Construire un feu : une nouvelle et une bande-dessinée pour se souvenir du froid

Construire un feu : une nouvelle et une bande-dessinée pour se souvenir du froid

Le froid. Le silence. À l’heure où j’écris ces lignes, Paris s’éveille, blanche d’une couche de neige inattendue. Les transports sont paralysés. C’est qu’à force d’évoquer le réchauffement climatique, on tendrait à en oublier l’Hiver et ses tracas. Cette saison a pourtant causé bien des souffrances aux sociétés de l’hémisphère nord. Pendant plusieurs mois de l’année, en dehors des moments où les gens se nichaient au coin du feu, il était bien difficile de trouver un peu de chaleur. En France, il n’est pas évident de se l’imaginer aujourd’hui. L’Homme des villes a peu à peu perdu les sensations de l’Homme des campagnes, et des murs de béton se sont interposés entre lui et les rigueurs du blizzard.

N’importe ! Il nous reste encore des souvenirs et le récit de quelques épisodes marquants des temps anciens. Tournons les pages d’un ouvrage de Jack London, et nous voilà marchant dans l’immensité blanche, cotonneuse sous les nuages gris et lourds. En quelques minutes, l’immersion est totale. Construire un feu, nouvelle publiée en 1907 est à cet égard un petit bijou n’ayant d’autre ambition que de faire ressentir au lecteur la puissance de la nature et la morsure du gel.

Beaucoup d’entre vous l’auront sans doute lue. Christophe Chabouté (Quelques jours d’été, Tout seul) a fait mieux. En 2007, il a publié une bande-dessinée « one shot » d’une soixantaine de pages reprenant fidèlement l’œuvre de London. Une très belle œuvre, à la fois modeste et ambitieuse, qui montre la capacité du 9ème art à faire vivre les plus beaux textes.

 « Mon pauvre ami… Tu ne sais rien du froid… »

16 août 1896, Klondike. George Carmack descend le long de la rivière. Alors que son regard divague et se perd dans les flots glacés, un scintillement le tire de sa torpeur. S’accroupissant, il plonge ses doigts dans les tourbillons clairs et en ressort un fragment de roche dont la terne couleur fait ressortir ses mouchetures dorées. La ruée vers l’or qui marqua la mémoire américaine était lancée ; de Picsou à Chaplin, nombreuses sont les œuvres culturelles qui en ont laissé une trace vivace. 100 000 prospecteurs tentèrent leur chance au Canada. Bien peu devinrent riches mais certaines images ont assuré l’immortalité de tous.

Avec Construire un feu, London a voulu laisser un souvenir supplémentaire de cette épopée grandiose qui fait partie intégrante du mythe de la frontier. Un court récit où un Homme marche dans la neige avec son grand husky pour seul compagnon. A peine sait-on qu’il doit rejoindre un camp à la tombée de la nuit. La température est de moins cinquante degrés Celsius ; tout arrêt sans allumer un feu pour se réchauffer est synonyme de mort, alors que la peau exposée à l’air glacé gèle en quelques minutes. Une erreur et c’en est fini. C’est cette lutte contre l’adversité, une adversité radicale, que nous décrit London en quelques pages avec son style limpide et puissant.

Mais l’écrivain ne se limite pas à la réalisation d’un texte qui serait purement esthétique, pictural. Construire un feu est une fable, une parabole sur la vanité de l’Homme face à la nature. Tout au long de son bref périple, le héros est persuadé qu’il parviendra à triompher du climat mortel, et ce malgré les avertissements reçus. Rien ne se déroulera comme il l’avait prévu. Classique, le propos n’en garde pas moins une force évocatrice, sans être excessivement pontifiant.

Vers le nord et vers le sud, aussi loin que l’œil pouvait porter, s’étendait cette blancheur infinie, sur laquelle une ligne grisâtre, mince comme un cheveu, serpentait, en contournant les îles, recouvertes de noirs sapins, qui égrenaient sur le fleuve leur chapelet.

Du texte à la bande-dessinée

Il n’est pas aisé d’adapter un livre en bande-dessinée. Nombreux sont ceux qui s’y sont essayés sans que le résultat ne soit probant. Au nombre de ces déceptions, on peut par exemple citer Le Procès (Clod/Céka – 2006) ou encore L’assassin royal dont les nombreux tomes parus ne parviennent pas à faire oublier l’indigence du portage.

Le rythme du roman et celui de la bande-dessinée diffèrent radicalement. Le temps du texte est bien souvent dilaté, épaissi par des descriptions qui peuvent s’étendre sur des pages et des pages. Une ou deux cases peuvent parfois suffire à adapter des pans entiers du texte. Nombre d’auteurs sont pris au piège par cet effet de contraction et en abusent au-delà de toute mesure. Des romans de deux cent cinquante pages sont compactés en une cinquantaine de planches, ce qui se traduit en règle générale par une narration bancale qui manque son propos.

Avec Construire un feu, Chabouté a choisi l’option inverse en réalisant une bande dessinée plus longue que le texte original. Chaque phrase de London ou presque fait l’objet d’une case. La fidélité est absolue, jusqu’aux cartouches qui reprennent les mots de l’écrivain. Seule entorse : l’utilisation de la deuxième personne du singulier par le narrateur, qui semble s’adresser directement au personnage principal.

La plupart des planches sont silencieuses, comme la nature autour de l’Homme. Des séquences entières se concentrent sur quelques mouvements.  Une main  sort d’une moufle et , frigorifiée, s’approche d’une flamme vacillante au milieu des flocons.  Les pins, les traces de pas dans la neige, la buée d’un souffle qui s’élève dans l’air, autant de petits éléments indispensables à l’immersion du lecteur. Les enchaînements de point de vue à point de vue participent à la création d’une atmosphère que ne renierait pas London lui-même.

On est crocheté par ce froid qui transperce tout, hébété avec cet Homme dont la barbe est blanchie par le gel, désespéré alors que son feu s’éteint et qu’il vacille, lui qui s’était cru plus fort que la glace.

Construire un feu propose une expérience peu commune ; celle de passer du livre à la bande-dessinée sans que rien (ou presque) de ce que l’on ressentait à la lecture de l’un ne se perde lors de la découverte de l’autre. Il en ressort un voyage artistique bluffant qui permet en plus de saisir ce qui fait toute la qualité d’une bonne adaptation. En un mot, une belle tranche d’art pour vivre intensément ce que notre couette s’ingénie à nous faire oublier jour après jour : le froid !

A lire :

Construire un feu (1907), la nouvelle de Jack London

Construire un feu (2007), le « one shot » de Christophe Chabouté

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.

  • Frispoulette

    Merci Graour de nous faire découvrir cette BD, « Construire un feu » est une de mes nouvelles préférées, et cette adaptation a l’air magistrale ! J’aime beaucoup aussi la nouvelle « L’homme et le loup » où un homme complètement épuisé et affamé est poursuivi inexorablement par un loup lui aussi au bout du rouleau, c’est à la fois comique et pathétique, on se demande lequel mangera l’autre… London est un formidable conteur !