Les Rouflaquests : promenade de santé dans les Montagnes Hallucinées

Les Rouflaquests : promenade de santé dans les Montagnes Hallucinées

Janvier 1931 : Jour 1 

Une nouvelle Rouflaquest m’a été confiée, et je ne sais si je pourrais la mener à bien. Lorsque j’ai rejoint l’expédition du professeur Lake visant à atteindre le cercle polaire antarctique, je ne savais pas à quoi m’attendre. Je n’étais pas prête, ni physiquement ni psychologiquement. Si je commence ici mon journal, c’est pour lutter contre le froid, contre l’isolement, contre le vent polaire qui nous gifle sans cesse. Nous sommes tous maussades, et il est dur de faire bonne figure face aux autres dans ces conditions extrêmes. L’exploration de la côte où nous nous trouvons nous a conduits à une découverte impensable : une nouvelle chaîne de montagne aussi gigantesque que l’Himalaya. Comment ne l’avions-nous pas vue ? Voilà une question à laquelle aucun de ces brillants savants ne semble avoir de réponse. 
Quoi qu’il en soit, le professeur veut que nous en atteignions le sommet. Si je crains qu’il ne présume de nos forces, je ne peux m’empêcher de le comprendre à mon corps défendant, car on peut discerner, de là où nous sommes, d’étranges formations cubiques dans les sommets et des entrées de caverne. Tous, nous espérons trouver les premiers les traces d’une civilisation, et des reliques à étudier à notre retour sous des cieux plus cléments. C’est cette émulation scientifique qui nous aide, je crois, à garder le moral. 

Jour 2 : improbable découverte

Au pied des montagnes, nous préparons notre ascension. Plus tôt aujourd’hui, je me suis un peu éloignée du camp pour rejoindre le professeur Atwood, occupé à prélever des échantillons rocheux. J’ai trébuché sur ce que j’ai d’abord cru être une pierre, mais la neige déplacée par ma chute a révélé une curieuse boîte carrée en carton, de couleur bleutée, étrangement restée sèche dans la poudreuse. Elle est très belle. J’ai eu envie de la garder, sans que personne ne la voie. Depuis que je l’ai, les montagnes me font moins peur. Maintenant, je peux profiter de la solitude de mon tour de garde pour la regarder à loisir.
Sur la tranche, je crois reconnaître le logo d’un éditeur de jeux français, Iello. Étrange… Sur l’avant, les noms de Rob Daviau et Miguel Coimbra, seraient-ils ceux de l’auteur et de l’illustrateur ? Le dessin des explorateurs et de leur traîneau en route vers une porte hiératique parait refléter une curieuse image de nous-mêmes… Et si je l’ouvrais ? 

Jour deux, la mystérieuse boite : 3-5 joueurs, à partir de 12 ans, durée 60 min © Iello
Jour 3,  perturbant contenu : c’est bien nous que la boite représente ! C’est notre avion, notre traîneau, nos VISAGES !

Jour 3 : boîte de Pandore

Seigneur, je l’ai ouverte !! J’aimerais pouvoir revenir en arrière, et ignorer ce que j’ai découvert… Ignorer cette impression fugace que quelque chose d’impalpable s’est enfui au contact de l’air, pour se répandre parmi nous… Quelle est cette sorcellerie ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Mais je dois garder mon calme, et essayer de mettre par écrit ce que j’ai vu, au cas où.
Elle contient un plateau qui parait figurer la chaîne de montagne, et des tuiles à retourner correspondant à la côte, à la montagne proprement dite, et à la mystérieuse cité du sommet. Toutes semblent porter des extraits de texte littéraire. S’y trouvent également un avion miniature, un plateau traîneau, un sablier (le temps nous serait-il compté ? J’en frémis…), un dé-Malus et diverses cartes et jetons. Et pour finir, il y a des cartons portant nos noms, et nos visages ! Écrire cela me glace le sang. Je tremblais tant que je n’ai pu déchiffrer que peu de choses du livret joint à la boite : « Pour atteindre le nombre de découvertes scientifiques requis pour gagner, il faudra fouiller le pôle Sud étape par étape, et travailler ensemble ».  Je ne saurais dire si cela me rassure ou me fait l’effet d’une menace. 

Jour 4 : pillage 

Je savais bien que quelque chose était sorti de la boite ! C’est la seule façon d’expliquer ce qui s’est passé. Je n’en avais parlé à personne, je l’avais bien cachée, et voilà que ce matin, je l’ai découverte éventrée, pillée ! Tout le contenu a disparu, et les autres agissent vraiment d’une façon bizarre. 
Le professeur Lake a décidé que nous aurions chaque jour un nouveau leader, qui dirigerait l’avion, avec ou sans l’accord des autres, vers une nouvelle zone à explorer. Lorsque je me suis approchée, tous faisaient cercle autour du plateau et des tuiles de la boite ! Plusieurs piles de cartes étaient disposées devant lui : l’une semblait être une pioche contenant des ressources et des blessures, la seconde et la troisième un amas de reliques et d’équipement ésotériques, enfin la dernière rassemblait des blessures. 
« Nous aurons 30 secondes pour nous concerter et fournir les ressources nécessaires au franchissement de l’étape, qu’il s’agisse de caisses, d’armes, d’outils ou de livres scientifiques, déclara Lake à la cantonnade. Quand nous aurons fini de discuter, et avant la fin du temps imparti, nous devrons les poser en silence sur le traîneau, cachées. Si nous y arrivons, nous serons récompensés mais dans le cas contraire, nous risquons des blessures, voire pire !  » 

Personne n’a paru trouver ces consignes étranges, et tous se sont mis à parler en même temps et à s’agiter pour lui obéir. Aucun n’a semblé s’apercevoir qu’ils n’avaient chacun en main que 5 cartes, figurant des ressources en une quantité donnée, et pas de vrai matériel ! Seigneur, comment allons-nous nous en sortir ? Mais peut-être que c’est moi qui devient folle, peut-être que la boite a altéré mes perceptions… Nous avions, apparemment, réussi à remplir les conditions requises pour passer l’étape, et nous avons trouvé une relique. Elle a été confiée à Atwood. Alors que nous nous apprêtions à décider de la suite du voyage, Lake nous a confié que l’avion ne pouvait nous emmener que sur des zones adjacentes, et que si nous revenions sur nos pas, nous devions nous attendre à subir à nouveau des épreuves, mais cette fois sans espoir de trouver quoi que ce soit. Il s’avère que nous allions devoir toujours aller vers l’inconnu. 

Jour 8 : aliénation

Je ne comprends plus ce qu’il se passe… Cela fait plusieurs jours que je n’ai pas écrit, car la situation n’a fait qu’empirer. Nous avons continué notre progression, ajoutant des reliques à notre butin quand nous étions chanceux, subissant blessures, confusion et perte de moral lorsque nous l’étions moins. Nos ressources s’amenuisent, mais nous en trouvons heureusement régulièrement. Parfois, le leader du jour a utilisé un « jeton de leadership » pour nous permettre d’essayer d’éviter les accidents, de transporter plus d’objets, ou de nous reposer. Comment un petit objet en plastique peut-il permettre de faire cela ? Espérons que leur nombre limité restera suffisant…
Plus le temps passe et plus les autres agissent de manière étrange. Lorsque nous nous concertons pour les ressources à fournir, et uniquement à ce moment, ils semblent devenir fous ! Ils ne parlent qu’en questions, ou en touchant mon visage, en comptant leurs mots sur leurs doigts, ou seulement quand j’ai le dos tourné… Lorsque j’essaie de leur en parler, ils ne paraissent se souvenir de rien, et osent sous-entendre que c’est moi qui suis folle ! Nous nous méfions de plus en plus les uns des autres, et les moments bénis où nous parvenons à nous comprendre pour être efficaces me paraissent trop rares. 
Toujours est-il que nous perdons chaque fois un temps précieux, et que plus nous montons, plus il est difficile de franchir les étapes… Peut-être avons-nous tous contracté une étrange maladie… Il me semble que plus nous faisons de trouvailles dans ces montagnes, plus nos yeux perdent en lucidité. Je soupire après le soleil, après la normalité, chaque flocon de neige qui passe devant mes yeux me parait être un fragment de ma raison qui disparaît, et que je ne retrouverais jamais. J’espère vraiment que nous parviendrons à fuir cet endroit de malheur, plus riches de reliques que de blessures.  

Jour 60 : révélation

Nous avons bel et bien fini par réussir à nous échapper de ces maudites montagnes hallucinées. J’ai relu ce journal de bord que j’ai tenu, et aujourd’hui, je n’ai qu’une seule explication. Nous avons pris les noms de ceux qui figuraient sur les cartons, nous avons installé le matériel et suivi les règles. Tous, nous avions des « folies » plus ou moins graves, gages à remplir le temps que le sablier s’écoule, mais nous ne pouvions pas nous l’avouer. Nous avons exploré le plus de tuiles possibles sur le plateau-montagne, en lisant les extraits de Lovecraft qui y figuraient. Tous, nous avons joué des cartes-ressources, défaussé discrètement des blessures sur le traîneau, croisé les doigts en jetant le dé-Malus afin qu’il ne nous arrive rien d’irréparable. Nous avons pris des risques. Nous avons joué à un jeu de société.

Est-ce qu’on a passé un bon moment ? Oui. Les Montagnes Hallucinées est un jeu relativement facile à mettre en place et prendre en main. Le fait que le leadership tourne entre les joueurs et que ses deux mécaniques principales, la coopération et la communication, soient entravées par la présence des gages-folies est intéressant. J’ai beaucoup apprécié le soin apporté à l’objet « jeu » : les illustrations sont chouettes, les extraits du texte d’origine ou le nom des reliques font plaisir au fan de Lovecraft. 
Mais ce qui peut lui faire moins plaisir (au fan, suivez un peu !), c’est que les folies donnent au jeu des allures de party-game rigolol, et ça mes p’tits amis, on aime ou pas. Si vous veniez chercher du roleplay sérieux et une angoisse instillée par la montée de la démence et de la paranoïa, vous risquez fort de ne pas y trouver votre compte, mais c’était écrit sur la boite ! D’autre part, sur les quelques parties qu’on a faites, on a trouvé le jeu un peu facile (mais il est possible qu’on ait juste été des petits veinards !), le côté roleplay parfois artificiel ou certaines folies plus intéressantes que d’autres.
En conclusion : ce jeu fait l’effet d’avoir le postérieur entre deux chaises, comme s’il n’avait pas su choisir entre faire rire ou peur, être complexe ou simple. À tester et pourquoi pas à refaire de temps en temps, y’a de grandes chances qu’on rigole (surtout si Théo recommence à annoncer des faux trucs en croyant qu’on va le comprendre, tout ça pour poser des livres au lieu des caisses parce qu’il a mal regardé), mais je ne le ferai pas entrer au panthéon de mes jeux préférés. Il reste une bonne porte d’entrée potentielle pour tous ceux qui voudraient découvrir l’univers de Lovecraft, dont un pote bien intentionné leur a sans doute rebattu les oreilles, sans risquer la crise d’angoisse. 

Roufi

La Roufi est une variété angoumoisine (donc stylée) du Troll des campagnes. Elle aime le gros son qui tâche comme le gras sur la nappe, le vidéoludisme et le café sucré. Attention cependant, à chaque pleine lune, elle souffre de Kitschophilie et apprend la choré de "petite pomme". Armes : stylos, micro, vidéo, biscottos.