« IT », d’Andrés Muschietti : couçi-couÇa

Cette semaine sortait Ça, d’Andrés Muschietti, inspiré du célébrissime roman de Stephen King It (1986), déjà adapté en 1990 sous la forme d’une mini-série de deux épisodes, Il est revenu. En dépit de son format télévisuel particulier et du lissage extrême de son propos, cette première tentative connut un certain succès, notamment dû à l’interprétation mémorable de Tim Curry. Il n’en demeure pas moins que le roman, qui dépasse les 1000 pages, souffrit de multiples amputations fort regrettables. Alors même que la mini-série commence à accuser sérieusement son âge, le livre jouit encore d’une grande estime, et l’intensité des émotions qu’il transmet ne s’est jamais démentie. Aussi, cette nouvelle adaptation était-elle attendue au tournant, à plus forte raison lorsqu’un réalisateur prestigieux comme Xavier Dolan le tint pour LE film de ce XXIème siècle commençant. Les trolls ne firent pas exception, et convinrent d’aller voir ce que Ça donnait.

J’aime pas trop beaucoup Ça

Commençons par préciser très (très très TRÈS) brièvement, pour les non-initiés, le pitch. 1988. À l’orée de l’adolescence, une poignée de gosses de la petite ville de Derry sont confrontés à des manifestations de leurs peurs les plus profondes, notamment sous la forme d’un mystérieux clown. Lorsque l’apparition emporte son frère cadet, l’un d’entre eux, Bill Denbrough, décide de prendre la tête du groupe et de dénicher la créature protéiforme. Bientôt, les enfants découvrent que l’existence du monstre est en réalité fort ancienne, que celui-ci s’avère lié à tous les faits divers locaux depuis des siècles, et que les habitants de Derry semblent curieusement s’en accommoder. La bande prend alors la résolution d’affronter à elle seule le clown, qui a pour nom Grippe-Sous (Pennywise, en V.O.), pour mettre un terme à ses cycles de prédation.

Georgie, malheureux frère de Bill, découvre Pennywise dans une bouche d’égout, lors d’une scène devenue iconique dans la culture américaine.

Il serait pourtant erroné de tenir IT pour une vulgaire histoire d’horreur, malsaine, de surcroît, puisque faisant intervenir directement des enfants. IT est, avant toute chose, un roman de l’enfance, époque matricielle pour l’individu, mais aussi époque de grande vulnérabilité. Plus qu’un roman horrifique jouant sur la peur (très adulte) des menaces multiples pesant spécifiquement sur l’enfant, IT constitue un récit dont la perspective même est infantile. Centré sur le début de l’adolescence, il présente une dimension nostalgique omniprésente, évocatrice de l’âge de toutes les découvertes : amitiés naissantes, premiers émois amoureux, excursions timides dans le monde sexuel… Mais IT est aussi, et surtout, un roman de la souffrance. Tantôt sociale, tantôt psychologique, celle-ci revêt des apparences multiples, à l’instar de Pennywise : harcèlement, racisme, pédophilie, violence conjugale et pauvreté sont abordés en profondeur. Le deuil, conçu comme un éternel manque, abyssal et inexorable, est lui aussi un axe fondamental du roman. Tous les enfants du groupe, qui ne comprend pas moins de sept membres, sont abondamment décrits dans celui-ci, de même que leurs parents, ou encore les adolescents qui les persécutent. Leur expérience de toutes ces formes de souffrance y tient une place prépondérante, à mon sens incontournable pour toute adaptation digne de ce nom. Enfin, la ville de Derry elle-même, tant par sa géographie que par son histoire, constitue pratiquement un personnage à part entière de IT. L’aura de Ça y est latente et son influence, structurante pour la vie de tous les héros du livre.

Le Club des Râtés, frayant dans les tréfonds labyrinthiques des égouts de Derry.

Pas besoin d’être grand clerc pour mesurer la difficulté qu’il peut y avoir à adapter un roman qui présente sept personnages principaux. Difficulté d’autant plus grande que ceux-ci sont fortement singularisés, présentant chacun un caractère particulier l’amenant à exprimer une forme de souffrance propre. C’est pourtant la conscience de cette communauté d’affliction qui amène les enfants à constituer leur bande, le Club des Râtés, et, in fine, à découvrir leurs forces et la richesse de leur personnalité. Ben, l’adolescent en surpoids, mal dans sa peau et raillé en permanence, féru de littérature et d’Histoire. Beverly, seule fille de groupe, d’une maturité extrême et d’une grande débrouillardise, violentée par son père. Mike, fils unique de la seule famille noire de Derry, au comportement asocial. Eddie, enfant chétif à qui une mère hypocondriaque castratrice a transmis une aversion totale pour le monde extérieur. Autant de figures délicates, ambivalentes, qui suscitent un attachement profond chez le lecteur. Le livre relate certes leur confrontation, d’abord solitaire, puis collective, avec Pennywise ; mais ce n’est guère là qu’un canevas sur lequel King peint la fin de l’enfance bénie. Découverte de la sexualité, expérience tragique du deuil, épreuve du sacrifice et construction du lien social ; les thématiques embrassées par IT sont nombreuses et pourraient toutes faire l’objet d’une adaptation particulière, reprenant la même trame de fond. 

La maison de Neibolt Street, emblématique de la déliquescence de l’ancienne ville industrielle de Derry.

Le roman vaut aussi pour son style et son ton général. Auteur prolifique et assez inégal, King culmine ici au sommet de son art, dans ce qui paraît être son roman le plus personnel. Descriptions amples et vivantes, justesse des émotions exprimées, finesse psychologique, alternance de moments lumineux ou comiques et de désespoir profond… Tout concorde dans cette œuvre imposante, changeante, pour offrir une expérience riche et poignante qui transcende les simples genres du fantastique et de l’épouvante. Pour la joie du lecteur, mais peut-être au prix de son adaptabilité ? 

#OnvautmieuxqueÇa

Sorti plus tôt outre-Atlantique, le Ça de 2017 y a rencontré un franc succès commercial, et une ovation critique unanime. Le réalisateur Xavier Dolan lui-même ne tarit pas d’éloges sur ce qu’il considère comme un modèle de divertissement intelligent ; il y avait de quoi être rassuré ! Le fait est que Ça constitue un film d’horreur très (un peu trop pour mes bas) efficace, et ce, pour plusieurs raisons. 

« WE ALL FLOAT DOWN THERE !!! »

Tout d’abord, le clown. Là où Tim Curry pouvait se montrer authentiquement comique avec son crâne chauve et ses pompons vermillon, Bill Skarsgård, nouvel interprète du rôle-titre, est tout simplement effrayant. Que ce soit par son strabisme divergent, ses dents de lapin, sa coupe de Harkonnen ou sa taille démesurée, Pennywise est absolument fidèle au livre, pour notre plus grande terreur. Si certaines de ses manifestations ont été remaniées pour les besoins du film,  sa forme de clown blafard au sourire démoniaque reste la plus marquante. Les effets spéciaux et le maquillage employés lorsqu’apparaissent ses traits les plus monstrueux pulvérisent totalement le dentier discount de Tim Curry, de même que votre contenance (voire votre continence). Sans abuser d’une insistance malsaine, la violence s’avère pourtant bien plus graphique que dans les métrages de 1990, suscitant un effroi total dès le début du film. L’utilisation de l’espace est également assez virtuose, tout élément de décor pouvant donner lieu à un surgissement inattendu. Si les jumpscares vous horripilent, faites demi-tour ; on tressaute plus durant le visionnage que sur un mulet dans les Alpes. Je n’en dirai pas plus pour vous laisser le « plaisir » de la découverte, qui en vaut tout à fait la peine. 

 

Autre point fort du film, dont Dolan s’est fait le thuriféraire : sa photographie. Formellement, Ça est d’une facture des plus soignées, pour ne pas dire irréprochable. Sa peinture d’une Amérique modeste, déclassée, périphérique, en situation de déprise économique, est, dans son traitement visuel, une vraie réussite. Le soin apporté à la reconstitution d’une atmosphère 80’s finissantes y joue pour beaucoup ; affiches publicitaires, fringues, décors, couleurs… Le monde du dehors paraît aussi beau et évocateur que le monde de Ça, souterrain, est sinistrement glauque. Quelques morceaux d’époque, bien choisis, viennent alimenter cette fibre nostalgique (The Cure, XTC…).


« Dear God », morceau pas si anodin dans un film qui traite de la foi en des abstractions…

Les musiques de la bande originale sont, elles aussi, assez incroyables. Aussi bien lors des moments de terreur que lors des passages joyeux, elles illustrent avec une grande efficacité ce qui nous est donné à voir. Le mélange d’éléments orchestraux accompagnés de chants enfantins noyés dans une masse de réverb’, quelques synthés industriels bien glauques et les inévitables boites à musique dissonantes auront tôt fait de vous faire trembler. À noter également, quelques passages symphoniques qui ne sont pas sans rappeler les B.O. de classiques du film d’aventure enfantin (E.T., Les Goonies, Willow…). Cependant, ces musiques ne sont justement rien de plus qu’illustratives, ce qui m’amène aux éléments que j’ai jugés plus décevants. 

Préparez-vous, vous serez dans le même état que ces gosses devant la scène.

Que ce soit pour le développement  de la plupart des personnages ou même des thèmes musicaux, le film m’a paru trop rapide. Bien qu’il excède largement la durée du film de genre standard, ses 2h15 sont déjà largement entamées une fois l’introduction de chaque personnage et leur première confrontation avec Ça passées. Dès lors, leur constitution en bande semble s’imposer d’elle-même, et la décision d’affronter le monstre vient dans la foulée. Paradoxalement, le film pourra même paraître répétitif à certains, tant il est vrai que le schéma de rencontre avec le clown est réitéré 7 fois au cours du métrage. Faute de temps, les traits de chacun des enfants sont donc esquissés promptement. Non pas que leurs personnages aient la profondeur des habituels adulescents fornicateurs du métrage horrifique, confinant à celle de l’actuelle mer d’Aral ; ils demeurent tous assez attachants et plutôt bien joués. Simplement, on ne les voit pas assez, en dehors du cadre des apparitions du monstre. À l’exception du personnage de Beverly, qui fait l’objet d’une interprétation tout simplement époustouflante, les autres enfants se voient accorder trop peu de temps à l’écran pour être cernés avec justesse par le spectateur. Leur frayeur face aux simulacres déclenchés par le clown semble souvent circonstancielle, déconnectée d’un passé qui nous demeure méconnu. Ce qui est vrai pour les héros du Club des Râtés l’est, à plus forte raison, pour les autres personnages. Le réalisateur lui-même a confessé s’être rattaché à l’avis des producteurs de réduire la plupart des individus à des stéréotypes, faute de pouvoir les adapter fidèlement, ou, dans le cas contraire, de choquer les spectateurs par les éléments du livre (sur lesquels nous reviendrons). 

Henry Bowers, gros con du lycée au mulet altier, et ses tristes séides.

Ainsi, les petits merdeux du bahut sont… Des petits merdeux de bahut. Ils apparaissent ponctuellement pour harceler les Ratés, en toute gratuité et dans un excès de violence assez surprenant, puisque, en l’occurrence, injustifié. De même, le comportement des adultes de Derry (parents compris), au mieux indifférent, au pire abominable, déroutera plus d’un spectateur non familier des livres en mal d’explications. Cet état de fait peut s’expliquer par le choix de réalisation, qui fut de se concentrer sur les apparitions du clown les plus spectaculaires. Celui-ci apparaît donc très tôt dans le film et surgit de manière régulière, sans faire l’objet d’une montée en puissance particulière. Il en résulte une mise sous tension permanente (et au demeurant terrifiante), mais qui escamote une part considérable du potentiel de l’œuvre, notamment en termes d’atmosphère et de psychologie. Graphiquement très impressionnant, Ça demeure quelque peu aseptisé en termes de fond, à l’exception de quelques passages abominables, montrant notamment Beverly aux prises avec un père violent et ambigu. Le racisme, l’antisémitisme, la grossophobie, la peur de la maladie sont autant de pistes délaissées par un film de monstre au final assez académique. 

Plusieurs fois remanié, le scénario a notamment évacué les scènes du roman à caractère sexuel. Il est ainsi curieux de constater que si la pédophilie est abordée par le film, les sentiments homosexuels ou polyamoureux développés par certains protagonistes dans le livre sont totalement passés sous silence. Non pas que ces questions soient centrales à l’histoire ; mais ces orientations en disent long, à mon sens, sur l’hypocrisie relative de la censure américaine et la trajectoire adoptée par le film. Mise en image époustouflante du roman, celui-ci n’en demeure pas moins un film d’horreur au sens strict, ne s’aventurant guère, en termes de fond, sur les chemins du drame qui en auraient fait une adaptation réussie et une œuvre d’auteur à part entière. En définitive, une violence brutale et littérale y triomphe au détriment d’une atmosphère mystérieuse, qui faisait pourtant tout l’intérêt de l’œuvre de King. Aussi, le film semble-t-il tout particulièrement fonctionner par l’investissement exogène du spectateur, à plus forte raison lorsque celui-ci est américain et plus familier du cadre du récit. 

 

 

 

Ça constitue à n’en pas douter le film d’épouvante du moment, ne serait-ce que pour pouvoir le comparer avec l’œuvre dont il est adapté, ou encore son aîné de 27 ans. Visuellement splendide et d’une efficacité sinistre, il constitue en effet une réussite formelle totale, qui ne laissera probablement personne indifférent. Il n’en demeure pas moins que Ça reste une adaptation imparfaite, du fait des choix de réalisation essentiellement focalisés sur les apparitions spectaculaires du monstre. En cela, Ça est un film d’horreur assez conventionnel, nettement au-dessus de la norme du genre, mais pourtant bien en deçà de son potentiel initial. Tout un univers de mystère fantastique, mais aussi de drames sociaux et psychologiques, n’est ainsi qu’esquissé dans ce qui aurait pu être, à l’heure de l’horrifique blockbusturisé, une œuvre authentiquement innovante. Dommage, mais pas de quoi bouder son plaisir (ou sa frayeur).

Fly

Créature hybride issue d'un croisement entre le limougeaud et le normand, le Flyus Vulgaris hante les contrées du Sud-Ouest. Son terrain de chasse privilégié étant les poubelles, celui-ci se délecte de musique progressive, de livres d'histoire ennuyeux et de nanards des années 90. Dans sa grande mansuétude, la confrérie du Cri du Troll l'admit en son cercle, mettant sa bouffonnerie au service d'une noble cause. Devenu vicaire du Geek, il n'en fait pas moins toujours les poubelles.

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