Dark : deutsche qualität

Netflix n’a pas de temps à perdre. Après nous avoir gratifiés de la meilleure série Marvel depuis Jessica Jones avec The Punisher, l’entreprise américaine a récemment mis à disposition de ses abonné-e-s deux shows que l’on n’attendait pas.

L’un, lapidairement dénommé Godless, entend proposer une vision modernisée du western en sept épisodes. Sublime, souvent magnétique et chargée de références inoubliables, cette mini-série se montre ambitieuse dans son intention de remettre au goût du jour un genre cinématographique né avec la création du septième art lui-même. Pourtant, la chute est décevante, dévoilant surtout l’incapacité de l’œuvre à tenir ses promesses….

Fort désappointé, votre serviteur jura qu’on ne l’y reprendrait plus et il effaça rageusement les quelques lignes pour l’occasion griffonnées. Il fallut me remettre en quête d’un contenu qui satisfasse mes désirs. Restait donc l’autre « show que l’on n’attendait pas » susmentionné, à savoir une obscure série allemande. Dark – c’est son nom – se veut être une espèce de thriller mâtiné de fantastique comme il en existe des dizaines… À priori, rien de bien engageant.

À ce propos, soyons honnêtes : nos amis germaniques sont bien meilleurs pour fabriquer des machines-outils que pour proposer des divertissements télévisuels de qualité. C’est un des rares domaines où ils demeurent traditionnellement au niveau qui est le nôtre, c’est-à-dire outrageusement faible (les plus chauvins mettrons Le bureau des légendes à part, et ils auront raison). Hé bien, peut-être que cette époque-là s’achève et qu’il nous faut désormais affronter une amère réalité ; nous sommes parmi les derniers à être incapables de proposer des séries intéressantes. Ce n’est pas Depardieu dans Marseille qui dira le contraire, soit dit en passant. Sans s’épandre plus avant sur cette tragédie franco-française, penchons-nous plutôt sur ce qui nous intéresse ici.

Non, ça n’a rien avoir avec Stranger Things

Une petite ville tranquille perdue dans la forêt teutonne, des adolescents qui fouinent un peu partout avec des cirés jaunes pas très jojos ; il n’en fallait pas plus pour que tous les vauriens du web fassent le rapprochement avec Stranger Things, nous proposant des titres d’article tout à fait aguicheurs (« la série qui va vous faire oublier Stranger Things »), et trompeurs. Mettons les choses au clair : les créateurs de Dark eux-mêmes ont souligné que le scénario avait été achevé avant que le bébé des Duffer Brothers ne vienne au monde. Qui plus est, la ressemblance n’est qu’apparente. L’atmosphère se montre d’emblée beaucoup plus lourde, sombre et mature qu’elle ne l’est au cours des aventures de Will & cie.

En réalité, s’il fallait comparer les premiers épisodes avec une autre œuvre, ce serait plutôt vers Broadchurch qu’on se tournerait ou, éventuellement, le Nordic Noir (The Killing). Tous les éléments d’un polar sordide sont en effet réunis de façon méticuleuse. Le cadre s’y prête assurément ; Winden apparaît bien vite comme un endroit angoissant, esquisse urbaine torturée par les secrets et les rancœurs de ses habitants qui n’ont rien de gentils hobbits. Chacun semble cacher quelque chose à l’ombre de la centrale nucléaire dont les réacteurs inquiétants jouxtent la ville. L’obscurité et la pluie sont omniprésentes. Enfin, l’élément déclencheur ne fait pas dans le détail ; le petit Mikkel, fils d’un policier local, disparaît sans laisser de traces, ce qui laisse craindre le pire à toute la communauté. Son père, Ulrich Nielsen, tente désespérément de le retrouver alors qu’il a lui-même perdu son frère en 1986, soit une trentaine d’années auparavant…

Dark est donc une création à l’ambiance pesante, parfois déroutante et il faut noter ici qu’elle s’est donnée les moyens de la faire vivre à ses spectateurs. La réalisation soignée s’exprime dans des plans larges réussis (notamment dans les sous-bois) qui participent à la création d’un univers oppressant. Mais c’est probablement par sa bande son remarquable que la série se démarque d’un point de vue esthétique. Si certains bruitages et thèmes sont relativement classiques et trouvent toute leur place dans un film noir, d’autres morceaux témoignent d’un éclectisme bienvenu. On écoutera avec plaisir Keep The Streets Empty For Me de Fever Ray (que le générique de Vikings a participé à faire connaître) tandis que, de façon ponctuelle, des chants a capella tout à fait sublimes embellissent cette BO décidément appréciable. Dans l’ensemble, sur le plan formel, Dark n’a clairement pas à rougir de la comparaison avec certaines grosses cylindrées américaines ou scandinaves.

Sérinception

Si la mise en place tient du polar, ainsi qu’on l’a souligné, la série allemande s’écarte bien vite de cette orientation originale. C’est en ce sens que Dark surprend le spectateur ; elle mue et évolue de façon spectaculaire sans que l’on y prenne garde au fil des épisodes, n’hésitant pas à changer de registre, voire de genre. Difficile donc d’assigner un qualificatif précis au show tant les rebondissements et les sinuosités de l’intrigue l’emmène vers des routes initialement insoupçonnées. Alors que le béotien inattentif s’attendait à une enquête assez classique, il est soudainement plongé dans un monde qui tient plus du cinéma de Nolan que d’autre chose. L’impression qui s’en dégage est celle d’une création diffractée aux tonalités évolutives. Il faudra d’ailleurs s’accrocher pour saisir pleinement les subtilités de Dark, tant l’utilisation du surnaturel se fait au service d’une forme de complexité scénaristique.

L’irruption du fantastique est également une manière de surchauffer le réel. Entendons par là que les éléments extra-ordinaires servent à développer une réflexion pertinente sur le petit monde de Winden. Dark n’hésite pas à tracer les linéaments d’une conception particulièrement pessimiste de l’individu et de son rapport au temps. Tous les personnages sont confrontés à un passé qui ressurgit et menace leur vie. Ils sont également amenés à réaliser le hiatus entre ce qu’ils auraient souhaité être et ce qu’ils sont. Les époques antérieures ont semé les graines d’une forme de déliquescence identitaire plus qu’elles n’ont participé à construire positivement les uns et les autres. La mémoire n’a œuvré que de façon profondément négative, et il en ressort une micro-société fermentée et mazoutée par des souvenirs destructeurs. « La vieillesse est un naufrage » disait l’autre. Songes perdus et cauchemars retrouvés ne font nullement du temps un facteur d’émancipation – Ulrich est à cet égard un exemple emblématique.

Quelques bémols…

Ce glorieux tableau esquissé à grands traits ne doit occulter en rien le fait que Dark comporte sa part d’ombre. La plupart des thématiques abordées ont un air de « déjà-vu » comme disent les Anglais. C’est-à-dire que si la série est riche et explore sans cesse de nouvelles pistes, il n’empêche qu’elles sont relativement classiques et l’on peut avoir la nette sensation qu’in fine, rien de bien neuf ne s’en dégage.

En outre, quelques retournements peuvent paraître un peu gros, voire manquent franchement de crédibilité. Il est cependant assez aisé de pardonner ces petits bémols tant les créateurs font preuve d’une volonté évidente de retourner la tête du spectateur par tous les moyens possibles. La fin, très ouverte, peut-elle aussi s’apparenter à de l’esbroufe, mais a le mérite (ou l’inconvénient, donc, c’est selon), de laisser bon nombre de questions en suspens.

Dark Season 1

À propos du casting, enfin, votre humble serviteur n’a pas trouvé qu’une personnalité se dégageait particulièrement, si ce n’est peut-être Oliver Masucci éventuellement (Ulrich Nielsen). Rien de réellement dommageable, tant il est vrai en sus que la multiplicité des personnages n’aide pas vraiment à s’enamourer d’une prestation en particulier. Rien, surtout, qui n’empêche de profiter d’une série somme toute d’excellente facture.


Dark est une bonne surprise. Tant d’un point de vue formel que substantiel, elle parvient aisément à accrocher son spectateur. Non pas qu’elle déploie une originalité incroyable, mais sa densité remarquable et son ambition manifeste parviennent sans mal à emporter l’adhésion. Elle témoigne d’une réelle montée en gamme des productions d’Outre-Rhin et l’on se surprend à espérer qu’elle donnera des idées à d’autres réalisateurs entreprenants. Netflix montre par la même occasion que l’internationalisation de son catalogue peut aboutir à de fort belles choses. Gageons que de nouvelles pépites pointeront le bout de leur nez sous peu.

Graour

Errant dans les mondes vidéoludiques depuis mon plus jeune âge, j'y ai développé quelques troubles psychiques. Mais rien de grave, rassurez-vous. D'ailleurs, pour me remettre les idées en place, je lis du Lovecraft, fais des soirées Alien et imite Gollum à mes heures perdues. Tout va bien.