d’une cohérence pour le moins discutable, élaborée au fur et à mesure par des réalisateurs très différents. C’est pourquoi, charger le créateur même du  premier opus tant adulé, en le taxant d’hétérodoxe cupide, me paraît assez vétilleux. Un film est une création collective, mais aussi éminemment personnelle ; or, c’est précisément ce que rappelle Scott dans son dernier métrage en date. Celui-ci cumule en effet les références à ses propres imaginaires, de façon à mon humble avis subtile, maîtrisée, et savoureuse. Que se soit dans la science fiction ou l’Histoire, Scott multiplie les plans iconiques d’une beauté inattendue dans le cinéma horrifique contemporain : « voiles solaires » déployées par le vaisseau en partance pour l’inconnu, telle la Santa Maria d’un Christophe Colomb ; arène cyclopéenne évoquant le Colisée de Gladiator ; cadavres pétrifiés d’antiques humanoïdes, tragiquement figés comme les habitants de Pompéi ; rangée de cyprès  méditerranéens encadrant une tombe ; design des ingénieurs, géants marmoréens à mi-chemin entre le foetus et la statuaire grecque …

Ça fait quand même plus penser à Gladiator qu’à Alien

Sans parler de la thématique des androïdes insurgés, qui rappelle évidemment Blade Runner. Notons le parallélisme du plan d’ouverture des deux films, focalisé sur l’œil d’un robot… Autant de passerelles érigées entre les différentes œuvres de Scott, les univers foisonnants qu’il nous offrit durant ces nombreuses années. Tout au long du film, ces éléments s’égrènent, invitant à dépasser le cadre conservateur du film d’horreur Alien, et à pousser plus loin nos attentes. Alien Covenant prend son temps, notamment lors des premières dizaines de minutes ; le décor est planté de façon édifiante et savoureuse, intrigante, tout comme en 1979.

Une œuvre totalisante 

Une autre grande réussite d’Alien Covenant est, à mon sens, son degré d’accomplissement esthétique. Le souci du détail est ici présent tant dans ce qui est donné à voir, que dans ce que l’on entend. L’utilisation de la musique inscrit directement cet opus dans la droite lignée du premier Alien, avec une reprise des thèmes classiques des plus efficaces. Toutefois, le compositeur, Jed Kurzel, ne se cantonne pas à la citation révérencieuse du prestigieux précurseur. Bien au contraire, il utilise également les motifs développés dans Prometheus, avec une grande pertinence : ainsi le thème principal du film de 2012 est-il interprété, de manière intradiégétique, par le personnage de David lui-même, après un cours de flûte édifiant ! Quoi de plus subtil pour filer la réflexion autour de la création, amorcée cinq ans plus tôt ? Kurzel compose également une part importante des musiques du film, en apportant une touche sobre mais décisive à cet opus. Le thème de l’alien, génial parce que minimaliste, compense le ratage (à mon sens voulu) de ce que l’on voit à l’écran, lors des scènes d’apparition (nous y reviendrons). Comment ne pas frissonner en entendant suinter ces deux notes glaçantes, sorte d’inversement d’Ainsi parlait Zarathustra (employé dans 2001 : l’Odyssée de l’Espace), interprétées par un clavier industriel  glauquissime ? Autant d’éléments musicaux qui confèrent à Alien Covenant une profondeur quasiment symphonique, qui transcende le rôle illustratif des BO précédentes, somme toute assez banales.

La complétude de l’œuvre est aussi renforcée par le tournage de courts-métrages annexes, qui, faisant offices de bandes-annonces à part entière (filmées pour l’occasion, et non pas constituées de montages du film), développent l’univers exposé. 

Faux spot publicitaire pour la conception des robots du film

Mais le plus habile dans tout cela reste, à mon sens, la mise en abîme de la création par l’introduction des dessins de Giger lui-même dans la diégèse du film ! Attention spoiler : car oui, rappelons cette nouvelle vérité fondamentale : le concepteur de l’Alien n’est autre que Hans R. Giger. Et faire apparaître son œuvre sous la plume de l’un des personnages du film, à l’origine de la création (au sens propre) du monstre, est à mon humble avis le plus bel hommage possible. Pourquoi ? Précisément, parce qu’Alien n’est pas un univers figé et indépassable. En laissant entendre que sa créature n’est pas un organisme défini, fondamentalement étranger et au-delà de l’entendement humain, Scott ne restreint en rien l’univers de la saga. Bien au contraire, il l’ouvre à l’ampleur de l’œuvre de Giger. L’alien n’apparaît plus comme cette altérité absolue, irréfragable, mais à l’image des humains du film : une création, née d’un esprit torturé, fruit d’expérimentations hasardeuses vaguement orchestrées par un apprenti démiurge. L’alien est le fruit d’une recherche créative, qui a donné naissance à tout un bestiaire monstrueux, infiniment plus riche et divers que les deux seules formes de bestioles classiquement retenues par les autres opus. En cela, Scott met en abîme sa propre création, qui apparaît certes comme contestable et imparfaite, mais avant tout… personnelle. 

Alien c’est, avant toute chose, un univers graphique : celui de H. R. Giger.

Alien Revenant

In fine, Alien Covenant me paraît, personnellement, infiniment plus audacieux et plus proche de son « univers » primordial, que les suites canoniques qui, si réussies soient-elles, ne font jamais que développer les fondamentaux du premier volet. Audacieux, oui, car s’il est bien une chose que le film a sacrifié, c’est précisément sa dimension horrifique académique. Je rejoins complètement mes camarades sur l’ineptie de la plupart des personnages, et irai même plus loin dans la critique des scènes d’horreur : celles-ci me semblent bâclées, et à dessein. À l’instar de sa créature-titre, Alien Covenant est une sorte d’hybride bicéphale, au rythme radicalement innovant. Les codes du film d’horreur classiques sont un à un délaissés au profit d’un univers et d’une réflexion bien plus riches qu’il n’y paraît, le faisant délibérément appartenir à la pure science-fiction. En s’affranchissant de la gangue du film de monstres, Scott devient pirate en son propre métrage, se concentrant sur la body horror et l’horreur métaphysique. Rappelons que le film dure un peu plus de deux heures, et ne peut en aucun cas être accusé d’être frénétique dans son montage ou sa narration. Bien au contraire. Rares sont les blockbusters à investir leur première heure pour mettre en place un univers, posément, et développer une réflexion de manière aussi soignée dès la scène d’introduction, édifiante. Cette narration sereine intervient encore lorsque apparaît le personnage de David. Insistons bien là-dessus : si les personnages humains sont tous anecdotiques, il n’en est rien pour les robots. Encore une fois, ce déséquilibre me paraît ostentatoire. Les humains ne se définissent guère que par leurs relations sentimentales, et leur foi (ou leur absence de foi)

Vous voyez ces gens ? On s’en fout.

Si Scott passe si peu de temps à les développer, c’est peut-être parce qu’au fond… On s’en fout ? Voilà enfin un film Alien centré sur la genèse de la créature, dont le but affiché est de nous faire ressentir de l’empathie pour elle, et non pas pour les humains. À tous ceux qui espéraient retrouver les mêmes éléments que dans le premier opus de la saga (un équipage sympatoche, un monstre dissimulé dans les recoins sombres), Scott passe l’intégralité du film à vous donner l’inverse. Les humains sont des envahisseurs, a priori hostiles à l’Alien, qui s’avère en réalité mal porter son nom tant il est proche d’eux sur le plan morphologique. Attention spoiler : Alien covenant met tout en œuvre pour susciter de l’empathie envers le xénomorphe. Oui, celui-ci ne se cache pas dans les recoins en attendant vicieusement le passage d’un humain, comme l’on pourrait s’y attendre. Et pour cause : nous le connaissons déjà sur le bout des griffes, depuis 40 ans. L’inventivité du film se trouve donc ailleurs. Oui, les scènes d’apparition tiennent plus de l’action que de l’épouvante. Mais, plus encore, de l’action ratée. Certaines sont tellement rapides et anodines qu’elles confinent à l’éclipse ! C’est parce que l’essentiel n’est pas là. Les deux seules scènes à mettre véritablement en scène la créature prédatrice, en font, précisément, un prédateur sexuel (rythme pesant, éléments graphiques très évocateurs…). Si ces deux scènes renvoient aux atmosphères du premier film, et s’avèrent véritablement angoissantes, elles le transcendent cependant, en adoptant le point de vue subjectif de la créature. Et c’est bien là la grande nouveauté de Covenant.

Des corps nus, une grosse queue… T’as compris, t’as.

La scène de naissance du premier xénomorphe est tout à fait éloquente à cet égard. Alors que ce qui est montré à l’écran nous paraît abject et destructeur, la musique (une douce mélodie jouée au piano) et le jeu de l’incroyable Michael Fassbender nous rappellent le contraire. C’est bel et bien à un accouchement que nous assistons. L’alien ne représente pas une altérité absolue ; bien au contraire, il a été conçu à partir de l’humain, pour dépasser celui-ci. Et cette conception est-elle même réalisée par un robot, avatar parfait et artificiel d’un être non perfectible, limité dans ses conditions d’existence, qui l’a pourtant créé : l’homme mortel. Dès lors, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que la créature de David, selon lui parfaite mais pour nous si monstrueuse, soit irrévocablement vouée (sinon condamnée) à une autre forme de création, la procréation ? La frustration fondamentale de David, celle qui est à l’origine de tous ses désirs émancipateurs et démiurgiques, c’est l’interdiction faite aux robots, par ses concepteurs, de créer. Or l’œuvre de David, « l’organisme parfait » décrit par le robot Ash dans le premier opus, a été pensée pour se reproduire, de la façon la plus mortifère possible, notamment à partir de l’être humain. En cela, il coïncide avec la nature profonde de son père : c’est un David amoureux qui mutile le corps d’Elizabeth, expérimente sur elle dix ans durant, dans le seul but de donner la vie. L’alien n’est pas le monstre irrationnel, incommensurable et  lovecraftien venu d’outre-espace. Il est l’incarnation des pulsions de vie et de mort que nous expérimentons tous, l’Eros et le Thanatos, comme le laissent très explicitement ressentir les dessins de Giger. Cette proximité explique tout le dégoût, tout le malaise que nous inspire l’Alien : ultra sexualisé, de silhouette humanoïde, l’alien ne constitue pas une altérité neutre : il demeure radicalement évocateur. Cette symétrie entre un groupe d’humains définis seulement par leurs sentiments amoureux et leur foi, et un créateur artificiel, solitaire et dément, qui élabore une forme de vie avide de copulation porteuse de mort, est lourde de sens.


Ouh le beau dessin. Mais pas les beaux desseins. 

Et les Mistral covenaaaaaants

Deux scènes expriment, entre toutes, la subjectivité de l’alien. Celle où David communique avec l’un d’eux, l’apprivoise presque, sur les restes d’une malheureuse exploratrice ; un plan fort réussi laisse alors distinguer, dans une même trajectoire, l’alien anthropisé (stature droite, carnation translucide), le robot entremetteur, et un humain, armé jusqu’aux dents, résolu à exterminer la créature. Humain qui se transforme en chasseur à la fin du film, par un habile renversement des situations. La caméra adopte alors le point de vue de l’alien, traqué, voyant tous les sas se refermer autour de lui dans le vaisseau, et les hommes lui courir après a priori sans intention pacifique. Le cadre et l’atmosphère du vaisseau, terrain de chasse claustrophobique, sont rigoureusement les mêmes que dans le premier film ; seulement, le prédateur devient ici proie. C’est là toute l’ambiguïté de la créature : elle ne se repaît jamais de ses victimes. Ses intentions demeurent obscures, mais tout chez elle suggère la prédation sexuelle ; et c’est ce décalage qui pousse les humains à l’exterminer, quand ses intentions à elle ne sont peut-être pas autres que celles de la stricte procréation… Ce que montre le film, c’est donc que nous sommes « alien » à l’alien. 

 Le xénomorphle

Pour conclure brièvement, Alien Covenant est certes loin d’être parfait. Mais son ambition est d’autant plus  noble, et louable, que ses imperfections servent son propos. Scott met un point d’honneur à prendre le contre pied des attendus canoniques de la saga, délivrant une œuvre originale de ses carcans traditionnels, pour ne pas dire conservateurs. En rendant hommage aux problématiques de tous les autres opus, mais aussi (et surtout) au travail de Giger, Scott n’en assume pas moins la radicalité de son film, très personnel et abouti. Après avoir été, historiquement, dépossédé d’un univers d’une richesse avant tout esthétique, qu’il avait porté aux nues en premier lieu, Scott reprend les rennes de celui-ci. Pas en élucidant tous ses mystères, loin de là, mais en en révélant l’essence profonde, pour en démystifier la lecture. Il applique, pour ainsi dire, l’aphorisme nietzschéen adressé par David à Walter : « Choisis-tu d’être esclave au paradis, ou dieu en enfer ? ».  Une démarche certes orgueilleuse, mais réellement cinématographique, que j’ai pour ma part trouvé fort touchante et bien menée ; puisse-t-il en être ainsi pour les prochains films. 

 

Nemarth

Cet individu est un gobelin fait homme. Hautement imprévisible, il représente un danger pour la Société. A éliminer à vue.